(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La fâeodalitâe et l'âEtat en Iran"

PAUL VIEILLE 



la féodalité 
et l'Etat en Iran 




éditions anthropos 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/lafaeodalitaeetlOOviei 



la féodalité 
et l'Etat en Iran 



© Editions Anthropos, Paris, 1975 



PAUL VIEILLE 



la féodalité 
et l'Etat en Iran 







Unlvmlry 



éditions anthropos 
12, avenue du Maine, 75015 Paris 



IC/ 



Les planches photographiques sont dues à G. Bouquillon. 



RECONNAISSANCE 



Le terme est trop faible pour exprimer ce que je dois à 
ceux avec qui j'ai collaboré au sein de l'Institut d'Etudes et 
de Recherches Sociales, qui m'ont aidé de leurs conseils, 
au milieu de qui j'ai vécu pendant près d'une dizaine d'an- 
nées. Je leur suis redevable de ce livre comme des autres 
travaux que j'ai consacrés à l'Iran, mais aussi, mais bien 
davantage, de ce que ce livre parvient mal à rendre, la dé- 
couverte de l'une des plus admirables civilisations et de 
l'un des peuples parmi les plus grands. 

De la dette contractée à leur égard, je ne me sens nulle- 
ment quitte en citant, pour complaire à l'usage, un certain 
nombre de noms à propos des circonstances qui ont donné 
naissance aux études rassemblées en cet ouvrage. 

Dans le déchiffrement du matériel réuni en 1962 sur un 
« groupement féodal », les discussions avec MM. A.-H. Bani- 
sadr, M. Hagcheno et A. Mahdavi me furent d'un concours 
précieux. 

« Naissance, Mort, Sexe » a pour point de départ une étude 
sur la fécondité en Iran menée en 1966 par les démographes 
de l'Institut d'Etudes et de Recherches Sociales, MM. J.-C. 
Chasteland et M. Amani. Ceux-ci souhaitèrent que soit répondu 
à un certain nombre d'interrogations majeures relatives au 
sens économique-social et culturel des conduites actuelles. 
Une étude partiellement financée par le 'Population CounciV 
(New York) fut entreprise. Trois cents interviews centrées 
(cent cinquante hommes, cent cinquante femmes) furent enre- 
gistrés sur bande magnétique par Mmes L. Bartsh Sepehri, 
S. Khaze, H. Beihaghi, Melcomyan, R. Mortazavi et M. Tad- 



€?o^ 



8 PAUL VIEILLE 

jeran pour les femmes, et MM. M. Kotobi, L. Ghanouni, B. Par 
ham, P. Zirnoun, H. Raffi, P. Mohadjer et S. Attarha pour les 
hommes. 

L'analyse systématique de ces documents n'a pas pu être 
menée à bonne fin. Le texte que l'on lira est fondé sur une 
première appréciation du matériel réuni, il présente le corps 
d'hypothèses élaboré pour l'analyse des entretiens ; il n'aurait 
pu être écrit sans l'efficace concours de MM. B. Parham et 
M. Kotobi. Il a, en outre, bénéficié des critiques et observa- 
tions de MM. A.-H. Banisadr, S. Camilleri, J.-C. Chasteland, 
A. Mahdavi et F. Rahnema. 

Le troisième texte a pour origine une étude urbaine réa- 
lisée sur la ville de Ahvaz en 1963 avec la collaboration de 
MM. A.-H. Banisadr, M. Hagcheno, M. Behfourouzi, M .Ha- 
kami, M. Mehrabani, G.-R. Estifa, R. Nadjafbeguy, S. Attarha, 
M. Ghodsizadeh, H. Ketabtchi, D. Abedie et H. Haddadi. 

Une relecture des données réunies me conduisit à rédiger 
en 1967 une étude dont la rédaction définitive en 1972 doit 
beaucoup à MM. A.-H. Banisadr et J. Breton. 

Que tous ceux qui, à un moment ou à un autre, m'ont aidé 
dans la réalisation de ces études et, particulièrement, les 
chercheurs et techniciens de l'Institut d'Etudes et de Recher- 
ches Sociales, trouvent ici l'expression de ma très profonde 
reconnaissance. 



INTRODUCTION 



Les études réunies dans cet ouvrage sont déjà anciennes. 
Une dizaine d'années nous séparent de l'époque où les maté- 
riaux sur lesquels elles sont bâties furent réunis. Depuis, des 
changements brutaux ont affecté la société iranienne par 
suite de son intégration accélérée au marché mondial, au tra- 
vers de la faramineuse croissance de la demande de pétrole. 
Cette restructuration dont j'ai, dans une publication récente, 
essayé de rendre compte (P. Vieille et A.-H. Banisadr, 1974), 
a mis en évidence certaines des caractéristiques des forma- 
tions économiques-sociales antérieures et confirmé bien des 
conclusions auxquelles les travaux ici rassemblés parviennent. 
C'est pourquoi l'édition de ces études ne paraît pas aujour- 
d'hui sans intérêt ; elles concourent en effet, par différentes 
approches, à fournir une explication de la société iranienne. 

Le souci d'explication est né de l'étonnement que provo- 
quèrent mes premiers contacts avec l'Iran au début des 
années 1960. Si d'un côté (pôle étranger) je rencontrais, est-il 
besoin de le mentionner, l'affirmation très impérialiste de 
l'irrationnalité abyssale du peuple iranien, c'est-à-dire, de son 
infériorité méthaphysique, de l'autre (pôle autochtone, réci- 
proque du premier) je trouvais soit une volonté, allant jusqu'à 
la négation de faits pratico-sensibles immédiats de ne se re- 
connaître qu'en l'image d'un Iran qui eut été au cœur de 
l'Europe, soit, lorsque je tentais de fournir des éléments 
explicatifs, l'appel à une mystérieuse complexité défiant tout 
effort d'analyse. 

La volonté d'identification à l'Europe est ancienne ; on la 
retrouve tout au long du XIX e siècle, dans les tentatives de 



10 PAUL VIEILLE 

réformes orientées vers la modernisation et l'indépendance 
de la Perse et dans les mouvements sociaux tels que le Ba- 
bysme ou la Franc-Maçonnerie dont l'objet, implicite, est 
davantage l'abandon de l'identité culturelle nationale et, mé- 
diatement, la soumission à l'étranger. Elle est directement et 
très clairement engendrée par les succès économiques et mi- 
litaires que les puissances dominantes, Grande-Bretagne et 
Russie, enregistrent, à cette époque, sur la Perse. Pour faire 
face aux menaces, la couche dominante (la cour, l'aristocratie) 
ne voit d'autre solution que l'adoption d'institutions occiden- 
tales (dans la formation des cadres, l'organisation de l'ar- 
mée, etc.). L'impossibilité dans laquelle elle se trouve pourtant 
de procéder à des modifications de ses bases économiques- 
sociales et de ses institutions politiques fondamentales réduit 
cependant, rapidement, les innovations à l'affirmation de leur 
existence et, en conséquence si l'on peut dire, à une prétention 
de conformité au modèle d'autant plus vive qu'elle ne dispose 
d'autre preuve que la volonté d'identification. 

La situation de la bourgeoisie donne lieu à des mécanismes 
analogues. Au cours de la seconde moitié du XX e siècle, elle se 
développe dans le cadre de la pénétration commerciale de 
l'Occident auquel, du même coup, elle désire emprunter ses 
modèles de développement, ses formes économiques-sociales 
et ses formes politiques : l'Etat bourgeois. Dans cette pers- 
pective, elle rencontre pourtant deux obstacles complémen- 
taires. D'une part l'impérialisme, qui détermine son dévelop- 
pement, en même temps le freine par des moyens économico- 
politiques (en la maintenant dans une position subordonnée 
qui entrave l'accumulation, et empêche l'investissement) et 
par des moyens proprement politiques (appui des forces ré- 
pressives de l'Etat au cours, par exemple, de la révolution 
de 1907). D'autre part, la bourgeoisie est, intérieurement une 
classe faible ; elle n'a pas encore au xix e siècle (elle n'y par- 
viendra jamais), enlevé la maîtrise des campagnes, principales 
pourvoyeuses de plus-value, à la féodalité et ne jouit pas 
d'indépendance politique dans les villes. Aussi n'a-t-elle pas 
d'autre issue que de réduire ses ambitions révolutionnaires en 
collaborant avec la féodalité dans la perspective d'une réforme 
politico-administrative : élimination de l'arbitraire royal, insti- 
tutionalisation de la justice et organisation du pouvoir judi- 
ciaire, limitation et contrôle des dépenses de la Cour et de 
l'appareil d'Etat, etc. Tous objectifs que la féodalité agrée 
(momentanément) puisqu'ils concourent à limiter le pouvoir 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 11 

d'intervention du prince dans la redistribution de la propriété 
foncière. Réformes sans portée et sans lendemain parce qu'el- 
les ne correspondent pas à/et n'engendrent pas un changement 
dans le rapport des forces dans le pays : le pouvoir à la fois 
est fonction, on le montrera, de la féodalité (orientale) et, en 
tant que tel, donc qu'obstacle à la montée de la bourgeoisie, 
appuyé par l'étranger ; cet appui devait d'ailleurs, avec le 
temps, prendre le pas sur les conséquences de la fonction dans 
la structuration sociale ancienne. 

L'impossibilité, en raison des conditions tant extérieures 
qu'intérieures, pour la bourgeoisie de mener à bien réellement 
une entreprise qui l'eut placée dans une position semblable à 
celle des bourgeoisies européennes, transformait la volonté 
d'identification réelle en une affirmation abstraite d'identité, 
la conduisait à supprimer mythiquement la différence par et 
dans le discours. 

Cette orientation culturelle des couches supérieures et de 
la bourgeoisie détermine, bien entendu, celle de l'intelligentsia 
iranienne ; elle alla chercher ses modèles dans les pays occi- 
dentaux et plus particulièrement en France, pays qui avait le 
double avantage de l'indépendance par rapport aux puissances 
dominant la Perse et d'une formulation particulièrement claire 
de l'idéologie bourgeoise. En fait, la spécificité de la société 
iranienne et de son histoire était totalement gommée ; au 
début des années 1960, il eut été difficile, au travers de l'ensei- 
gnement universitaire, de se faire une idée sommaire, de l'his- 
toire économique et sociale de la Perse. La situation n'était 
guère différente à l'extérieur de l'université ; c'était notamment 
le cas des ouvrages se réclamant du marxisme (après 1953 édi- 
tés à l'étranger) ; ils plaquaient sur une histoire spécifique des 
schémas d'explication stéréotypés. 

Si, du fait de son euro-tropisme, la culture iranienne efface 
les conditions et les traits structurels spécifiques de l'histoire 
de la Perse, cela signifie-t-il, que, réciproquement, les études 
consacrées dans les pays dominants à l'histoire de ce pays et 
à sa société manquent ses dimensions propres ? Pourquoi les 
intellectuels des nations dominantes eussent-ils mis en éviden- 
ce ces spécificités structurelles à l'époque où l'objet des pôles 
de domination est effectivement de disloquer les économies, 
les sociétés, les cultures des pays dominés en les ouvrant et 
afin de les ouvrir au marché de la production industrielle ? 

Il y a un peu plus d'un siècle, Gobineau (1865-1957) souli- 



12 PAUL VIEILLE 

gnait les raisons que nous pouvions avoir de mieux connaître 
les sociétés orientales. « Tout ce que nous pensons et toutes 
les manières dont nous pensons ont, écrivait-il, leur origine 
en Asie », ajoutant cet autre motif « d'utilité directe et prati- 
que » ; nos relations de toute nature avec l'Orient deviennent 
plus étroites, nous ne pouvons ignorer les sociétés dans les- 
quelles « nos intérêts, les matériels comme les politiques » 
sont engagés (p. 13). La première raison, il l'entendait dans un 
sens historique ; nul, sans doute mieux que lui, n'a su mettre 
en évidence les contrastes culturels entre la Perse et l'Europe 
de son temps. A la seconde, il donnait un contenu humaniste ; 
la rencontre des deux sociétés il l'eut voulue sur un plan 
d'égalité, de respect mutuel, de connaissance et de reconnais- 
sance réciproque. N'est-ce pas là pourtant le discours habituel 
de l'humanisme idéaliste de la bourgeoisie ? 

Après un siècle, les études que Gobineau consacra à l'Asie 
Centrale (à la Perse), n'ont rien perdu de leur présence, non 
seulement en raison de la vigueur, de la vivacité de leur écri- 
ture, mais aussi parce que le tableau dressé des façons d'agir 
et de penser paraît, au milieu du XX e siècle, presque actuel en- 
core. Ne rappelons ici que quelques-uns des aspects décrits 
avec tant de verve : goût pour les discussions métaphysiques, 
la complexité et le mystère, fantaisie intellectuelle, souci 
d'adoption de toute idée nouvelle, indifférence aux contradic- 
tions, habitude de la restriction mentale et de la pieuse dissi- 
mulation (Ketmân), ou, sur d'autres plans, mutuel dédain que 
se portent le pouvoir et ses sujets, conception de l'appareil 
légal et de l'appareil gouvernemental comme instruments per- 
sonnellement rattachés au souverain, conséquences qui en ré- 
sultent à l'époque des inter-règnes, usages commerciaux, statut 
des marchands dans la société urbaine, etc. On n'en finirait 
pas de dresser la liste des notations précises et justes relatives 
à la culture, aux mœurs et aux pratiques sociales. Pourtant 
la chaude sympathie que Gobineau nourrit à l'égard de la Perse, 
s'alimente surtout au goût romantique du merveilleux et de 
l'exotisme ; il ne cherche pas tant à nous faire comprendre 
une autre société qu'à nous saisir par l'étrangeté d'un monde 
différent et sa verve même s'avive au plaisir d'étonner le lec- 
teur. Aussi, le tableau qu'il nous donne est-il essentiellement 
posé en contraste avec la société européenne au milieu du 
xix e siècle (ou du moins de celle qu'il est convenable de dire 
qu'elle est) et demeure-t-il un négatif de la société persanne. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 13 

A partir des aspects saisis Gobineau ne parvient pas (en réa- 
lité, plus romancier que scientifique, il ne cherche pas à le faire) 
à recomposer un positif, à structurer des éléments étranges. 
Pour ajouter du piquant à la description des dispositions intel- 
lectuelles des « Asiatiques » il préfère trouver des explications 
dans l'originalité de l'âme orientale, dans des penchants natu- 
rels indépendants des rapports de l'homme avec la nature et 
des rapports sociaux. En fait, il se borne à nommer des caté- 
gories de pratiques : panthéisme, quiétisme, esprit ecclésias- 
tique, goût pour la méthode inductive, attrait de la poésie, 
etc., se hasardant parfois à en chercher les rapports sans 
souci d'une extrême cohérence et d'une grande clarté. 

Prenons l'exemple de ce qu'il nomme la disposition géné- 
rale au scepticisme et au quiétisme : « C'est l'usage immodéré 
de la méthode inductive qui a amené cette disposition morale. 
Elle a aiguisé les intelligences très finement, mais, en même 
temps, elle les a trempées d'une sorte de scepticisme incons- 
cient qui résulte du besoin même de ne pas mettre de bornes à 
la curiosité métaphysique» (1865-1957, p. 15, passages souli- 
gnés par nous). « La passion des Orientaux pour les entretiens 
de philosophie et de religion les a accoutumés à tout enten- 
dre... le moulla le plus disposé à l'intolérance... avec la 
mobilité naturelle de son esprit (ne manque pas) de 
conserver en sa mémoire une partie des arguments contraires 
à son opinion qu'il a entendu fournir, et il les garde... 
pour chercher à en tirer quelque quintessence qu'il puisse 
mêler aux notions qu'il possède déjà » (p. 18). « En réalité, 
le soufysme a pour caractère dominant d'offrir un enchaî- 
nement de doctrine fort lâche qui place en échelons des 
notions de significations très différentes, si différentes 
qu'elles n'ont entre elles qu'un seul et unique rapport et 
ce rapport, c'est un quiétisme adapté à chacune d'elles, une dis- 
position d'âme passive qui entoure d'une nimbe de sentimen- 
talité inerte toutes les conceptions imaginables de Dieu, de 
l'homme et du monde » (p. 71). « En tout cas, on peut pronon- 
cer hardiment que la vaste association, qui, à parler rigoureuse- 
ment, n'en est pas une, dont je viens de retracer les principaux 
traits, a été,est encore excessivement funeste aux pays asiati- 
ques par la nature de ses influences. Le quiétisme, le beng et 
l'opium, l'ivrognerie la plus abjecte, voilà ce qu'elle a produit » 
(p. 72). « Le quiétisme, et non l'islam, voilà la grande plaie des 
pays orientaux... Le malheur a voulu qu'il y eut pour lui venir en 



14 PAUL VIEILLE 

aide, des secours de toutes natures. J'en ai nommé quelques- 
uns ; en voici deux autres encore : le spectacle constant des ré- 
volutions politiques et l'attrait de la poésie. On ne comprend 
que trop avec quelle facilité devaient se laisser glisser dans l'ato- 
nie des gens qui voyaient se succéder sous leurs yeux, avec les 
dynasties différentes, la ruine des villes, la cessation du com- 
merce, la dispersion des familles, le massacre des individus... 
Un scepticisme a de bonne heure, pour ces causes, envahi 
l'Orient tourmenté et le quiétisme, après tout, qu'est-ce autre 
chose qu'une forme de scepticisme où l'âme croit conserver en- 
core assez de vigueur pour transporter ce qui lui reste de foi au 
sein d'une abstraction... Je le répète voilà ce qu'a produit le 
soufysme ; et ce qu'il souffle aux Orientaux, ce n'est pas l'anni- 
hilation de l'homme, c'est la dépravation de ses forces » (pp. 
73 et 74). 

En ces divers passages nous trouvons les liaisons causales 
ou non causales suivantes (dans l'ordre de leur succession dans 
le texte) : 

— méthode inductive (phénomène fondamental) » 

absence de bornes à la curiosité métaphysique > 

scepticisme ; 

— passion pour la philosophie et la religion (analogue au 
deuxième terme de la séquence précédente) » syn- 
crétisme ; 

— « soufysme » (caractère principal) : ensemble syncréti- 
que fort lâche dont l'unité est constituée par le quiétisme 
(pas de relation causale explicitée) ; 

— « soufysme » en tant qu'ensemble syncrétique (phéno- 
mène fondamental) > quiétisme ; 

— quiétisme (phénomène fondamental) non pas causé mais 
activé par de multiples facteurs dont, outre notamment 
le « soufysme », l'histoire politique et la poésie ; 

— histoire politique (phénomène fondamental) » 

scepticisme dont une des formes est le quiétisme ; 

— « soufysme » (phénomène fondamental) » quié- 
tisme. 

Est-ce à un mécanisme de mimétisme qu'il faut attribuer 
ces flottements de la pensée de Gobineau ou s'est-il intellec- 
tuellement projeté sur l'Orient ? Plus sérieusement, remar- 
quons que nous ne faisons ici que retrouver, sous une forme 
caricaturale, les difficultés habituelles de l'analyse philosophi- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 15 

que ; elle ne sait trop à quel saint se vouer. Comment, en effet, 
reconnaître les relations entre les différents éléments par les- 
quels une culture est caractérisée, toutes pouvant être, ration- 
nellement, aussi vraies ou même simultanément vraies au sein 
d'un ensemble de relations réciproques. Suggérera-ton que 
le philosophe pourrait résoudre la difficulté par l'analyse 
systématique du discours et, ainsi, éliminer sa subjectivité 
dans l'observation de la subjectivité de ceux qui parlent ? 
Il ne dépasserait pourtant pas la région de ce qui se 
donne à voir et de ses éventuelles, inexplicables contradic- 
tions. La culture ne peut être comprise, dans les rapports même 
entre ses éléments, qu'à partir des techniques et rapports de 
production, des pratiques réelles et des développements idéaux 
auxquels ils donnent immédiatement lieu. 

Les notations sur la vie économique et sociale ne sont certes 
pas absentes de l'œuvre de Gobineau sur la Perse (1859 surtout 
et 1865), mais il est rare qu'il s'intéresse aux conditions techni- 
co-économiques de la production ; il se situe d'ordinaire au 
niveau des pratiques immédiates elles-mêmes de l'échange ou 
de la production à partir desquelles il cherche, par une opéra- 
tion proprement nominaliste, à inférer quelque attitude qui 
les explique et devient un attribut de l'homme oriental. Celui-ci 
est enfermé dans une essence qu'on lui prête. L'humanisme de 
Gobineau, au nom de la reconnaissance mutuelle de deux socié- 
tés, fige en réalité « l'orientale » ; son entreprise apparaît donc 
bien, en définitive, comme celle d'un intellectuel lié à la bour- 
geoisie du XIX e siècle. 

Au cours des vingt dernières années, l'islam iranien a été 
l'objet d'une œuvre monumentale d'herméneutique. Henry 
Corbin (1971), considère que le shî'isme est l'une des grandes 
voies de l'islam, sinon sa voie par excellence. Selon lui, l'islam 
est tendu entre deux pôles, celui de la sharî'at, pôle de la reli- 
gion positive, de la loi religieuse, de l'exotérique, du symbole, 
et celui de la haqiqat, pôle de la vérité spirituelle, du symbolisé, 
de l'ésotérique, de la gnose, du « dévoilement des sens cachés 
ressortissant aux plans supérieurs de l'être et de la conscien- 
ce ». Il trouve son intégralité religieuse dans cette tension. Le 
shî'isme a maintenu l'équilibre entre les deux pôles ; il se situe 
entre la tendance légaliste et la tendance gnostique représen- 
tée par le soufisme, bien que, avec son institution comme reli- 
gion d'Etat sous les Safavides, il ait accentué le penchant léga- 
litaire par crainte des excès du soufisme. Celui-ci conduit à 



16 PAUL VIEILLE 

accorder une trop grande importance aux shaykhs des congré- 
gations. Les shaykhs apparaissent alors comme une personni- 
fication de l'imam et tendent à faire oublier ou minimiser la 
signification de l'imam caché, c'est-à-dire conduisent à une 
« sécularisation métaphysique du pur shî'isme ». A l'inverse 
si la tension est abolie au bénéfice de la sharVat, celle-ci se 
réduit à une « écorce vide » ; le concept religieux et le système 
social sont identifiés, la communauté spirituelle et sa cohésion 
invisible sont dissipées. Mais alors, comme c'est le cas aujour- 
d'hui sous les coups de la modernité, lorsque la société tradi- 
tionnelle est ébranlée c'est le concept religieux lui-même qui 
est touché. 

Henry Corbin, dans son enquête sur l'islam iranien refuse 
toute tentative d'explication historico-sociologique, « histori- 
ciste », dont il voit la source dans l'option agnostique, parce 
qu'elle est totalement étrangère aux faits de transcendance 
qu'elle prétend expliquer. « C'est pourquoi, plutôt que de cons- 
truire une explication théorique au moyen de causes extérieu- 
res, mieux vaut nous orienter sur la structure des faits spiri- 
tuels comme tels, et tels qu'ils se proposent à nous : découvrir ce 
que le phénomène religieux nous montre, ce que ce phénomène 
nous explique. » Position parfaitement légitime. Ce n'est pour- 
tant pas sans dessein qu'Henry Corbin écrit aujourd'hui un 
ouvrage monumental sur le shî'isme iranien. Il est inquiet de 
la mort de la spiritualité, de la mort de Dieu. La religion léga- 
litaire s'effondre dans le grand bouleversement économique 
social que l'Occident introduit par effraction dans les pays 
d'islam. Or cet effondrement résulte de la confusion et de l'iden- 
tification de la chose religieuse et d'un système social donné, 
la mort de Dieu est le fruit de la socialisation de la religion. 
Henry Corbin recherche, à la suite de N. Berdiaev, l'antidote 
des négativités issues de cette socialisation dans la redécou- 
verte de la spiritualité. Il consacre son œuvre à cet effort de 
revivification en vue de laquelle le shî'isme lui semble occuper 
une place privilégiée parce que, au contraire du sunnisme dont 
la situation est dramatique en raison de l'accentuation du pôle 
exotérique, il a constamment maintenu le pôle de la gnose. 

L'œuvre d'Henry Corbin est donc, par lui-même datée. Pour- 
suivant l'exaltation « d'une hiéro-histoire s'accomplissant dans 
le monde spirituel », elle est un moment de ce temps existen- 
tiel et, pourtant, n'est pas sans lien avec « l'histoire extérieure ». 
Elle n'apparaît, en définitive, que comme l'un des éléments de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 17 

l'antidiscours philosophique du discours de la société mar- 
chande. Le premier cherche à prendre ses distances par rapport 
aux valeurs méprisées du monde réifié mais ne parvient pas à 
se distancer réellement parce que demeurant au niveau de la 
philosophie face à l'univers réel de la marchandise, si bien 
qu'en dépit de son affirmation agressive d'indépendance, il 
n'est pas moins immanent à la société marchande que n'im- 
porte quel autre de ses produits idéologiques. Si donc, le 
projet d'Henry Corbin est « de son temps », pourquoi le 
shî'isme ne serait-il pas, sans que cela n'atteigne d'ailleurs en 
rien sa grandeur spirituelle, lié, dans son origine et son déve- 
loppement, à un temps et à un lieu ? Qu'on ne puisse manquer 
de se poser la question, l'œuvre d'Henry Corbin le montre 
encore. Lui-même, s'il ne daigne pas y répondre, ne peut 
éviter parfois de la poser, de se référer à propos de faits 
spirituels, à des événements de l'histoire extérieure. Ses pré- 
férences vont au shî'isme en lequel est maintenue vivante la 
spiritualité islamique ; mais le shî'isme trouve son origine, il 
lui semble nécessaire de le remarquer, principalement en Iran, 
même si cette qualification est insupportable parce qu'elle 
infère une socialisation du concept religieux (il faudrait ici 
préciser qu'en réalité l'Iran n'a été que le principal point 
d'appui originel d'un courant très tôt développé au sein de 
l'islam et, tout à la fois, politique et religieux). La spiritualité 
shî'ite est universelle du fait même qu'elle est pure spiritua- 
lité ; pour la même raison cependant, elle ne pouvait s'étendre 
universellement mais seulement en certaines conditions histo- 
rico-sociologiques spécifiques ; comme la référence au drame 
de Kerbala dont la commémoration ouvre l'année liturgique 
shî'ite, cette spiritualité a le sens d'une protestation contre 
les ordres de ce monde, elle implique certains rapports de la 
pensée religieuse, et donc des groupements dont émane cette 
pensée, avec les pouvoirs. Les effets, déjà notés, de l'officiali- 
sation du shî'isme en Iran n'en sont-ils pas une preuve sup- 
plémentaire ? 

A propos de l'un des aspects essentiels de l'expression 
shî'ite, la « discrétion », la « discipline de l'arcane » (taqieh ou 
Ketmân), H. Corbin se pose encore la question : réflexe hérité 
de périodes de persécutions acharnées ? Mais c'est pour re- 
pousser l'hypothèse ; la raison ne serait qu'occasionnelle. En 
fait, dit-il, la retenue « fut imposée par les saints imams eux- 
mêmes, non pas seulement comme une clause de sauvegarde 

2 



18 PAUL VIEILLE 

personnelle, mais comme une attitude commandée par le res- 
pect absolu envers les hautes doctrines : n'a strictement le 
droit de les entendre que celui qui est à même d'entendre et 
de comprendre la vérité. Agir autrement, c'est livrer à l'indigne 
le dépôt qui vous a été confié, c'est commettre à la légère une 
grave trahison spirituelle ». En réalité cette explication renvoie 
aussi au niveau historico-sociologique. Le problème apparaît 
immédiatement si l'on se pose la question : qui sont ceux à 
même d'entendre et de comprendre, dans quelles catégories, 
groupements sociaux se recrutent-ils ? La réponse est appa- 
remment évidente ; le peuple shî'ite est ainsi désigné par oppo- 
sition aux peuples qui n'ont pas adopté les mêmes croyances et 
attitudes religieuses. Or le peuple shî'ite est, originellement, 
le peuple iranien et l'on peut, en première approximation, 
reprendre l'hypothèse bien souvent formulée, qu'opprimé, 
contre ses oppresseurs, à la fois, il a développé une interpréta- 
tion spirituelle du Livre Saint qui le libérait idéellement et 
adopté des pratiques initiatiques qui séparaient sa contre- 
culture de la culture dominante et lui donnaient le sentiment 
d'une supériorité spirituelle sur le conquérant. 

La formation, le développement, les conditions d'applica- 
tion et les effets de l'esprit initiatique shî'ite appellent une 
étude à la mesure de sa perfection. Constatons seulement ici 
la carence générale des études d'iranologie sur ce plan. Cette 
carence ne provient pas, comme le prétend véhémentement 
Henry Corbin sans le montrer, de l'exclusion mutuelle de deux 
disciplines, l'herméneutique et l'histoire sociologique ( « Mais, 
est-ce tellement scientifique de prétendre expliquer à ceux qui 
voient, les raisons pour lesquelles ils voient ce que précisé- 
ment l'on est soi-même incapable de voir ?... »). L'une et l'autre 
en réalité sont complémentaires : bien davantage, la seconde, 
plus compréhensive, est en mesure de féconder la première ; 
elle permettrait véritablement de saisir la multiplicité des sens, 
jusqu'au plus spirituel, en rapportant les textes à l'époque, 
aux circonstances, à l'intention dans lesquelles ils furent écrits. 
Alors, peut-être, pourrait, sur cette base, se poursuivre l'effort 
d'élaboration idéologique d'un « antidote » réel aux turpitu- 
des du monde moderne. Réel, c'est-à-dire réellement opposé 
au règne de la marchandise, orienté sur un projet qui en 
présente véritablement le dépassement, et réellement lié, dans 
ses objectifs et ses moyens, à une culture et à une histoire 
spécifique. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 19 

Tournons-nous vers les études d'histoire économique et 
sociale. Elles se sont multipliées au cours des deux dernières 
décennies (voir notamment le recueil de textes et la biblio- 
graphie de Ch. Issawi, 1971). Que nous apportent-elles pour 
la compréhension de la société iranienne, de sa structuration ? 
Considérons tout d'abord les travaux de A.K.S. Lambton qui 
dominent l'ensemble des apports récents. La masse des infor- 
mations recueillies dans les documents d'archives et sur le 
terrain est immense, qu'il s'agisse par exemple de la vie rurale, 
du régime foncier, du rôle de l'Etat et de la conception qu'il 
se fait de la nation au cours de l'histoire. Entre la somme des 
données et la théorie on ne peut cependant manquer de consta- 
ter une profonde lacune. Nous serions ainsi, nous dit-on, en 
présence d'un système bureaucratique et non d'un système 
féodal. Tout au long de l'histoire la terre a en effet été assi- 
gnée en fonction des besoins financiers de l'Etat ; la réparti- 
tion n'y a pas résulté, comme en Europe, du besoin de pro- 
tection ressenti par les individus. La notion de contrat synal- 
lagmatique, caractéristique de la féodalité européenne, est ainsi 
absente ; dans l'histoire iranienne, tout vient du pouvoir et 
ce pouvoir est arbitraire. Pourtant, note A.K.S. Lambton, on 
aboutit à une propriété virtuellement indépendante, et ce ré- 
sultat ne serait pas dû à une cause structurelle mais à une 
circonstance accessoire : le fait que les différentes fonctions 
administratives aient été concentrées en une même personne. 
Quant à l'organisation politico-administrative générale, l'au- 
teur décrit la société iranienne comme une société en laquelle, 
les mêmes fonctions que dans l'Occident contemporain seraient 
assignées au gouvernement, à l'Etat, aux lois et règles écrites 
et non écrites. L'Iran aurait toutefois cette particularité que 
les intentions du pouvoir, les lois et les règles y seraient cons- 
tamment débordées par la pratique ; l'administration ne se 
comporte pas comme on pourrait l'attendre d'une bureaucra- 
tie, les décisions de l'Etat ne parviennent pas à s'actualiser, la 
possession foncière dépend en principe de l'Etat mais celui-ci 
est impuissant devant les possesseurs, il existe des règles fixant 
les rapports entre paysans et maîtres de la terre, mais les 
paysans sont sur-exploités, et la suspicion est mutuelle. L'au- 
teur parle ainsi de la marche de toutes les affaires en termes 
négatifs : la Perse apparaît en somme comme un pays où, si 
je puis dire, rien ne va. (Voir en particulier, dans 1953, le 
chapitre concernant les terres des Domaines (Khaleseh) sur les- 



20 PAUL VIEILLE 

quelles le pouvoir de l'Etat devrait être particulièrement 
grand.) 

Devant la généralité du débordement de la loi formelle, il 
conviendrait de se demander si le schéma ethnocentrique du 
rapport entre règle et pratique est applicable, s'il ne faudrait 
pas d'abord rechercher la loi de la pratique et la fonction de 
la loi formelle par rapport à la précédente. De toutes façons 
la qualification bureaucratique ne convient manifestement pas 
à l'organisation sociale décrite et bien faible apparaît l'ar- 
gument conduisant au rejet du concept de féodalité à propos 
de cette organisation. Quelle est la caractéristique essentielle 
de la féodalité sinon le partage des droits entre le seigneur 
et le paysan, le premier disposant du droit de propriété, le 
second des droits d'usage dans le cadre général d'une faible 
intensité des échanges ? Or A.K.S. Lambton n'insiste-t-elle pas 
justement à maintes reprises dans son œuvre sur l'importance 
des communautés paysannes dans l'histoire iranienne, sur leur 
caractère semi-autonome et sur la force de récupération qu'elles 
représentent après chaque désastre, sans d'ailleurs préciser ni 
ce qu'elle entend par communauté ni le fondement de sa vivaci- 
té ? Par ailleurs, s'il est vrai que la notion de contrat est particu- 
lièrement significative de la féodalité européenne, il est admis 
que des féodalités existèrent d'où cette notion était absente. 
« Au-dessus de la paysannerie une classe de guerriers profes- 
sionnels s'était élevée. Ce fut dans ce milieu que, sur le modèle 
donné par les rapports du suivant d'armes avec son chef, se 
développèrent les dépendances personnelles... Elles étaient, de 
même qu'en Europe, hiérarchisée. Mais la vassalité japonaise 
fut, beaucoup plus que la nôtre, un acte de soumission et beau- 
coup moins un contrat. Elle fut beaucoup plus rigoureuse aussi 
puisqu'elle n'admettait pas la pluralité des seigneurs » 
(M. Bloch, 1939-1968, p. 611). En outre, le contrat n'était que 
l'un des traits fondamentaux de la féodalité européenne qui 
peuvent être ainsi décrits : « Sujétion paysanne ; à la place du 
salaire, généralement impossible, large emploi de la tenure- 
service, qui est, au sens précis, le fief ; suprématie d'une classe 
de guerriers spécialisés ; liens d'obéissance et de protection 
qui attachent l'homme à l'homme et, dans cette classe guer- 
rière, révèlent la forme particulièrement pure de la vassalité ; 
fractionnement des pouvoirs générateur de désordre ; au mi- 
lieu de tout cela, cependant, la survivance d'autres modes de 
groupement, parentèle et Etat, dont le dernier devait, durant 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 21 

le second âge féodal, reprendre une vigueur nouvelle » (id., 
p. 610). 

Des études russes sur l'Iran, très nombreuses, peu, faute de 
traduction, sont accessibles ; ne mentionnons ici que celle, 
remarquable, de Z.Z. Abdullaev (1963) sur le développement 
de la bourgeoisie et du prolétariat à la fin du XIX e et au début 
du xx e siècle. Dans les années 1880, avec l'intégration progres- 
sive de l'Iran au marché mondial, la formation d'une classe de 
marchands, jusque-là fort lente, s'accélère. L'intensification de 
l'échange entraîne le développement de productions (coton, 
soie, opium) répondant à une demande étrangère et donc une 
intégration accrue au marché mondial. Le procès appelle la 
formation d'un capital marchand et d'un capital financier 
nationaux : les dernières années du XIX e siècle voient la multi- 
plication des grands hommes d'affaires, marchands et prêteurs 
et des sociétés commerciales ; « le capital national est alors 
une source indispensable du financement des grandes opéra- 
tions commerciales ». Cet appareil national est cependant im- 
médiatement menacé par les efforts concurrents de la Grande- 
Bretagne et de la Russie, menés au travers des banques que 
l'une et l'autre puissances contrôlent, pour dominer financiè- 
rement la Perse. Il en résulte que le capital national est mis 
dans une position dépendante, et orienté vers l'investissement 
dans la production de biens demandés par les marchés étran- 
gers et, particulièrement, par l'industrie des pays capitalistes. 
Comme ailleurs à la périphérie mondiale, l'entrée dans le 
marché capitaliste international détermine un procès d'accu- 
mulation primitive et, en même temps, le limite, l'empêche 
de se dépasser, freine le développement de la bourgeoisie. 
Z.Z. Abdulaev décrit par ailleurs la formation de la classe 
ouvrière à la même époque. Elle résulte de la destruction 
d'une large partie de l'artisanat et de la paupérisation des 
campagnes, conséquences, la première, de la pénétration des 
marchandises industrielles étrangères, la seconde, des pres- 
sions conjuguées de la fiscalité d'Etat et des exigences de la 
propriété foncière (N.R. Keddie, 1950, insiste aussi sur ce 
point). Les populations rejetées de la terre et des autres acti- 
vité de production « traditionnelles » ne trouvent pourtant 
pas d'emploi dans une industrialisation intérieure qui demeure 
extrêmement réduite en raison de la concurrence extérieure 
et des avantages accordés à la circulation des produits étran- 
gers par rapport aux nationaux ; aussi l'une des caractéristi- 



22 PAUL VIEILLE 

ques de l'époque est-elle la migration, saisonnière ou définitive, 
de main-d'œuvre iranienne vers les centres industriels du Sud 
de la Russie. L'accent est ainsi porté sur les processus clas- 
siques de la fin du XIX e siècle et du début du XX e ; est, 
par là même, mis en lumière le contexte de la Révolution 
Constitutionnelle de 1906-1907 et l'une des raisons de la 
dictature de Reza-Chab au lendemain de la Première Guerre 
mondiale et de la Révolution soviétique. La faiblesse de cette 
analyse réside justement dans son classicisme, réduit jus- 
qu'au schématisme. Que sous les effets de la pénétration du 
marché, s'accélère un processus de différenciation des classes 
sociales, que l'impérialisme s'oppose à l'affirmation d'une 
bourgeoisie dont le développement vient d'être suscité sont 
des événements d'essentielle importance, communs à la dyna- 
mique des formations économiques sociales périphériques. 
Pourtant, une interprétation manichéenne du changement 
économique social ne parvient pas à expliquer cette dynami- 
que elle-même. Si, en effet, la décomposition des éléments de 
l'organisation antérieure est aussi avancée qu'il est soutenu 
(domestication de l'Etat et de l'Aristocratie, désorganisation 
de l'économie agraire, développement de la bourgeoisie et du 
prolétariat) on ne comprend pas que la révolution d'inspi- 
ration bourgeoise de 1906-1907, ne triomphe finalement pas. 
Toutes les chances, appréciées en termes de forces de classes 
en présence, semblent de son côté. Les questions que l'on se 
pose immanquablement sont alors de savoir quels sont, à 
cette époque, les rapports effectifs entre la bourgeoisie et la 
féodalité, entre celle-ci et la paysannerie, entre ces diffé- 
rentes classes et, d'autre part, l'aristocratie et l'Etat, dans 
quelle mesure des traits spécifiques qui historiquement ont 
empêché le développement de la bourgeoisie et la révolution 
bourgeoise se sont maintenus ; quel est le développement réel 
du prolétariat, le degré d'avancement de la déstructuration 
des rapports féodaux dans les campagnes ; comment le mar- 
ché et l'impérialisme ont joué dans ce contexte, quels étaient 
les rapports entre les classes sociales, spécialement l'aristo- 
cratie, la féodalité, la bourgeoisie et l'impérialisme ? De telles 
questions n'ont, dira-t-on, plus aujourd'hui qu'un intérêt his- 
torique puisque la « révolution blanche » de 1963 a largement 
redistribué les cartes iraniennes au profit d'un Etat entière- 
ment lié à l'impérialisme. Elle a pourtant laissé subsister de 
nombreux témoins du passé. En outre l'intérêt historique 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 23 

lui-même est de très grande ampleur ; la connaissance des 
rapports entre classes permettrait d'apprécier la stratégie des 
forces révolutionnaires au temps où elles eurent un poids consi- 
dérable dans le devenir de l'Iran : en 1906-1907 au temps de la 
Révolution constitutionnelle, après la Première et la Deuxiè- 
me guerre mondiale, à l'époque de Mossadegh enfin. On peut 
en effet se demander si, en chacune de ces circonstances, sous 
des apparences diverses, la conduite des forces révolutionnai- 
res (qui se donnaient expressément comme révolutionnaires) 
n'a pas été abandonnée à une bourgeoisie faible et peu déve- 
loppée, mal dégagée de ses liens avec la féodalité, qui a refusé 
d'associer à la lutte contre la bourgeoisie dominante étran- 
gère, c'est-à-dire au nationalisme, la lutte contre le système 
féodal, a hésité devant la libération radicale des paysans et 
leur entrée massive dans le mouvement révolutionnaire. Il 
faudrait ici s'interroger sur l'organisation, à l'époque, des par- 
tis de gauche en Iran, sur l'origine et la formaton de leurs 
cadres ; il est au moins un fait incontestable, ces cadres, en 
très grande majorité, n'étaient d'origine ni ouvrière ni paysan- 
ne. Quoi qu'il en soit, on comprendrait, dans la perspective de 
l'affirmation d'une bourgeoisie nationale et d'une stratégie révo- 
lutionnaire orientée dans cette direction la fonction implicite 
de l'analyse théorique retenue de la société iranienne (il ne 
s'agit évidemment pas ici de l'ouvrage de Z.Z. Abdulaev, pos- 
térieur aux événements en cause, qui apparaît comme une 
justification a posteriori, ou, en tous cas, comme révélateur 
d'une tendance). En affirmant la force de la bourgeoisie et du 
prolétariat, en identifiant implicitement la structure sociale 
iranienne à celle de l'Europe, on occultait les problèmes réels, 
on laissait entendre que la bourgeoisie avait déjà démantelé 
la féodalité et émancipé les paysans du joug féodal, que les 
forces ouvrières et paysannes « libres » (paysans sans terre) 
étaient déjà puissantes du fait de l'industrialisation et de la 
désorganisation des campagnes par l'usure et le marché et 
que, donc, dans l'alliance tactique avec la bourgeoisie, le pro- 
létariat serait immédiatement en mesure d'exercer sa propre 
hégémonie. On pouvait alors faire l'économie d'une véritable 
Réforme Agraire, c'est-à-dire non seulement de la distribution 
de la terre à ceux qui la cultivent, mais aussi de l'organisation 
des masses paysannes à la fois sur le plan de la production 
et sur le plan politique. L'irréalisme de l'analyse théorique 
faisait que, dans la réalité, elle devenait un instrument idéo- 



24 PAUL VIEILLE 

logique mystificateur justifiant une stratégie erronée et cachant 
les objectifs réellement poursuivis. 

Si l'on admettait que l'impérialisme avait déjà totalement 
bouleversé la société antérieure, du même coup était légi- 
timé l'abandon de toute interrogation sur le mode de produc- 
tion spécifique de la Perse avant la pénétration de l'impéria- 
lisme et sur la formation économique sociale qui résultait de 
la composition de ce mode de production antérieur avec l'im- 
périalisme. Ce n'est point faire injure aux pays non européens 
que de constater qu'ils n'ont pas eu la même histoire, la 
même succession de phases historiques que les pays euro- 
péens ; c'est au contraire identifier certaines des conditions 
réelles à partir desquelles ils se développeront une fois les mo- 
des production « traditionnels » déstructurés par l'impérialis- 
me occidental. De cette différence initiale, du fait qu'éventuel- 
lement leur histoire était arrêtée ou se mouvait à l'intérieur de 
cycles répétés, on ne peut inférer que leur développement devra 
se produire en empruntant les voies occidentales, en s'« euro- 
péanisant », en adoptant la culture occidentale. Cette représen- 
tation, tout à fait contraire à la méthode dialectique, a cepen- 
dant été attribuée à Marx à la fois par des marxistes et des 
non-marxistes (voir par exemple H. Carrère d'Encausse et 
S. Schram, 1965). Si Marx emploie effectivement le terme 
« européanisation » (à propos de l'Inde, « la rupture de ces 
formes primitives stéréotypées était la condition sine qua non 
de l'européanisation », lettre du 14-6-1853, in idem), il est bien 
clair qu'il n'entend par là que l'entrée dans l'histoire mon- 
diale, ou, plus précisément encore, l'entrée dans la périphérie 
du système économique social dominant i.e. le capitalisme 
européen, et dans les luttes entre ce capitalisme et les masses 
exploitées. Il s'agit là d'une donnée de fait, observée dès le 
milieu du xix e siècle et qui n'a fait que se confirmer depuis et 
non d'une appréciation subjective du développement culturel 
des pays extra-européens sans référence à la transformation 
économique-sociale qui leur est imposée de l'extérieur. Que 
Marx encore ne condamnait pas « d'avance toute tentative de 
la part des peuples de ces pays de se moderniser tout en res- 
tant eux-mêmes » (in idem, p. 15), est par ailleurs assez mon- 
tré par l'importance qu'il accorde, par exemple, à la révolte 
des Taiping ; il s'agit bien, en effet, d'une révolte chinoise, née 
en Chine, donc, élément historique du développement de la 
Chine, produit par elle-même, portant sa culture spécifique, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 25 

non point en tant que culture arrêtée mais en marche, liée à 
la réponse que le peuple chinois apportait à l'effraction occi- 
dentale. Renouer avec l'interrogation de Marx sur les sociétés 
non européennes ne signifie évidemment pas que l'on accepte 
d'emblée d'appliquer le concept de Mode de Production Asia- 
tique, de lire des sociétés au travers de ce concept comme 
d'autres l'ont fait au travers de celui du féodalisme par exem- 
ple. On sait trop que Marx qui reprit des économistes classi- 
ques l'idée d'une spécificité historique des sociétés orientales, 
ne disposait sur l'Asie que de bien peu d'informations. S'il 
n'abandonna jamais le concept de Mode de Production Asiati- 
que, il ne se préoccupa vraiment des formes propres à l'Orient 
que dans les années 1850 (surtout dans les articles de 1853 
pour le New York Daily Tribune et dans les fondements de 
la Critique de l'Economie Politique de 1857-1858 — voir dans 
C.E.R.M., 1970, ses textes sur le sujet). Ses observations (celles 
des Fondements, principalement) sont extrêmement abstrai- 
tes et ont donné lieu à de multiples interprétations. Tentons 
de les présenter brièvement. 

Le fait fondamental du Mode de Production Asiatique, Marx 
le situe dans le niveau et l'organisation des forces productives. 
D'abord dans une économie techniquement peu avancée, où 
l'agriculture et les fabrications artisanales se trouvent étroite- 
ment unies au sein de la famille : la division du travail est peu 
développée, et détermine la dispersion de la population en 
petites communautés autosuffisantes et autonomes, ne donnant 
pas naissance, par les échanges, à des villes qui leur soient 
économiquement liées. La commune « directement issue de la 
nature », fondée sur « la famille, la famille élargie à la tribu, 
ou élargie par intermariage entre les familles, l'association de 
tribus », « n'est pas le résultat mais la condition préalable de 
l'appropriation... et de l'utilisation collective du sol » (Marx, 
1970, p. 436). Ce « système des villages » qui, ailleurs, a pu se 
transformer en faisant apparaître l'appropriation individuelle 
du sol s'est maintenu en Orient par suite de circonstances par- 
ticulières : du fait du climat, de la géographie, l'agriculture 
y nécessite d'importants travaux collectifs (irrigation notam- 
ment) ; aussi l'individu ne peut-il s'approprier les conditions 
objectives de son existence que par la médiation de la commu- 
ne, que par l'appartenance à la communauté. Ainsi apparais- 
sent les conditions objectives de la formation d'une classe fonc- 
tionnelle (ayant pour activité la direction des grands travaux 



26 PAUL VIEILLE 

et la gestion des ouvrages collectifs) qui en contrepartie de 
ses charges prélève une partie du surtravail. Cette classe fonc- 
tionnelle se substitue à la communauté par des voies diverses 
dépendant des conditions historiques ; elle apparaît comme 
une communauté supérieure au-dessus des communautés par- 
ticulières, les personnifie. « Dans la plupart des formes asiati- 
que fondamentales, rien ne s'oppose à ce que l'unité qui en- 
globe et domine toutes les petites communautés fasse figure de 
propriétaire suprême ou de propriétaire unique, les commu- 
nautés réelles étant alors de simples possesseurs héréditaires. 
Etant le véritable propriétaire et la véritable condition de la 
propriété collective, Yunité peut elle-même sembler distincte 
et au-dessus de la multitude des communautés particulières ; 
l'individu est alors, en fait, sans propriété » (idem, p. 437). 
Marx reprend ici le concept de despotisme oriental, élaboré 
par Montesquieu, pour le resituer sur sa base économique 
sociale. « Ces communautés villageoises idylliques, malgré 
leur aspect inoffensif (ont) toujours constitué le fondement 
solide du despotisme oriental » (article du 22-7-1853). Elles 
n'ont en effet aucune capacité de résistance politique face au 
despote, à la classe fonctionnelle-communauté supérieure du 
fait qu'elles sont entièrement dépendantes d'eux pour leur 
survie, l'Etat fait partie des forces productives. Cependant, 
l'Etat oriental donne naissance à des villes administratives 
(contrôle et direction des campagnes, prélèvement des surplus 
agricoles par voie bureaucratique, etc.), vivant des prélève- 
ments mais ne rendant, en échange, aux campagnes rien d'au- 
tre que les services techniques relatifs aux ouvrages d'art. La 
ville qui vit de la campagne, dans laquelle les surplus ruraux 
sont échangés contre le travail de mains libres, n'échange rien 
avec les campagnes, les échanges se font entre villes. Aussi, 
le Mode de Production Asiatique, s'il permet par les travaux 
d'hydraulique un accroissement de la production agricole, 
bloque immédiatement le développement économique social. Il 
referme la commune sur elle-même, consolide le lien de l'agri- 
culture et de l'artisanat dans les campagnes, la séparation ra- 
dicale entre la ville et la campagne, fixe la dépendance de 
l'individu par rapport à la communauté et fait donc obstacle, 
à la fois, à la propriété privée de l'individu et à la possibilité 
pour celui-ci de la perdre, qui le transforme en travailleur 
libre; la clef de cette stabilité étant la relation fonctionnelle 
entre les communautés particulières et la communauté supé- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 27 

rieure-Etat, qui rend nécessaire le renforcement de l'appa- 
reil étatique chaque fois qu'il s'affaiblit. Aussi, le Mode de 
Production Asiatique n'apparaît pas comme une forme tran- 
sitoire contenant une contradiction dynamique ; la formation 
de l'appareil d'Etat ne conduit pas à la dissolution des commu- 
nautés particulières autosuffisantes mais à leur maintien. Marx 
a insisté à plusieurs reprises sur ce point, il était obsédé par 
l'immutabilité des sociétés orientales. 

Cette représentation ne paraît pas infirmée par les connais- 
sances aujourd'hui acquises des sociétés non européennes. La 
permanence du Mode de Production Asiatique ne doit cepen- 
dant pas faire oublier d'abord qu'il n'a éliminé ni l'histoire ni 
la diversité des niveaux techniques, des organisations politi- 
ques et des civilisations, et, par ailleurs qu'il partage avec 
d'autres modes de production beaucoup moins stables (les 
Modes de Production Para-Asiatiques et Sub-Asia tiques) l'une 
de ses caractéristiques fondamentales, l'existence d'une classe 
dirigeante se confondant avec l'Etat (G. Dhoquois, 1969). 

Le Mode de Production Asiatique est-il applicable à l'Iran ? 
Marx le pensait (« les conditions climatiques et géographiques, 
surtout les vastes superficies désertiques qui s'étendent du 
Sahara à travers l'Arabie, la Perse, l'Inde et la Tatarie, jus- 
qu'aux plateaux les plus élevés de l'Asie, ont fait de l'irrigation 
artificielle à l'aide de canaux et d'autres ouvrages hy- 
drauliques, la base de l'agriculture orientale... », article du 
10-6-1853) ; mais, en réalité, il n'a jamais eu l'occasion de s'inté- 
resser spécifiquement à la Perse. Depuis, bien que l'on ait vo- 
lontiers considéré ce pays comme un exemple classique du 
Mode de Production Asiatique, aucune étude n'a été consa- 
crée à démontrer la présupposition. Prenons l'exemple du gros 
ouvrage de K. Wittfogel (1964) dont on sait l'importance dans 
la relance du concept de Marx à la fin des années 1950 et l'effort 
pour rassembler, classer et interpréter un grand nombre de 
faits appartenant à des sociétés très diverses de l'ensemble 
du globe. L'auteur fait peu mention de la Perse, ou, plus exac- 
tement, est formel quant au classement de la Perse pré-isla- 
mique et plus particulièrement achéménide parmi les socié- 
tés « agro-directoriales ». Il note aussi qu'à l'époque abasside, 
une partie de la Perse constituait une zone proprement hydrau- 
lique, évoque la coopération entre le maître de l'eau, les fono* 
tionnaires et les chefs de village dans la régulation des eaux 
d'irrigation, mais ne s'appuie, au total, que sur une documen- 



28 PAUL VIEILLE 

tation très partielle. Il cite trois cas d'irrigation à partir de 
cours d'eau, mais l'on sait (voir notamment Goblot, 1963) 
que la très grande majorité de l'agriculture du plateau iranien 
est arrosée grâce à des galeries de drainage des eaux souter- 
raines dont la gestion n'est pas analysée. On est alors en droit 
de se demander quel est le rapport à l'intérieur d'un « empire 
hydraulique sporadique » des deux systèmes d'irrigation, com- 
ment les « unités hydrauliques concentrées. » s'assurent éven- 
tuellement le contrôle des autres unités, dont on sait, par 
ailleurs, qu'elles étaient fréquemment groupées sous un même 
maître. Quant à la Perse contemporaine et à l'Iran moderne, 
K. Wittfogel, n'en parle pratiquement pas ; sans doute les 
situerait-il dans les zones marginales du monde hydraulique ; 
mais, comment, selon quelles modalités ? la question reste 
ouverte. Nous ne nous préoccuperons pas d'y porter réponse 
dans le cadre conceptuel et méthodologique de l'auteur du 
Despotisme Oriental dont on a montré le dogmatisme, le sys- 
tématisme, la volonté de plier un trop grand nombre de socié- 
tés à un unique modèle d'interprétation et les arrière-pensées 
politiques (P. Vidal-Naquet, 1964). Nous éviterons d'ailleurs 
d'adopter a priori tout concept prétendument applicable à 
l'Orient. 

Si celui de Mode de Production Asiatique n'apparaît pas 
pertinent, celui de despotisme ne le semble guère davantage. 
L'une des observations les plus intéressantes de Gobineau ne 
met-elle pas justement ce dernier concept en question ? Ne 
note-t-il pas « l'opposition entre le dédain radical que ces 
nations (orientales) éprouvent pour leurs gouvernements, quels 
qu'ils soient, et, en même temps la facilité avec laquelle elles 
les acceptent et les supportent ? », poursuivant : « on peut 
penser et dire beaucoup de mal, en effet, du plus grand nom- 
bre des administrations asiatiques, et l'on restera encore en 
dessous de la vérité. Cependant, il n'y a pas plus dans ce 
monde, de choses absolument mauvaises, qu'il n'y en a de par- 
faitement bonnes. Les sujets persans, arabes, turcs, hindous, 
sont loin d'être aussi opprimés qu'on se le figure et... il ne me 
serait pas malaisé de montrer que la liberté pratique leur 
est, au contraire, assurée sur une grande échelle, que les spo- 
liations sont surtout des gaspillages et que les obstacles résul- 
tant du code religieux, des mœurs et de l'imperfection des 
moyens gouvernementaux, arrêtent à chaque instant l'action 
même légitime du pouvoir» (1865-1957, pp. 75-76). N'est-on 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 29 

pas en présence d'un rapport spécifique entre l'Etat et la 
Nation ? En fait, le despotisme que Gobineau met en doute et 
la complexité des sociétés orientales qu'il s'est, avec complai- 
sance, attaché à décrire apparaissent comme deux mythes 
bâtis sur des apparences contraires et complémentaires de la 
réalité et entretenus par les Persans eux-mêmes pour des 
raisons diverses parmi lesquelles il faut compter la déférence 
à l'égard de l'image que l'Occident renvoyait d'eux-mêmes 
mais aussi et surtout l'image qu'eux-mêmes voulaient donner 
de leur société. 

J'anticipe ici quelque peu sur l'analyse de modes de conduite 
que nous rencontrerons à maintes reprises au cours de l'ou- 
vrage ; les deux mythes font eux-mêmes partie de l'organisa- 
tion sociale. Despotisme oriental ? Il se trouve d'abord dans 
le discours : le pouvoir ne peut avouer ses limites ni le sujet 
admettre qu'il enfreint les règles édictées d'en haut ; mais les 
signes peuvent couvrir autant d'anarchie que d'autorité. Peut- 
être l'importance donnée aux signes est-elle propre au despo- 
tisme oriental ; il n'en convient pas moins de faire la part des 
signes et des actes qu'ils couvrent. Iran secret ? Iran mysté- 
rieux ? Est-ce une simple formule de l'exotisme romantique 
d'hier, de l'exotisme touristique d'aujourd'hui ? L'Iranien re- 
fuse la formule lorsqu'elle prétend le réduire à une somme 
d'étrangetés, mais lui-même revendique son originalité, sa 
réduction impossible, affirme son infinie complexité. Cette 
affirmation n'est pas seulement tournée vers l'étranger, elle 
est un motif constant du langage ; d'une façon générale, légi- 
timant le secret, le silence qui ne laisse apparaître de la réalité 
que les aspects dont quelque efficacité est attendue, elle est un 
moyen de pression du fort sur le faible, de défense du second 
par rapport au premier. Cette conduite peut encore être consi- 
dérée comme l'un des attributs de la société orientale ; elle 
n'en limite pas moins les possibilités d'actualisation des des- 
seins de toute autorité. On se rend vite compte que l'origine 
du mystère n'est autre que la volonté de mystère, que le refus 
d'une explication apparemment préjudiciable à l'organisation 
sociale, aux rapports sociaux réels. Le mystère fait-il partie 
de la pratique des luttes de classes ? Quoi qu'il en soit, il 
convient donc de porter une méfiance systématique et généra- 
lisée au discours, surtout à celui qui se donne à entendre 
comme informatif ou, plus exactement, de le considérer 



30 PAUL VIEILLE 

(comme l'absence de discours) seulement dans la fonction qui 
lui est dévolue dans la pratique sociale. 

Si nous refusons de retenir des concepts « orientaux » 
tout faits, par contre, l'interrogation centrale que nous adres- 
serons à la réalité est bien celle du mode de production en 
insistant principalement sur sa dimension essentielle, celle 
des rapports de production. Nous aborderons séparément le 
problème des campagnes et celui des villes. A propos des pre- 
mières, nous nous demanderons par qui les surplus du travail 
de la terre sont prélevés : par l'appareil d'Etat, par un pro- 
priétaire foncier de type féodal ou bourgeois ; dans ce second 
cas quelles sont les relations entre pouvoir et propriétaire ; 
comment l'autorité qui prélève le revenu s'impose aux collec- 
tivités locales, par la maîtrise de l'eau, moyen indispensable 
de production, ou par quel autre mécanisme ; quelle organi- 
sation de la collectivité locale les rapports de production en- 
gendrent-ils ; dans quelle mesure, les tendances à l'individua- 
lisation des paysans, que note A.K.S. Lambton, sont-elles un 
fait et sont-elles attribuables à la montée de l'absolutisme. 

Quant aux villes, les questions que nous nous poserons 
sont relatives à leur autonomie et à leur organisation interne. 
Se différencient-elles des villages ; au contraire de la ville 
occidentale organisée en commune avec son conseil et son 
maire, leur statut juridique n'est-il pas identique à celui des 
villages, ne sont-elles pas privées de toute autonomie par rap- 
port au pouvoir qui régit les campagnes (comme le pensent, 
à propos des villes orientales, Marx et M. Weber) ; dans quelle 
mesure, ce que l'on a pu dire de la ville islamique ( « elle n'est 
pas une association autonome de citoyens mais une entité 
administrative fonctionnellement unifiée », G.E. Von Griine- 
baum, 1955), est-il valable pour les villes iraniennes ? Le pro- 
blème des classes sociales urbaines est lié à celui du statut 
de la ville : au cours du Moyen Age Européen, la commune 
apparaît comme conséquence de l'organisation des classes de 
marchands et d'artisans dans leur processus de différentia- 
tion. Qu'en est-il en Iran ; peut-on dire que les classes sociales 
urbaines ne se définissent pas à partir de la propriété mais de 
leur rapport au pouvoir (ce que K. Wittfogel pense montrer à 
propos des villes « orientales ») ; doit-on utiliser une appro- 
che sociologique spécifique pour la compréhension de l'orga- 
nisation des luttes de classe dans les villes iraniennes ? Pour- 
tant, la ville orientale, comme la ville occidentale, a toujours 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 31 

compris des catégories plus ou moins nombreuses de mar- 
chands et d'artisans, un secteur capitalis tique (selon l'expres- 
sion de M. Rodinson). On peut alors se demander si les agents 
économiques de ce secteur ne ressentent pas, à l'instar de leurs 
homologues occidentaux, le besoin d'institutions propices à 
leurs activités, et, si c'est le cas, comment les tendances qui en 
résultent se composent avec les effets de la relation au pouvoir. 

Si les catégories d'individus définis par leur place dans les 
rapports de production existent en tant que classe, cette exis- 
tence doit, en particulier, se reconnaître dans des conduites 
habituelles et une culture propre, faisant obstacle à la propa- 
gation et répondant aux patrons culturels produits par la classe 
dominante. Nous aborderons ce problème dans le domaine des 
pratiques et représentations relatives à la naissance, à la mort 
et à la vie sexuelle, domaine sans doute limité mais central 
dans une société en large mesure agraire, dont les cadres « tra- 
ditionnels » n'ont été vraiment brisés que dans les années 1960 
et où l'homme demeurait le principal moyen de production et 
la femme le moyen de production des moyens de production. 

Une difficulté (apparente) de l'appréhension du Mode de 
Production caractéristique de l'Iran avant la grande rupture 
des années 1960 est que, villes et campagnes n'avaient pas, 
jusque-là, évolué au même rythme. Alors que les villes, dès 
longtemps ouvertes aux grands courants d'échange interna- 
tionaux qui, par les routes continentales, joignaient l'Extrême- 
Orient à l'Europe s'étaient très tôt, ouvertes aux marchés des 
puissances industrielles, les campagnes en étaient longtemps 
demeurées à l'écart ; tandis que le propriétaire foncier préle- 
vait en nature le surtravail, les paysans vivaient en quasi-autar- 
cie, n'ayant que peu de produits à échanger avec la ville et 
n'ayant avec elle que fort peu de contacts directs. Il suffit 
cependant d'énoncer cette « difficulté » pour montrer que 
(au moins partiellement) elle n'en est pas une puisqu'elle est 
constituée par l'une des caractéristiques fondamentales du 
Mode de Production (l'absence de division du travail et de 
complémentarité réciproque entre villes et campagnes) et par 
la permanence de cette caractéristique et de ses conséquences 
immédiates tant dans les villes que dans les campagnes. 

Si nous posons ces questions c'est d'abord par souci de 
comprendre l'histoire spécifique de l'Iran au cours des années 
écoulées, mais aussi et en même temps afin de pouvoir lire le 
présent et ses possibles futurs. Quant au passé, comment 



32 PAUL VIEILLE 

s'explique par exemple une différence avec l'Europe que, dans 
une perspective macro-historique, on peut interpréter comme 
une stagnation ou un retard et qu'il n'est pas possible de nier 
puisque l'Europe (capitaliste) a dominé l'Iran, démantelé 
l'aire politico-culturelle iranienne, bouleversé sa structure 
économique sociale et entravé son développement ultérieur ? 
Ou bien, quelles sont les raisons internes qui, s'entremêlant 
à des causes externes, sans doute extrêmement puissantes, ex- 
pliquent l'échec des quatre vagues révolutionnaires nationalis- 
tes que l'Iran a connues depuis le début du siècle ; plus pré- 
cisément, comment peut-on interpréter en termes de classes 
les stratégies effectives des forces sociales à l'œuvre durant 
ces périodes. 

Le présent, dans la perspective de l'avenir, pose des ques- 
tions telles que les suivantes. Après la mutation de la « Révo- 
lution Blanche » comment se structurent les classes sociales, 
cette structuration étant le produit de l'histoire économique 
sociale du pays et de la mutation qui en a modifié certains 
des éléments et des rapports ? Quelles sont les conduites habi- 
tuelles et la culture propres à chacune des classes sociales ; 
comment se manifestent-elles dans la lutte des classes ? Il sem- 
ble ainsi (nous ne pourrons nous étendre sur ce sujet dans 
cet ouvrage) que la culture ouvrière et les formes spontanées 
de lutte du prolétariat sont actuellement fortement marquées 
par l'héritage culturel légué par une paysannerie dont la majo- 
rité des ouvriers sont issus. Reconnaître cette culture, ces 
formes, leur origine, n'est évidemment pas indifférent à l'ave- 
nir de la culture et des luttes ouvrières, comme le montrent 
les soins portés à la répression culturelle, à la propagation de 
la culture dominante actuelle, celle de la société de consom- 
mation. 

Les études réunies dans cet ouvrage présentent des maté- 
riaux réunis en vue de répondre à des préoccupations théori- 
ques de cet ordre. On est cependant bien conscient de l'in- 
suffisance de l'interprétation qui en a été donnée, dans le der- 
nier chapitre principalement ; on ne doute pas qu'ils pourront 
être réinterprétés, en fonction d'hypothèses plus compréhen- 
sives, comme nous l'avons nous-même tenté dans le travail 
cité au début de cette introduction. 

Paris, octobre 1974. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 33 

REFERENCES 



Abdullaev (Z.Z.), Promyshlennost i zarozhdenie rabochego klassa Irana 
v konste XlX-nachale XX vv, Baku 1963, extraits, traduits en 
anglais, in C. Issawi, op. cit. 

Bloch (Marc), La société féodale, la formation des liens de dépendance, 
les classes et le gouvernement des hommes, Paris, Albin Michel, 
collection « Evolution de l'Humanité », 1973, 702 p. 

Carrère (Hélène), Schram (Stuart), Le marxisme et l'Asie, 1853-1964, 
Paris, A. Colin, 1965, 494 p. 

Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes, Sur le « mode de pro- 
duction asiatique », préface de R. Garaudy, Paris, Ed. Sociales, 
1969, 349 p. 

Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes, Sur les Sociétés pré- 
capitalistes, textes choisis de Marx, Engels et Lénine, préface de 
Maurice Godelier, Paris, Ed. Sociales, 1970, 415 p. 

Corbin (Henry), En Islam iranien, aspects spirituels et philosophiques, 
Paris, Gallimard, vol. 1, 1971, 333 p. 

Dhoquois (Guy), Les premières Sociétés de classe, les formes asiati- 
ques, in l'Homme et la Société, 12, avril-mai- juin, 1969, p. 151-173. 

Gobineau (Arthur de), Trois ans en Asie, Paris, 1859 ; Religions et philoso- 
phies dans l'Asie centrale, Paris, première édition Perrin, 1865, 
neuvième édition Gallimard, 1957, 483 p. 

Goblot (H.), « Les qanat en Iran », Annales E.S.C., mai-juin 1963. 

Grunebaum (G.E. von), Essays in nature and growth of a cultural tra- 
dition, London, Routledge, 1955. 

Issawi (Charles), The économie history of Iran, 1890-1914, Chicago and 
London, The University of Chicago-Press, 1971, 405 p. 

Keddie (N.), Historical Obstacles to Agrarian Change in Iran, Clare- 
mont, 1960. 

Lambton (A.K.S.), Landlord and Peasant in Persia, London, Oxford 
University Press, 1955, 459 p. 

Marx (Karl), Fondements de la critique de l'Economie Politique, Paris, 
Anthropos, 1970, 2 vol., 518 et 762 p. 

Rodinson (M.), Islam et Capitalisme, Paris, Ed. du Seuil, 1966, 304 p. 

Vidal-Naquet (Pierre), Avant-Propos in Karl Wittfogel, le Despotisme 
Oriental, op. cit. 

Vieille (Paul), Banisadr (A.H.) (sous la direction de), Pétrole et Vio- 
lence, Paris, Anthropos, 1974, 347 p. 

Wittfogel (Karl), Le Despotisme Oriental, Paris, Editions de Minuit, 
Coll. « Arguments », 1964, 671 p. Traduit de l'anglais par A. Mar- 
chand, avant-propos de P. Vidal-Naquet. 



UN GROUPEMENT FÉODAL 



Comment fonctionne l'agriculture iranienne dans la pre- 
mière moitié du XX e siècle et jusqu'en 1962, époque de la Réfor- 
me Agraire* ? Les données sur ce passé récent sont peu nom- 
breuses. Les plus sûres concernent les techniques de produc- 
tion et d'irrigation, les règles de partage du produit (règle 
surtout des cinq facteurs selon laquelle propriétaire et paysans 
partagent le produit en raison du nombre de facteurs que 
chacun apporte : terre, eau, travail, trait, semence) et la répar- 
tition générale des villages selon le mode d'appropriation 
(terres de propriétaires non exploitants, terres de fondations, 
terres de la Couronne, terres de petits propriétaires exploi- 
tants). Il ne s'agit toutefois là que d'aspects certes importants 
mais fragmentaires qui permettent mal de rendre compte de 
l'ensemble du fonctionnement de la société rurale dont ils 
font partie. Ils semblent même demeurer à la périphérie d'un 
fait social global immédiatement appréhensible : la société 
rurale iranienne apparaît constituée (si l'on excepte une petite 
proportion de propriétaires exploitants) de métayers et posses- 
seurs fonciers étroitement liés les uns aux autres à l'intérieur 
de groupements sociaux que, provisoirement, l'on peut appeler 
féodaux, sous réserve d'une critique ultérieure du bien-fondé 
de l'emploi de ce terme. Ces groupements sont centrés sur les 
familles des possesseurs fonciers qui dans leur collectivité for- 
ment la classe dominante de la société globale. Cette féodalité 
s'est sans doute profondément transformée depuis le début du 
siècle en même temps que grandissaient les échanges et l'Etat 



* Texte en grande partie publié dans deux livraisons de la Revue 
Française de Sociologie, VI 1965 et VII 1966. 



36 PAUL VIEILLE 

centralisé, elle n'en domine pas moins encore, à la veille de la 
Réforme Agraire, l'agriculture iranienne. 

Si, comme l'expérience immédiate tend à le montrer, ces 
groupements existent bien, c'est d'abord au sein de cette 
institution réelle et par rapport à elle qu'il convient d'étudier 
et de tenter d'expliquer le fait rural iranien de même qu'il ne 
viendrait pas à l'esprit de parler des sociétés nomades sans se 
référer constamment à l'institution tribale. Jusqu'ici aucun 
travail n'a, semble-t-il, été consacré au groupement féodal en 
Iran. Il existe d'ailleurs fort peu d'études se donnant pour 
objet une explication sociologique de la société rurale de ce 
pays. C'est pourquoi, le texte que l'on présente ici est une 
étude de cas ; au travers d'une analyse minutieuse portant 
principalement sur les rapports de production, les institutions 
familiales, et les rapports entre groupements et hors groupe- 
ments, l'on a tenté de comprendre le fonctionnement de l'orga- 
nisation considérée ce qui ouvre des perspectives générales. 

Le groupement féodal étudié se situe dans la province du 
Guilan, région où la grande propriété conserve une impor- 
tance particulièrement grande (1), bien qu'elle y soit peut- 
être plus modifiée qu'ailleurs. Plus précisément il se trouve 
dans la partie orientale de cette province, entre Shahsavar et 
Lahidjan, dans la portion de la côte Caspienne, grâce à la 
route de Chalous, la plus proche de Tehran. 



(1) Daprès une première source, la bordure méridionale de la Cas- 
pienne (Guilan-Mazandéran-Gorgan) se classerait par l'importance re- 
lative de la grande propriété foncière au 3 e rang parmi les 12 grandes 
régions de l'Iran, après l'Azerbaïdjan et le Khorassan (rapport non 
publié de M. Khad.jeh-Nuri, cité par A.S.K. Lambton, Landlord and 
Peasant in Persia, Oxford University Press, Londres, 1953, (pp. 269 et 
suivantes). On peut, par contre, lire dans une autre étude : « La pro- 
priété foncière du Guilan serait donc caractérisée par un morcelle- 
ment assez important des propriétés, appartenant en général à de 
petits ou moyens fonctionnaires, employés ou artisans dont les rizières 
ne constituent pas l'unique source de revenu. » (Organisation du Plan 
septennal, Société Grenobloise d'Etudes et d'Application Hydraulique 
et Compagnie des Techniques Hydrauliques et Agricoles, Réseau du 
Barrage du Séfid Roud. Mise en valeur de la plaine du Guilan, livre I, 
parties 3 et 4, pp. 148 et suivantes.) Cette dernière conclusion est fondée 
sur l'analyse de l'enquête fiscale de 1312 (1933-1934) sur la propriété 
foncière ; on ne peut lui prêter grand crédit pour trois raisons : les 
documents ont été réunis par le Ministère des Finances, ils sont an- 
ciens, ils ne concernent que la propriété rizicole. Enfin, le recensement 
de 1956 montre que 90 % environ des villages des quatre Shahrestans 
de Shahsavar, Lahidjan, Rasht et Foomenat, appartiennent en tout 
ou partie à des propriétaires non exploitants. Notons, par ailleurs, 
qu'aux environs des petites villes régionales, s'étendent des zones plus 
ou moins importantes de petits propriétaires exploitants. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 37 

Le domaine sur lequel il s'étend à la forme d'une bande 
irrégulière s 'étendant depuis le rivage de la Caspienne jus- 
qu'aux alpages de l'Elborz. Dans la plaine de Piémont, ici fort 
étroite puisqu'elle ne mesure que trois kilomètres contre une 
quarantaine dans la partie centrale du Guilan, la propriété 
est limitée par deux lits de rivière distants de cinq kilomètres 
environ ; dans les montagnes, les limites, naturelles encore, 
sont variables dans la distance qui les sépare. Le mode de 
division de la plaine évoque un partage de conquérant ou de 
pionnier, le rattachement de l'arrière-pays au pays plat apparaît 
comme la conséquence, dans une société non monétaire domi- 
née par le féodalisme, de la complémentarité de l'économie 
agricole de la plaine et de l'économie pastorale de la montagne. 

La plaine est occupée par des rizières, des champs de thé, 
des orangeraies, des jardins entourant les maisons indivi- 
duelles, des pâturages et des taches de forêt dégradée. La 
population agricole se regroupe en une douzaine de hameaux 
et villages. 



La rizière occupe toute la surface irriguée, soit en trois 
grands blocs, plus du tiers de la surface cultivée. Ses terrasses, 
ou plans d'eau, sont bordées de diguettes dessinant un immense 
damier à mailles serrées dont les lignes maîtresses figurent 
les courbes de niveau du terrain. Les eaux d'irrigation sont 
amenées par un réseau de canaux branché sur les deux riviè- 
res qui débouchent dans la plaine. L'irrigation se fait par 
grappes, une prise d'eau est ménagée sur une terrasse supé- 
rieure qui alimente de proche en proche les terrasses in- 
férieures. 

La rizière est en principe laissée en métayage aux paysans, 
le propriétaire prélevant les deux cinquièmes de la récolte 
(correspondant aux deux facteurs de production qu'il apporte : 
la terre et l'eau ; le paysan fournissant le travail, la paire de 
bœufs pour le labour et la semence). En fait, c'est un loyer 
(en nature) qui est payé, la redevance annuelle étant fixe, ce 
qui s'explique par des conditions d'exploitation constantes : 
les rendements en année pluviométrique normale varient peu 
et il n'y a pas ici, comme dans le Guilan central, d'années de 
grande sécheresse qui diminuent considérablement le produit. 



38 PAUL VIEILLE 

Dans cette dernière région les redevances de métayage se 
sont aussi transformées en loyers fixes sauf en cas de séche- 
resse où réapparaît le principe du partage. 

Apparemment, le propriétaire se désintéresse de la culture 
du riz dont il tire, par rapport aux autres cultures, un revenu 
moindre, correspondant à un produit net plus faible (2). 

Il ne peut, cependant, la supprimer en raison du prix que 
les cultivateurs y accordent et, finalement, des rapports de 
production existants. Dans l'organisation socio-économique 
actuelle, la rizière tient une place remarquable. Comme par- 
tout dans la région, les paysans sont des polyculteurs, le pro- 
priétaire s 'attachant à composer chaque exploitation d'une 
certaine proportion de chaque culture de façon à ce qu'une 
famille paysanne puisse à la fois travailler l'ensemble et en 
subsister. Or, si, dans la culture du riz, le produit net et le 
revenu sont plus faibles, le produit brut est soit voisin, soit 
peu inférieur et la part du paysan (calculée sur le produit 
brut) plus grande que dans les autres cultures. Ce produit 
brut intègre en effet davantage le travail humain et l'usage 
d'une paire de bœufs ; mais ni l'un ni l'autre ne « coûtent 
rien » au paysan, puisqu'en dehors de la rizière ils ne trou- 
veraient pas ou trouveraient moins à les employer et puisque 
leur entretien n'engage pratiquement pas de frais supplé- 
mentaires. 

En outre, au contraire des autres productions, le riz est 
en grande partie autoconsommé soit directement par les pro- 
ducteurs et la « maison » du propriétaire soit, au travers de 
paiements en nature, par d'autres membres du groupe féo- 
dal (3). 

Constituant la base de l'alimentation, il permet ainsi à ce 
groupement de vivre en partie en dehors du marché et d'évi- 



(2) La zone étudiée diffère ainsi de la plus grande partie du Guilan 
où la culture du riz est pour le propriétaire foncier l'une des plus 
rémunératrices des spéculations agricoles. La qualité du riz récolté 
est ici médiocre alors que dans le Guilan central elle est excellente. 
Dans le domaine étudié, le loyer d'un hectare de rizière est inférieur 
à 4.000 riais, alors que là où les conditions sont propices, il atteint 
6.000 à 7.000 riais. Ici comme dans le Guilan Central le produit net de 
la rizière est plus faible que celui des autres cultures mais le produit 
brut plus élevé que celui de certaines d'entre elles. Par ailleurs dans la 
partie centrale du Guilan, la culture de l'oranger est impossible alors 
que dans cette extrémité orientale elle y a une grande extension et 
une haute rentabilité. 

(3) Dans le Guilan Central 1/3 de la production est autoconsommée. 
Ici la proportion paraît être beaucoup plus élevée et avoisiner les 3/4. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 39 

ter le prélèvement de marges bénéficiaires commerciales sur 
la consommation. 

Le propriétaire foncier fait ainsi un « sacrifice » au profit 
de ses paysans, leur permet de valoriser leur travail, les pro- 
tège contre le marché. Il les lie, par là même, les enferme 
dans le rapport féodal et ligote l'entreprise et la production. 
Le changement de spéculation agricole, ou seulement le chan- 
gement de façons dans la culture du riz permettraient d'aug- 
menter le produit brut et le produit net, c'est-à-dire la quan- 
tité de biens à l'usage de tous et le bien-être de chacun. En 
outre, la réorganisation du circuit de distribution permettrait 
de limiter les marges intermédiaires. Mais, il faudrait alors 
modifier l'organisation socio-économique du domaine, la 
composition des exploitations paysannes dans lesquelles la 
culture d'une certaine quantité de rizière est associée et n'est 
accordée qu'à la condition de la culture d'une quantité déter- 
minée de thé. Ce sont, en définitive, les rapports entre maî- 
tres de la terre et métayer qui sont ici en cause. 

L'organisation des rapports dans la rizière elle-même, est 
une pièce essentielle de la structure sociale du groupement. 
En effet, quoiqu 'effectivement solidaires par la proximité des 
parcelles et l'alimentation en eau, les paysans ne sont nulle- 
ment organisés dans un collectif de travail ou dans toute 
autre forme d'association, ils sont isolés les uns des autres 
et mis en concurrence par leurs relations avec le propriétaire. 

La distribution des plans d'eau entre les paysans est d'une 
infinie complexité. Cette distribution n'est pas fixe mais re- 
nouvelée annuellement par le propriétaire foncier. Chacun 
cherche donc, surtout lorsque les forces de travail disponibles 
de la famille et le nombre de bouches à nourrir augmentent, 
à obtenir en location de nouvelles parcelles aux dépens d'au- 
tres familles, ce qui, particulièrement en période de croissance 
démographique, crée immanquablement une forte concur- 
rence. Par ailleurs, le lot de rizière de chaque paysan est 
composé de plusieurs plans d'eau ; mais ceux-ci ne sont pas 
toujours limitrophes. Il n'y a pas davantage répartition de la 
rizière en groupes de lots correspondant à des groupes de 
ménages apparentés, lignages ou fraction de lignages ; ce qui 
donne naissance à des contestations sur les droits de passage 
et l'entretien des diguettes. Cette distribution des parcelles 
de rizières entre paysans n'a, en outre, rien à voir avec la 
distribution de l'eau. Lorsque celle-ci est en abondance, le 



40 PAUL VIEILLE 

temps d'eau lié à chaque parcelle est suffisant et l'écoule- 
ment de l'eau de terrasse en terrasse ne soulève que des diffi- 
cultés mineures. Mais, l'eau vient-elle à être mesurée, le sys- 
tème donne naissance à un écheveau de contestations : 
discussion sur le temps d'ouverture de la prise, sur la répar- 
tition de ce temps, sur l'utilisation d'un éventuel supplément 
d'eau dont un paysan dispose et dont il voudra, par exemple, 
faire profiter la rizière d'un parent au travers de terrasses 
exploitées par d'autres métayers. 

Enfin, l'eau est contrôlée et répartie non pas par les repré- 
sentant des paysans mais par le délégué du propriétaire, par 
le « Maître de l'eau » (Ab-Savar), intermédiaire féodal nommé 
par le propriétaire et rémunéré par des prélèvements à taux 
fixes sur la récolte des métayers. Les droits d'eau de chaque 
parcelle de rizière, calculés en proportions de débit et de 
temps dans l'écoulement total de la prise d'eau, sont en prin- 
cipe eux aussi fixés à l'avance et égalitairement mesurés aux 
besoins de chaque parcelle. En fait, l'égalité de principe n'est 
que rudimentaire et surtout les moyens de mesure ne sont 
pas suffisamment précis pour que la quantité d'eau effecti- 
vement donnée ne varie pas en fonction des rapports entre 
paysan et Ab-Savar qui très commodément peut défavoriser 
tel tenancier au profit de tel autre, ou même, mais l'exem- 
ple est pris ailleurs dans la région, raréfier artificiellement 
l'eau pour en faire monter la valeur. Les maîtres de l'eau 
acceptent les « pourboires » des paysans qui veulent être 
favorisés, ils sont réputés être les plus riches des intermé- 
diaires féodaux. 

Le propriétaire féodal surveille de loin la distribution de 
l'eau, c'est-à-dire qu'il ne laisse de liberté à V Ab-Savar que 
pour pouvoir jouer de la latitude qu'il lui concède. Il peut 
faire respecter les droits formels de tel paysan, laisser gri- 
gnoter ceux de tel autre, éventuellement il conseille Y Ab-Savar 
ou laisse entendre ses intentions et ainsi favorise ou défavo- 
rise à sa guise ceux qui lui agréent ou lui déplaisent. Les 
métayers sont ainsi incités à entretenir les meilleures rela- 
tions avec l'autorité, fût-ce aux dépens de leurs pairs. 

La solidarité de fait des paysans qui découle de l'organi- 
sation technique de la rizière est contrecarrée par les rap- 
ports de production, elle est déposée dans le propriétaire 
féodal qui oppose les paysans les uns aux autres, fait régner 
parmi eux l'insécurité pour établir sa justice et son droit. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 41 

C'est ainsi qu'il parvient à utiliser le travail des paysans à 
son profit non seulement dans la rizière mais aussi dans la 
culture du thé plus rentable pour lui et dont il fait la condition 
de la culture du riz, essentielle au paysan. 

La mise en concurrence, l'individualisation des paysans, 
instrument de domination du féodal, bloque la transforma- 
tion culturale : le paysage de la rizière au moment des la- 
bours, ce miroir à facettes innombrables piqué de greniers 
montés sur pilotis et couverts de toits de chaume, donne 
l'image de la double complexité, technique et sociale, de l'or- 
ganisation de la production, et de son actuelle immobilité. 

L'organisation de la rizière s'oppose ainsi à celle, plus 
dynamique, des autres cultures ; mais l'une rend l'autre possi- 
ble dans le cadre de l'entreprise féodale. 

Le thé, entièrement exploité en fermage (le loyer des par- 
celles étant calculé à raison de 4 000 riais par hectare produc- 
tif) progresse actuellement de plusieurs façons. Les paysans 
étendent les champs existants ou en créent de nouveaux aux 
dépens des friches et pâturages naturels qu'ils tiennent en 
location. De son côté, le propriétaire pratique peu l'extension 
du thé sous sa responsabilité directe et à l'aide de main- 
d'œuvre salariée. En effet, la plantation et surtout l'entretien 
des champs durant les premières années où les arbustes sont 
improductifs, exigent une quantité de main-d'œuvre qui, sala- 
riée, nécessiterait un investissement important alors qu'ap- 
portée par le métayer elle n'entraîne pas l'intervention de 
moyens monétaires. Ainsi, dans la période actuelle d'expansion 
agricole, lorsque le propriétaire veut étendre la culture du thé 
sur des terrains favorables qui n'étaient pas jusqu'alors 
cultivés, il passe des contrats individuels de fermage avec des 
paysans. 

Quelle que soit la forme de l'extension, le loyer n'est exigé 
que lorsque la plantation entre en production. Le proprié- 
taire avance une terre qui était improductive, le paysan investit 
son travail qui, non rémunéré, forme gratuitement le capital 
du propriétaire foncier. Celui-ci investit, comme on le verra, 
ses revenus agricoles à 10 % environ dans le secteur indus- 
triel. Au même taux d'intérêt l'investissement-travail qu'effec- 
tue le paysan durant la première année dans le champ de thé, 
qui ne sera productif qu'au bout de trois ans, aurait alors pris 
un tiers de plus de sa valeur. Ces rapports de production 
dans la culture du thé sont possibles parce que le proprié- 



42 PAUL VIEILLE 

taire foncier permet au paysan de subsister grâce au riz et 
donne la rizière à la condition de cultiver du thé. Le proprié- 
taire affecte de se désintéresser de la rizière, il aspire à y ins- 
taurer un comportement plus économique, c'est-à-dire d'en- 
trepreneur capitaliste. Il ne peut cependant y parvenir puis- 
que c'est justement l'utilisation de la rizière dans les rapports 
au sein du groupement féodal qui permet le développement 
du thé dans des conditions pour lui aussi intéressantes. 

Est-ce à dire que la culture du thé. production de marché, 
est menée selon des méthodes rationnelles ? Est-ce à dire que 
la rentabilité, le profit maxima y sont recherchés ? En fait, le 
propriétaire se borne à étendre la culture ; les techniques 
employées sont en dehors de ses préoccupations. Distinguant 
la terre qu'il apporte du travail fourni par les paysans, il 
confond l'intensité de la culture avec l'intensité de l'exploita- 
tion du travail paysan ; tout son art, il le place dans la division 
du produit, tous ses soins, il les donne aux rapports person- 
nels par lesquels il fait admettre au paysan la distinction entre 
le travail et la terre et le partage conséquent du produit. L'ex- 
tension de la culture est son domaine, l'intensité de la culture 
est laissée au paysan qui, dans la situation qui lui est faite, ne 
peut la promouvoir. 

Observons ces champs de thé aux arbustes nains. Des 
cueillettes trop intenses aboutissent à une production d'abord 
forte puis décroissante, au rabattement et à l'affaiblissement 
de la plante. La modification de la façon de la cueillette per- 
mettrait de doubler, voire tripler le revenu net à l'hectare de 
culture (4). Cette modification est d'ailleurs amorcée non pas 
à l'initiative des propriétaires fonciers ou des paysans, mais 
grâce à l'action de l'Office du Thé qui établit une différence 
très notable du prix des feuilles selon le mode de la cueillette 
et refuse le produit d'une surexploitation de la plante. Mais 
avant l'adoption de ces mesures, une cueillette améliorée, 
permettant d'augmenter considérablement le produit, était 
d'un intérêt évident. Elle n'a jamais été adoptée. On ne peut 
mettre en cause le fait que les cueilleuses sont payées au 
poids récolté, non seulement parce que la cueillette salariée 
est un appoint réduit à la main-d'œuvre familiale, mais aussi 
parce que si la cueilleuse ramasse de 20 à 50 kg de feuilles 



(4) Cf. Organisation du Plan Septennal..., op. cit., livre I, parties 
3 et 4, annexes, Monographies des cultures et Economie rurale, pp. 
10 et suivantes. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 43 

par jour au printemps, à l'automne la récolte journalière 
tombe à 5-10 kg. 

La sur-exploitation est défavorable aussi bien aux cueil- 
leuses qu'aux fermiers. Elle l'est aussi aux propriétaires. Elle 
est cependant fonction du rapport entre paysans et féodal et 
toute explication de son irrationalité nous ramène à quel- 
que aspect de ce rapport. La promotion technique ne peut 
venir ni du maître de la terre ni des paysans. 

Le métayage, en Iran comme ailleurs, aboutit fréquem- 
ment à des pratiques anti-économiques (mauvais usage des 
facteurs de production, gaspillage de l'eau par exemple). Ici, 
le loyer apparemment fixe du fermage semble inciter le culti- 
vateur à accroître le rendement à l'hectare par l'addition 
d'unités de travail ou seulement par une meilleure répartition 
dans le temps d'un même nombre d'unités de travail. 

En fait, le loyer n'est pas fixe de façon certaine (on verra 
plus loin qu'il n'est pas davantage certainement mobile). Un 
loyer fixe, pour les rizières, ne correspond qu'à la régularité 
relative des rendements. Dans la culture de l'oranger, dont 
le rendement annuel n'est pas constant, subsiste le partage 
annuel. Ce n'est d'ailleurs pas la terre elle-même qui fait 
l'objet d'un loyer, mais son utilisation : le montant du loyer 
varie avec le genre de culture. Les pratiques du métayage 
règlent encore le partage du produit de la terre et l'augmen- 
tation de l'effort (physique ou seulement technique) n'a qu'un 
intérêt diminué puisque les résultats du surplus de travail ou 
de soins doivent être partagés. 

Par ailleurs, ce ne sont pas seulement les augmentations 
de loyer qui dévalorisent la peine du cultivateur mais encore, 
et ceci est l'expérience de tous les jours, les tendances à l'ac- 
caparement des intermédiaires féodaux et de tous ceux qui 
cherchent à dépouiller le paysan. Celui-ci a donc intérêt à 
paraître pauvre, à éviter de laisser voir tout ce qui pourrait 
être tenu comme un indice de richesse et notamment à récol- 
ter aussitôt que possible le maximum du produit de son 
activité. 

Un comportement « économique » est-il susceptible d'exci- 
ter des convoitises, de provoquer des manœuvres d'accapa- 
rement ? le paysan dépouille la plante de thé, la sur-exploite 
comme lui-même est sur-exploité. S'il n'est pas économique, 
ce comportement est fonctionnel aux rapports féodaux. 

Enfin, en dehors même des dangers de l'accroissement des 



44 PAUL VIEILLE 

charges pesant sur la production, l'intérêt du ménagement 
actuel de la plante en vue de son rendement futur est limité 
par la pratique des contrats annuels. Aucun paysan n'est 
assuré de tenir la même parcelle de thé plus d'une année, or 
le changement de mode de production, l'amélioration des 
plants de thé ne porte tous ses fruits que sur une période 
beaucoup plus longue (8 à 10 ans). 

Certes, le féodal marque sa préférence pour les « bons 
cultivateurs » et peut leur accorder une certaine continuité 
d'occupation d'une même parcelle, mais il ne considère pas 
comme son avantage de fixer les paysans sur les tenures et 
n'a pas l'habitude de le faire. La sécurité est donc, de ce 
côté encore, réduite, et chaque paysan a tendance à modeler 
son comportement sur le comportement moyen des paysans 
du groupement. Il est ainsi assuré de ne jamais éprouver de 
pertes trop importantes sur son investissement travail. 

Ainsi, ni dans la perspective annuelle ni dans la perspective 
pluriannuelle (les deux sont techniquement indissociables) 
les conditions sociales de la production ne sont favorables à 
l'amélioration du mode de culture par les paysans. Au sein du 
groupement féodal le progrès technique est freiné. 

Le possesseur féodal en qui est déposée l'autorité collec- 
tive n'est pas davantage en mesure de promouvoir les métho- 
des de culture : il rencontre dans cette voie des difficultés 
multiples et pratiquement insurmontables. 

Il conviendrait, d'abord, qu'il puisse en espérer un profit 
supplémentaire. Or, si le loyer ne peut être considéré comme 
fixé une fois pour toutes, il n'est pas non plus tellement aisé 
de le modifier. 

La division traditionnelle du produit ne prend pas en 
considération l'apport technique mais seulement les cinq élé- 
ments de production énumérés plus haut parmi lesquels trois 
seulement sont utilisés dans la culture non irriguée des plan- 
tes de thé : la terre apportée par le propriétaire, le labour et 
le travail apportés par le paysan. Dans le cadre de la règle 
traditionnelle, le propriétaire ne pourrait attendre de son 
supplément d'effort qu'un tiers de surproduit. 

Par ailleurs, quels que soient l'augmentation et le fonde- 
ment « juridique » qui lui serait donné, cette augmentation 
ne pourrait être facilement imposée. Si le propriétaire foncier 
parvenait à promouvoir en même temps la culture du thé 
sur l'ensemble du domaine, l'augmentation générale du taux 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 45 

de fermage se heurterait à une opinion publique qu'il ne peut 
négliger, à l'habitude régionale d'un certain niveau de loyer 
des champs de thé. Plus probablement les changements de 
mode de culture ne pourraient être que progressifs ; les résis- 
tances, quoique se manifestant différemment, n'en seraient 
alors que plus grandes : les paysans, n'ayant pas confiance, 
ou affectant de n'avoir pas confiance dans les nouveaux modes 
de culture, refuseraient sans doute de passer contrat aux 
nouveaux taux et rechercheraient la location des champs non 
améliorés. 

Mais il y a plus encore que des problèmes de taux de fer- 
mage. Un effort d'amélioration technique des cultures ne 
pourrait être entrepris qu'avec la participation « technique » 
des paysans et ceci impliquerait une modification fondamen- 
tale des rapports de production. En particulier, un corps de 
collaborateurs techniques, mis en place par le propriétaire 
foncier et remplaçant (ou au moins doublant) les intermédiai- 
res féodaux, devrait avoir pour objet l'élévation du niveau 
technique des paysans sans attendre d'autre avantage qu'une 
rémunération fixée et convenue à l'avance. C'est-à-dire plus 
généralement, que les paysans devraient alors jouir de sécu- 
rité dans les rapports de production. L'universalité des rap- 
ports de force dans le groupement féodal ne pourrait être 
maintenue. Un changement complet des statuts et des rôles 
des catégories sociales qui forment le groupement serait 
nécessaire. 

Dernière difficulté enfin, l'entretien d'un corps de techni- 
ciens suppose le payement de salaires, c'est-à-dire l'engage- 
ment de dépenses en monnaie relativement beaucoup plus 
importantes que les sommes requises par l'emploi d'intermé- 
diaires féodaux (qui ont d'autres sources de revenu). Or, le 
maître de la terre n'est pas habitué à considérer l'agriculture 
comme secteur d'investissement en monnaie. 

Des raisons analogues aux précédentes s'opposent à la 
transformation des rapports de métayage en rapports sala- 
riaux au travers desquels le propriétaire serait davantage en 
mesure de forcer un changement technique. 

Ainsi, dans le cadre du groupement féodal, l'intensification 
culturale ne peut venir ni du paysan ni du maître de la terre ; 
seule l'extension des cultures est possible et effective. 

Du côté des métayers un des freins essentiels à la promo- 
tion culturale est l'insécurité et la précarité du statut. Celles-ci 



46 PAUL VIEILLE 

ont pour corollaire un paupérisme généralisé qui ne manque 
pas, lui aussi, d'avoir des conséquences sur le comportement 
technique. Au détriment du rendement de la plante durant 
le reste de l'année, les paysans ont hâte de récolter le maxi- 
mum de thé en début de saison parce qu'ils sont endettés. 
Nouvel handicap qu'un effort de promotion technique devrait 
lever. 

Deux à trois mois après la récolte de riz, près de la moitié 
des paysans n'ont, rapporte-t-on, déjà plus rien ; la soudure 
s'étend pour eux sur quatre à cinq mois durant lesquels ils 
souffrent de disette et vivent à crédit — d'une façon générale, 
la pauvreté, l'absence de superflu, la proximité d'un marché 
qui crée des besoins nouveaux, amènent les paysans aux 
époques de soudure ou lors de circonstances exceptionnelles 
à solliciter des emprunts auprès des usuriers locaux à des 
taux élevés. Au total, neuf paysans sur dix auraient annuelle- 
ment recours aux emprunts usuraires auxquels viennent sou- 
vent s'ajouter les délais obtenus dans le payement des loyers. 

Les exigences des créditeurs, le désir de ne pas les mécon- 
tenter, la course des intérêts pressent les paysans à se dégager 
le plus tôt possible, le résultat final fut-il leur appauvrisse- 
ment. La cueillette du thé qui donne la première récolte après 
l'hiver a tendance à être d'autant plus imprévoyante que le 
paysan est d'avantage endetté. Le souci de remboursement 
de la dette, conséquence des rapports féodaux, s'oppose au 
souci de l'économie agricole et à une conduite adaptée au 
calcul économique. Dans l'utilisation de la récolte de riz, on 
rencontre d'ailleurs un fait analogue au précédent. 

Pour la soudure alimentaire, les paysans empruntent du 
riz aux commerçants locaux dans les mois qui précèdent la 
récolte. Ces emprunts sont remboursés aussitôt la moisson de 
façon à éviter l'accroissement des intérêts. A la même époque, 
les cultivateurs sont impatients d'avoir quelques rentrées en 
monnaie pour des achats trop longtemps retardés. Cette hâte 
aboutit à l'effondrement des cours du riz. Or les emprunts, 
bien qu'effectués et remboursés en nature, sont comptabilisés 
en monnaie au prix du riz sur le marché ; si bien que, en de- 
hors même du montant des intérêts, la quantité rendue est 
beaucoup plus grande que la quantité perçue. Un comporte- 
ment d'épargne améliorerait sensiblement la position du pay- 
san non seulement parce qu'il éviterait, sur les remboursements 
de dettes, les pertes dues à l'effondrement saisonnier des 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 47 

cours, mais aussi parce qu'il freinerait cet effondrement et 
permettrait de plus importantes rentrées monétaires pour les 
quantités offertes sur le marché. 

Une fois endetté, le paysan se trouve pris dans un pro- 
cessus d'appauvrissement qui interdit tout comportement 
d'épargne individuelle au profit de la pratique des emprunts 
usuraires. L'introduction de rizeries industrielles a du reste 
accentué l'amplitude des variations du cours du riz en accé- 
lérant les opérations de décorticage. Elle a contribué à l'ag- 
gravation de la situation du paysan (5). 

Partageant le produit de leur travail avec le propriétaire, les 
paysans partagent encore ce qui leur revient avec les commer- 
çants et les usuriers locaux. Accroissant la misère du paysan, la 
petite-bourgeoisie locale entre, dans une certaine mesure, en 
compétition avec le féodal. Si le féodal ne veille pas, s'il ne limi- 
te pas la puissance des intermédiaires, il peut se trouver ruiné 
au travers de la ruine de ses paysans. Vient-il, par exemple, à 
s'absenter durablement, l'usure a tôt fait de décomposer la 
force de production et ainsi de mener l'entreprise à la faillite. 
On se trouve alors à la veille de quelque changement de pro- 
priétaire, à la veille, peut-être, de l'accession de la petite bour- 
geoisie locale à la propriété foncière. Cependant, le féodal 
ne tend pas à éliminer les commerçants et usuriers locaux, 



(5) Par ailleurs, les crédits d'Etat sont réduits et peu pratiques, le 
crédit coopératif est encore inexistant dans le domaine étudié. Dans : 
Organisation du Plan Septennal..., op. cit., livre I, parties 3 et 4, mé- 
moire, p. 163, on lit : « Pour le moment les crédits mis à la disposition 
des cultivateurs par la Banque Agricole seraient, de l'avis même de 
cet organisme, très insuffisants. D'autre part, le mécanisme de l'octroi 
des crédits bancaires est assez lourd, le problème des garanties étant 
en dehors des sociétés coopératives... difficile à résoudre...» « La mise 
à la disposition des cultivateurs de crédits à des taux normaux et en 
quantité suffisante, leur permettrait de ne plus avoir recours à l'usure 
et de reporter sur le financement de la campagne agricole les sommes 
ainsi récupérées. Il en résulterait très probablement une amélioration 
des conditions d'exploitation, une augmentation des rendements et par 
conséquent une élévation du niveau de vie des agriculteurs. » Le mon- 
tant d'un prêt accordé à un paysan par la Banque Agricole dépasse 
rarement 2.000 riais, cette somme est grevée de frais énormes allant 
de 300 à 400 riais (frais d'enregistrement, de notaire, de déplacement, 
frais d'administration). R. Groussard et S. Firouzi, Etude Econo- 
mique sur le village de Lemoutchah (Guilan), ronéo, Institut d'Etudes 
et de Recherches Sociales, Téhéran, 1961, 28-22 pp. critiquent en outre 
le régime du prêt coopératif. Les prêts n'étant pas accordés en contre- 
partie d'améliorations techniques et n'étant pas accompagnés d'une 
aide technique, ne peuvent, en définitive, servir qu'à maintenir ou 
développer provisoirement la consommation des ménages., ils ne 
peuvent être et, très fréquemment ne sont pas, remboursés, ce sont, 
sans qu'on l'avoue, des « dons ». 



48 PAUL VIEILLE 

à les remplacer par des agents non parasitaires d'échange ; 
au contraire, il se sert des intermédiaires et se donne le beau 
rôle ; il tient la bourgeoisie locale comme une menace contre 
les paysans dont il se fait le protecteur. On a déjà vu comment 
il utilise le riz, production de subsistance, dans les rapports 
de production. En intervenant dans les rapports entre paysans 
et intermédiaires, à la fois pour limiter les effets de l'usure 
et tenir les paysans, il joue un jeu analogue. 

Les commerçants usuriers sont de nombreuses façons tri- 
butaires du féodal : les boutiques ordinairement lui appar- 
tiennent et il peut à sa guise en expulser les occupants ; les 
remboursements de prêts ne peuvent, bien souvent, être 
obtenus que grâce à son concours (par exemple, au moment 
où le thé est porté à l'usine du maître) ; enfin pour le bouti- 
quier, tout comme pour le paysan, les menaces administra- 
tives rendent une protection nécessaire. 

Les commerçants usuriers doivent donc accepter les arbi- 
trages du féodal ; celui-ci, d'ailleurs, n'intervient pas toujours 
directement par voie de conciliation ; il préfère empêcher 
l'exécution des ordonnances de saisie judiciaire, ce qui lui 
est aisé en raison de ses relations avec l'administration et la 
gendarmerie. Il évite ainsi la ruine immédiate du paysan 
sans supprimer la dette et la menace d'une nouvelle saisie ; 
grâce à ce jeu les paysans sont endettés à vie et à vie menacés 
de saisie. Mais, c'est le propriétaire qui désormais détient un 
nouveau moyen de pression sur les métayers dont il peut user 
pour punir les « mauvais » paysans. 

Les prêteurs d'argent vivant dans l'insécurité commerciale 
élèvent les taux d'usure, en quoi ceux-ci sont la conséquence 
des rapports féodaux. Quant au maître de la terre, il accorde 
sans intérêt de petits crédits et des délais de payement qui 
contrastent avec les prêts usuraires. 

Il apparaît, en définitive, comme le défenseur et le bien- 
faiteur des paysans. Ainsi se fait jour un premier fragment de 
ce jeu à trois qui caractérise la société persane ; la subtilité 
du jeu est ici d'exploiter le paysan, de le rendre par là tribu- 
taire de l'usure et cependant de le protéger contre elle, de la 
déclarer mauvaise et immorale, d'en limiter les excès qui 
pourraient porter préjudice au bon fonctionnement du grou- 
pement, tout en l'utilisant à l'occasion pour faire régner le 
droit féodal. 

Devenant protecteur, le maître de la terre se rend nécessaire 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 49 

et légitime aux yeux des paysans. Il ne sort pas de son rôle en 
proposant à ceux-ci l'extension des champs de thé puisqu'il leur 
promet une amélioration future (qui lui sera aussi profitable) 
moyennant un investissement immédiat de leur travail (auquel 
il n'apporte aucune contrepartie). Si les rapports féodaux et 
l'usure qui en découle sont défavorables à l'amélioration 
technique, à l'intensification culturale, ils sont au contraire 
propices à l'extension des cultures même si pour un même 
produit brut supplémentaire la seconde méthode exige la 
dépense de forces de travail que la première épargnerait. Ce- 
pendant, le propriétaire foncier ne recourt au travail gratuit 
des paysans et au partage conséquent du produit futur que 
parce qu'il cherche à éviter tout investissement de monnaie 
dans l'agriculture. 

Dans la culture de l'oranger, deuxième grande culture des 
terrains non irrigués, cette attitude à l'égard de la monnaie 
aboutit à une pratique toute différente ; le propriétaire fon- 
cier a ici en grande partie renoncé au métayage, au travail 
gratuit et au partage du produit, il fait preuve d'un dynamis- 
me qui atteste d'un esprit d'entreprise digne de la bourgeoi- 
sie ; c'est que le capital monétaire ne joue dans ce développe- 
ment qu'un rôle minime. 

Le spectacle est impressionnant des orangeraies remplaçant 
les zones de forêt ou de taillis, montant à l'assaut des 
pentes bordant la plaine, s'essayant même sur le cordon 
littoral trop sablonneux pour les supporter (6). Une véritable 
vague spéculative de l'oranger couvre la région et dispute les 
terrains à la vague du thé plus ancienne, puisqu'elle a com- 
mencé durant l'entre-deux guerres mondiales ; freinée ici, 
cette dernière déferle aujourd'hui plus à l'ouest. 

A la différence du thé, cet investissement n'est pas opéré 
au travers de contrats de fermage mais en gestion directe 
à l'aide de main-d'œuvre salariée ; pourtant il se fait encore 
pratiquement sans le secours de moyens monétaires. Le 
propriétaire rencontre ici des conditions d'exploitation excep- 
tionnelles : les dépenses de défrichement et de labours 
profonds sont couvertes par la seule exploitation du bois 
(d'ailleurs relativement rare) des surfaces défrichées et sa 
transformation en caisses pour l'expédition des oranges. Ces 



(6) Ce ne sont évidemment pas les paysans, ni les propriétaires 
fonciers qui tentent d'acclimater l'oranger sur le cordon littoral, mais 
les « estivants », les Tehranais. 



50 PAUL VIEILLE 

caisses à peine fabriquées sont aussitôt vendues, si bien que 
le fonds de roulement de l'opération est lui-même pratique- 
ment nul. Les jeunes plants d'orangers ne sont pas achetés 
mais prélevés dans les pépinières des paysans qui, endettés, 
ne peuvent refuser ce service. 

Après la plantation, durant 6 à 7 années qui courrent 
jusqu'à la première récolte, l'orangeraie, au contraire du 
champ de thé, ne nécessite que des soins peu importants. 

Cependant, seules les orangeraies qui sont étendues et ainsi 
plus facilement surveillables sont exploitées par le proprié- 
taire à l'aide de main-d'œuvre salariée. Les autres disséminées 
parmi les champs de thé et aux abords des villages sont 
d'une garde trop difficile : à l'époque de la cueillette de 
l'orange, dont le vol est aisé, des maraudeurs non autochtones 
constituent un danger important. Ces orangeraies sont laissées 
en métayage, le produit est partagé à parts égales entre 
propriétaire et cultivateurs. Dans l'orangeraie, le métayer 
n'a guère d'autre travail que la surveillance. Il ne doit, en 
outre, que quelques journées de travail pour la cueillette et 
pour le traitement des arbres. Les produits de lutte contre 
les insectes et les moisissures sont apportés dans toutes les 
orangeraies, qu'elles soient en faire-valoir direct ou en métaya- 
ge, par le propriétaire, et le traitement partout est effectué 
sous son contrôle. Il intervient en effet nécessairement dans 
toutes les parcelles afin de protéger l'ensemble des cultures 
de la contagion qui pourrait se propager à partir d'un foyer 
d'infection. 

Comme pour le thé, les paysans contribuent aussi par eux- 
mêmes à l'extension de l'oranger, soit par l'agrandissement 
de champs anciens, soit par jumelage (d'ailleurs légalement 
interdit) de l'oranger et du thé, soit, plus rarement, par la 
mise en culture de friches, soit enfin (pratique, semble-t-il, 
fréquente) par la plantation des jardins entourant les maisons 
d'habitation. 

Dans la culture de l'oranger le visage du féodal s'estompe, 
celui de l'entrepreneur rassemblant les facteurs de production, 
dirigeant lui-même la marche de l'entreprise se profile. Cepen- 
dant le propriétaire ne change de visage qu'en raison des 
conditions exceptionnelles de cette culture de grand rapport 
qui ne lui coûte rien en capital : il n'avance en monnaie 
qu'un capital tournant annuel peu élevé (produits de traite- 
ment et salaires). 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 51 



Entre zones irriguées et non irriguées de la plaine, les 
villages sont établis. Ils ne sont pas agglomérés comme ceux 
du plateau iranien ; les chaumières abritées par des arbres 
et entourées de jardins, sont séparées les unes des autres, se 
pressant davantage pourtant autour de l'allée commerçante : 
le Bazar, centre d'achat, de commercialisation, de troc et 
d'usure auprès duquel sont encore installés bain public, 
mosquée, maison de thé et école. Ces villages reliés à la ville 
voisine par un réseau de routes créé au temps de Réza Chah 
sont beaucoup moins isolés que les villages du Guilan central 
qui fréquemment, ne communiquent avec l'extérieur que par 
des sentiers. Cette relation correspond à ces cultures de mar- 
ché que sont l'oranger et le thé, elle fait contraste avec l'or- 
ganisation sociale du village dominée, comme la production, 
par le propriétaire féodal. 

Les personnages centraux des villages, sont les chefs de 
village (ici, Dehban, mais habituellement connus sur le pla- 
teau sous le nom de Kathroda) et un maître des villages, 
Dehdar qui les supervise. Tous sont nommés par le proprié- 
taire foncier, la décision étant, pour la forme, soumise aux 
autorités locales de l'Etat. 

Les chefs de villages, le maître des villages sont les inter- 
médiaires multifonctionnels imposés par le féodal pour substi- 
tuer à une conscience communale qui par là même est détruite, 
une conscience donnée de l'extérieur par le féodal qui ainsi 
devient nécessaire à la vie des groupes de localités et à l'exis- 
tence de chacun de leurs membres. 

Les chefs de villages sont médiateurs dans tous les pro- 
blèmes locaux de quelque ordre qu'ils soient : relations inter- 
individuelles, disputes entre voisins, contestations à propos 
de l'eau ou des limites des champs ; activités qui nécessitent 
la coopération des villageois, réfection des routes, de canaux, 
propreté des rues, etc. ; relations entre paysans et proprié- 
taires au sujet des contrats, des loyers, des prêts, des travaux 
salariés éventuellement ; rapports entre commerçants et 
paysans au sujet par exemple des remboursements de dettes ; 
affaires qui opposent les villageois et l'administration. 

L'intervention des intermédiaires féodaux dans ces der- 
nières affaries est essentielle ; sans la protection qu'au nom du 



52 PAUL VIEILLE 

propriétaire les chefs de village peuvent accorder aux paysans, 
ceux-ci seraient rapidement dépouillés par les agents de l'Etat, 
qui n'ont jamais à l'égard des petites gens un comportement 
d'aide ou de coopération, mais de menace. Le chef de village 
a l'habitude de traiter ces rapports, il connaît les biais, les 
transactions et leur prix ; il connaît les personnes, agents 
inférieurs de l'Etat et leurs supérieurs auprès desquels on 
peut avoir ou menacer d'avoir recours. Investi de l'autorité 
du propriétaire et de son poids auprès de l'administration, 
il est encore en mesure de réduire les exigences des repré- 
sentants de l'Etat dans les affaires qui concernent les paysans. 
Bien plus, les intermédiaires féodaux au nom de leur maître 
remplissent des fonctions en principe réservées à l'Etat. Il 
en est ainsi de la basse justice, du règlement des litiges 
mineurs et spécialement des affaires de vol ; la justice du 
propriétaire foncier qui se réfère aux coutumes de l'en- 
groupe féodal est plus proche, plus sûre, moins coûteuse aussi 
bien pour le plaignant que pour le présumé coupable. 

En face des puissances extérieures hostiles le paysan n'a, 
en dehors des rapports féodaux aucune capacité de défense. 
Il n'a pas de représentant collectif. Il est le Raïat (le sujet), 
c'est-à-dire le producteur du revenu des autres. Il n'a d'autre 
défenseur possible que le représentant du propriétaire foncier. 
Il ne se protège de l'administration, comme des usuriers et 
n'obtient justice de ses voisins qu'en se livrant complètement 
aux rapports féodaux. Il lui est finalement plus avantageux 
d'être métayer que petit propriétaire-exploitant. Le féodal 
apparaît ici encore comme protecteur ; il protège les paysans 
contre les forces mauvaises de l'Etat ; mais il ne tend pas 
à supprimer ou réformer l'Etat. Il joue. Il joue à nouveau, 
dans un jeu à trois, un rôle analogue à celui qu'il tient dans 
les relations entre commerçants et paysans. Il ne protège que 
pour tenir en main des menaces. Considère-t-il quelque paysan 
comme fautif à son égard, carte blanche est donnée à l'ad- 
ministration et particulièrement aux gendarmes qui ne sont 
ainsi que ses serviteurs, que les agents de sa police, d'ailleurs 
non rémunérés par lui-même mais par les paysans rançon 
nés. La menace de l'administration n'est en définitive que la 
menace du féodal, qu'un instrument de puissance pour main- 
tenir les paysans en sujétion. C'est un élément, mais essentiel, 
d'un système de domination dont les ressorts sont multiples 
et débordent largement un contrat précaire. Le contrat (sou- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 53 

vent si formellement précis en Iran) ne règle pratiquement 
pas grand-chose des rapports entre maître et métayer, la 
réalité appartient aux relations informelles. On a déjà ren- 
contré certains des moyens de pression utilisés par le féodal : 
à propos de la culture du riz, à propos des relations avec les 
commerçants. On peut en citer d'autres. Ainsi lorsque l'ex- 
tension du champ de thé ou celle de l'orangeraie est due à la 
décision du payasan, le loyer du champ ou les redevances de 
métayage sur le verger, ne sont exigées (après le début de 
la production) que si l'extension est « assez importante » ; 
mais aucune règle n'est fixée à l'avance, le propriétaire appré- 
cie selon les circonstances. De même, le propriétaire foncier 
possède une usine de thé installée dans les limites du domaine ; 
aucun règlement, aucun élément du contrat, aucun engage- 
ment oral n'oblige le paysan à porter sa récolte de thé vert 
à cette usine. Celle-ci jouit pourtant d'une situation de mono- 
pole. Le propriétaire a intérêt à posséder ce monopole non 
seulement pour des raisons de profit industriel, mais aussi 
pour percevoir les loyers, se rembourser des prêts consentis, 
être en mesure de rembourser aux commerçants les crédits 
accordés aux paysans. Tout est donc mis en œuvre pour 
obliger les métayers à se plier à la règle du monopole — du 
moins tant que la production de thé vert ne dépasse pas la 
capacité de traitement de l'usine. 

D'abord, le paysan récalcitrant se voit, bien sûr, privé 
du petit mais nécessaire avantage constitué par les avances 
sur récolte consenties par le propriétaire foncier et que les 
autres industriels ou l'Office du Thé, n'ayant pas de garantie, 
ne peuvent accorder. Les loyers lui sont aussi chicaneuse- 
ment réclamés. Surtout il n'est désormais plus protégé ; un 
conflit, si futile soit-il, avec un autre paysan (à propos de 
l'eau, à propos de quelques plants de thé par exemple), ou 
un incident même mineur, avec l'administration, prend des 
proportions énormes ; le gendarme, VAb-Savar, le Dehban, 
sévissent alors sans frein, les familles paysannes concurrentes, 
de leur côté, n'ont plus rien à craindre. 

L'ensemble de ces moyens de pression personnels sert à 
plier le paysan à la loi non écrite du groupement féodal. 

Tous les moments de la vie du paysan sont ainsi surveillés, 
tous ses actes sont ainsi gouvernés de l'extérieur, non seule- 
ment les rapports économiques avec le propriétaire, les tech- 
niques de culture (qui doivent être conformes aux normes 



54 PAUL VIEILLE 

habituelles), mais aussi les conduites à l'égard du maître : le 
paysan doit affecter tous les signes extérieurs de l'humilité, 
du respect et de la docilité. 

Faisant pression d'un côté pour améliorer sa position de 
l'autre, s'aidant à tour de rôle de tous les instruments de 
puissance qu'il a en mains, n'agissant jamais sur l'ensemble 
des paysans, mais séparément sur chacun d'eux, le proprié- 
taire réduit le paysan à sa merci. 

Dans les rapports de production, les paysans sont enser- 
rés dans un réseau complexe de pressions personnelles, et 
isolés, sont impuissants à défendre les fruits de leur travail. 
Les droits du propriétaire foncier n'ont finalement pour limi- 
tes que celles que détermine la possibilité de l'émigration des 
producteurs. 

Les intermédiaires féodaux sont les agents essentiels, les 
artisans de ce tissu de pressions qui lient les paysans au 
maître de la terre dans le groupement. Cependant, ils ne sont 
pas de simples employés exécutant les volontés exactement 
définies du propriétaire foncier. Il y a, ici encore, un jeu 
dont le statut formel des chefs de village et leurs formes de 
rémunération sont un indice. Légalement le chef de village 
est en effet à la fois le représentant du propriétaire et de 
l'Etat. Il est notamment considéré comme un fonctionnaire 
chargé de veiller à l'application de la loi, mais il ne reçoit 
pas de salaire de l'Etat. Le propriétaire lui alloue une petite 
mensualité en monnaie et surtout des avantages en nature : 
terre non frappée de loyer, certains droits fixes et certains 
droits proportionnels sur les récoltes des paysans ; de plus, 
il reçoit des « cadeaux » de la part des paysans qui rému- 
nèrent ainsi sa qualité d'intermédiaire. 

Les chefs de village sont en fait investis d'une sorte de 
charge libérale d'aménagement des rapports entre métayer 
et féodal. Leur fonction est rendue nécessaire par le rôle du 
féodal. Etant donnée son « essence », le propriétaire ne peut 
intervenir directement ni dans la production ni dans ses rap- 
ports avec les paysans ; il ne peut donner directement un 
ordre ni mettre la main aux travaux, ni même paraître trop. 
Il est Dieu, science et puissance universelles ; il voit tout, sait 
tout, est partout présent, peut tout ; sa justice est sans faille* 
son autorité sans contredit, son prestige sans tâche. Dans un 
réseau complexe de relations de force, il doit rester caché 
derrière la nuée, il ne peut agir que par intermédiaire et» 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 55 

sauf cas où le choix ne peut faire de doute, il se prononce 
davantage par signes et sa parole est habituellement évasive. 
L'intermédiaire interprète, donne un sens concret aux fron- 
cements de sourcils, agit en s 'aidant des moyens dont il dis- 
pose, le maître garde le droit de le désavouer alors qu'il ne 
pourrait se désavouer lui-même. 

La division entre la terre et le travail fait en outre que le 
propriétaire ne s'intéresse pas à la production (aux techniques 
de production, aux rendements), mais aux producteurs, que 
les intermédiaires n'appliquent pas un programme technique 
mais sont des agents de relations personnelles destinés à 
tirer le meilleur profit du travail, de la technique des paysans. 
Aussi dans ces rapports rien n'est-il fixé par la règle, ou plus 
exactement la règle n'est qu'instrument de pression dans 
un éternel marchandage. 

A l'intérieur des relations de ce type, le paysan a la possi- 
bilité de discuter et défendre ses droits, de mentir et ruser, 
il a aussi la possibilité de recourir au propriétaire foncier 
contre l'intermédiaire féodal. Il a l'illusion d'être une per- 
sonne et d'être libre. En fait il est pris par l'activité illusoire 
du marchandage. Il n'est lui-même producteur que par 
routine, et l'illusion de sa liberté il doit encore la payer, de 
façon il est vrai, apparemment libre. 

Toute concession obtenue, non seulement d'ailleurs de 
l'intermédiaire mais aussi bien du propriétaire ou du fonc- 
tionnaire est faveur personnelle, grâce qui, en retour ou par 
avance, mérite cadeau. Celui-ci est la forme, adaptée à une 
société de personnes, de rémunération des services rendus 
par l'autorité comme l'impôt ou un droit fixe sont adaptés à 
une société égalitaire, administrée. Le cadeau d'ailleurs, dans 
une société mi-féodale, mi-administrée, entre en concurrence 
avec l'impôt, il rétribue la faveur de ne pas avoir à le payer ; il 
rétribue aussi celle de ne pas avoir à observer les règlements 
administratifs. 

Ici, dans le cadre de l'exploitation, le cadeau paie notam- 
ment les concessions accordées par l'intermédiaire : par 
exemple allégement détourné des charges de loyer de la terre. 
Le pouvoir de l'intermédiaire est donc grand. Il peut en 
abuser et s'enrichir, accaparer les droits du propriétaire et 
provoquer sa ruine. Le propriétaire doit donc surveiller ses 
intérêts, c'est-à-dire surveiller ses mandataires. A condition 
de ne pas perdre pied 4ans l'imbroglio local, la chose lui est 



56 PAUL VIEILLE 

relativement aisée, il lui suffit d'utiliser les intermédiaires 
les uns contre les autres, et les paysans contre les intermé- 
diaires qui peuvent à tout moment être remplacés. Mais dans 
ce jeu complexe, le joueur ne peut quitter sa place sans 
perdre. Il doit être là pour maintenir à son profit un équilibre 
savant entre les groupes sociaux, paysans, agents de l'Etat, 
intermédiaires féodaux, petits commerçants. 

Dans cet équilibre, les paysans sont isolés ; le système en 
fait des ennemis les uns pour les autres, il érige la duplicité 
en vertu, il ne donne pas de sens et donc pas de place à l'effort, 
à la technique, à la coopération. « Les paysans sont bêtes et 
méchants » dit le propriétaire, ce qui à la fois découle des 
rapports sociaux dont il est la clé de voûte et à ses yeux les 
légitime. Ces rapports sociaux ont d'ailleurs permis au cours 
des dernières décades l'extension considérable de la culture, 
l'accroissement de la valeur et des revenus du domaine féo- 
dal. On peut du reste présumer qu'ils sont allés se compli- 
quant au cours du même temps. En effet, si l'entrée dans 
l'économie d'échange a incité le propriétaire à l'extension de 
la culture, c'est aussi la prise croissante du marché sur les 
paysans et, dans le cadre de rapports de production donnés, 
leur endettement consécutif qui a constitué la pression corres- 
pondante sur la force de travail et permis au propriétaire de 
réaliser à bon compte un investissement considérable. En 
d'autres termes, le propriétaire foncier s'est trouvé devant 
une situation nouvelle qu'il a savamment utilisée à son profit. 



La progression des cultures sèches ne laisse aujourd'hui 
subsister dans la plaine que des lambeaux de forêt dégradée 
et des parcelles peu importantes de pâturage. 

Avant son recul actuel qui a dû débuter il y a quelques 
30 ans, la forêt du Guilan qui couvrait une grande partie du 
bas-pays, a subi une exploitation intense pour la fabrication 
du charbon de bois. Cette exploitation n'a laissé subsister 
que des vestiges de son ancienne splendeur, quelques arbres 
géants autour desquels s'est rapidement reformé un épais 
taillis économiquement sans valeur. Jamais la reconstitution 
de la forêt n'a été entreprise. Aujourd'hui, le même type 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 57 

d'exploitation extensive prévaut dans les parties monta- 
gneuses du domaine. 

Parmi les pâturages de la plaine on peut distinguer ceux 
qui sont enserrés au milieu des zones de culture et des par- 
celles d'habitation ou allongés le long des routes et ceux, plus 
étendus, en bordure même du piémont. Les uns et les autres 
abrités sous de grands arbres dont les gousses sont utilisées 
comme fourrage d'hiver, ne sont que des prés naturels parti- 
culièrement révélateurs de la faible intensité de la culture 
traditionnelle (7). Mais les premiers sont utilisés par un 
troupeau sédentaire de bovins appartenant aux paysans et, 
en dehors des labours, pratiquement improductifs, alors 
que les seconds sont l'une des étapes (celle d'hiver) des 
troupeaux d'ovins, caprins et bovins transhumants au cours 
de l'année entre la plaine et les alpages. Ces troupeaux appar- 
tiennent dans une large mesure au propriétaire de la terre, 
ils sont élevés pour la viande et le lait. Leurs pâturages 
d'hiver n'ont pas cessé de reculer au cours des dernières 
années ; alors qu'ils s'étendaient sur une soixantaine d'hec- 
tares il y a peu de temps encore, ils sont maintenant reclus, 
pour leur plus grande partie, dans les basses vallées. 

Le recul de l'élevage devant la culture, d'une utilisation 
plus extensive de la terre devant une utilisation plus intensive 
est celui d'une population de bergers devant une population 
de paysans, deux catégories de population ségrégées et dont 
les rapports avec les propriétaires fonciers ne sont pas sem- 
blables. 

Les bergers ne vivent que quelques mois de l'année dans 
la plaine ; si leurs familles tendent à y prolonger leur séjour, 
eux-mêmes y arrivent à la fin de l'automne et en repartent 
dès le début du mois d'avril, se déplaçant alors de pâturage 
en pâturage derrière leurs troupeaux. Durant les mois d'hiver, 
les ménages de bergers sont rassemblés à proximité de la 
plaine ; au contraire, durant l'époque de la transhumance, les 
hommes actifs s'éloignent des villages reposoirs, où d'étape 



(7) S Firouzi, Mesal e Barnameh ie towsée Mantaghai Guilan in 
Grouh Tahghighat Shari, Moassessé Motaleat va Tahghighat Edjte- 
maï, Tehran, Mochkelat va Pichnehadat Gozareche Seminar az 
aval ta chichom Ordibehecht 1341, Tehran 600 p. (S. Firouzi, « Un 
exemple de développement régional le Guilan », in Groupe de Sociologie 
urbaine, Institut d'Etudes et de Recherches Sociales, Tehran, problèmes 
et proposition, compte rendu du Séminaire tenu du 21 au 26 avril 1962, 
Tehran, 600 pages.) 



58 PAUL VIEILLE 

en étape réside le gros de la population et n'y reviennent à 
tour de rôle que périodiquement. Les bergers vivent donc 
particulièrement à l'écart de la ville et du marché ; ils ne 
vivent pas la même contradiction que les paysans entre la 
proximité du monde extérieur et l'étroite emprise des rap- 
ports féodaux. 

La consommation des pasteurs est plus étrangère au 
marché que celle des paysans. Le revenu de ceux-ci comprend 
une proportion de monnaie plus grande que celles des pre- 
miers. Les paysans doivent en effet commercialiser des pro- 
duits qu'ils ne peuvent consommer (thé, oranges), ou qu'ils 
sont obligés de vendre (comme le riz vendu en certaines 
saisons racheté en d'autres), en raison même de leur intégra- 
tion au marché. Les services des bergers sont entièrement 
payés en nature ; non pas que les produits de la montagne 
ne soient pas commercialisés, mais le propriétaire féodal se 
réserve le produit de la vente et rétribue ses bergers en 
nature : riz, thé, produits laitiers, petite partie du croît, etc. ; 
tous produits que pratiquement, dans la quantité qui leur 
revient, ils peuvent directement consommer et qu'ils ne sont 
pas tentés de commercialiser en raison de leur éloignement 
du marché. N'ayant pas de revenu monétaire les bergers ne 
peuvent en contrepartie acheter les produits de marché tels 
que tissus et étoffes, aussi l'artisanat joue-t-il encore dans 
l'économie montagnarde un rôle important (fabrication de 
feutre, tissage, tricotage, etc.), mais sa production, méprisée 
par la population de la plaine, ne peut être écoulée sur le 
marché. 

Seuls les bergers qui possèdent en propre quelques bêtes 
peuvent en année favorable prétendre à des revenus moné- 
taires appréciables. Ils ne jouissent cependant de tels avan- 
tages que par la grâce du propriétaire qui, en exigeant les 
droits de pâture, pourrait absorber tout le profit des trou- 
peaux particuliers. Dans la population de la montagne, seul 
le « chef des troupeaux » a une situation favorisée. Ses fonc- 
tions étant analogues à celles d'un chef de village, il est 
l'homme de confiance du propriétaire foncier qu'il pourrait 
plus facilement abuser, en raison de l'éloignement, que ne 
le peuvent ses homologues de la plaine ; aussi est-il en droit 
de posséder un important troupeau soigné par les bergers. 
Il est riche et respecté aussi bien dans la montagne que 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 59 

dans la plaine. Mais lui seul, parmi la population pastorale, 
jouit d'un tel statut. 

L'isolement du marché, l'incapacité de se procurer les 
produits chargés de prestige qu'il offre dévalorise, aux yeux 
du paysan, le pasteur qui s'habille de toile grossière, porte 
une cape de feutre et des jambières épaisses de laine tricotée. 

Les bergers sont moins intégrés au marché, plus intégrés 
aux rapports féodaux. Ou plus exactement l'intégration des 
paysans et des pasteurs dans le système féodal est différent. 
Tandis que le paysan qui participe à l'économie d'échange est 
retenu par un ensemble de menaces (extérieures) et de pro- 
tections (féodales) qui se répondent, le berger est enfermé 
dans le cercle étroit de l'auto-consommation de l'unité écono- 
mique et sociale féodale, il est lié, par le troc des prestations 
en nature contre les services qu'il rend. Le lien est plus pro- 
fond, plus primaire et plus grossier que les rapports socio- 
économiques subtils de la plaine. 

Certes, tout comme chaque paysan, chaque berger a un 
contrat individuel définissant la fonction dont il est chargé, 
mais en fait, les bergers sont organisés en équipes de travail 
chargées chacune du soin d'un troupeau ; chaque berger 
appartient à un groupe dont les membres sont solidaires. 

De même l'ensemble de la transhumance a pour respon- 
sable le chef des troupeaux, nommé par le propriétaire 
foncier, et ses fonctions apparaissent plus astreignantes que 
celles des chefs de village, puisqu'il est chargé non seulement 
de régler les parcours, et désigner les pâturages, de contrôler 
le croît et la production laitière, mais encore de répartir 
les paiements en nature c'est-à-dire les moyens de subsistance 
même des bergers. Pourtant une grande partie de l'existence 
de ces derniers se déroule en dehors de la présence du chef 
des troupeaux, l'artisanat et les cultures de montagne leur 
assurent une certaine indépendance, alors que le paysan vit 
quotidiennement sous le regard des agents du propriétaire 
foncier et n'a pratiquement pas de secteur réservé qui ne 
puisse tomber sous le coup du partage. Les pasteurs ont le 
sentiment d'une liberté qu'ils ne voudraient pas échanger 
contre la situation des paysans. Dans l'isolement de la mon- 
tagne des habitudes communautaires se sont en outre main- 
tenues, elles s'opposent à l'individualisme (ou l'individua- 
lisation) des paysans et font que les bergers sont désorientés 
lorsqu'ils entrent en contact avec la société du bas-pays. Les 



60 PAUL VIEILLE 

habitudes communautaires non seulement marquent la pro- 
duction, mais aussi la consommation : les repas notamment 
sont préparés et pris en commun, c'est toujours le cas dans 
les équipes de bergers, ce l'est souvent dans les villages 
reposoirs. 

Sur ces caractères sociologiques fondamentaux de diffé- 
renciation interviennent les conséquences des conditions de 
vie matérielle qui acquièrent une valeur de différenciation 
sociale. 

En raison du haut niveau de l'autoconsommation la nour- 
riture principale des paysans est le riz, celle des bergers est 
plus variée et plus riche ; elle est basée sur les produits lai- 
tiers auxquels sont ajoutés le riz distribué par le proprié- 
taire et le pain obtenu à partir des céréales cultivées en 
altitude. Par ailleurs, le climat de la montagne est plus sain 
que celui de la plaine ; celle-ci chaude et humide l'été, est 
propice au paludisme qui y était très répandu il y a quelques 
années encore (80 % de la population en était, prétend-on, 
atteinte). Enfin, quelqu'en soit la raison (physiologique, sociale), 
l'usage de l'opium est beaucoup plus répandu parmi les pay- 
sans que parmi les bergers qui n'en subissent pas les effets 
lénifiants. Cet ensemble de conditions fait des montagnards 
une population dans l'ensemble plus saine et vigoureuse que 
celle de la plaine (8). La force physique devient alors symbole 
de la distinction des catégories sociales, celles-ci sont des 
« races différentes ». 

Les bergers sont fiers de leur force, ils se vantent de l'em- 
porter toujours lorsque dans les luttes (organisées notamment 
à l'occasion des mariages), ils sont opposés aux sédentaires ; 
ils méprisent le paysan malingre de la plaine. Celui-ci affirme 
à l'opposé le caractère frustre du berger, que, curieusement, 
il considère comme un nouveau venu, il exalte sa propre 
connaissance des civilités et d'abord sa propreté nécessaire à 
l'exercice de la religion elle-même chargée du prestige de la 
ville. De fait le berger, quoique confessant apparemment 



(8) Y at-il en outre différence d'origine ethnique ? Les bergers sont- 
ils des représentants de l'ancienne population de la partie montagneuse 
du Guilan, les Dailamites tard convertis à l'Islam et réunis à la Perse 
seulement au temps des Safavides ou bien sont-ils les descendants de 
populations immigrées du Caucase comme leur dialecte l'indiquerait. 
Une réponse à cette question n'était pas nécessaire à la sociologie de la 
population étudiée. Ses caractères physiques et culturels s'expliquent 
suffisamment par les conditions matérielles et sociales dans laquelle 
elle vit. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 61 

l'islam, ne pénètre jamais dans la mosquée. De même il ignore 
la ségrégation des sexes très stricte dans la plaine, et, peut- 
être même, les tabous sexuels qui y prévalent. 

Entre paysans et bergers il y a finalement peu de relations. 
Les rapports interindividuels sont réduits ; au marché même, 
les femmes de la montagne se tiennent en groupe séparé. La 
mobilité sociale entre l'une et l'autre catégorie est faible ou 
nulle. Entre l'une et l'autre les mariages ne se font pas. L'en- 
dogamie d'ailleurs est forte dans la population pastorale du 
domaine étudié, et l'exogamie ne se pratique guère qu'avec 
les autres groupements de la montagne. 

L'opposition entre éleveurs et agriculteurs est totale. Elle 
est certes suffisamment constante pour ne pas surprendre ; 
mais elle a ici des traits particuliers, différents de ceux, par 
exemple qui la caractérisent sur le plateau Iranien. Les éle- 
veurs du Guilan sont une population recluse, vivant dans les 
activités de production comme de consommation, en marge 
du marché et de la ville et maintenue dans cette position 
marginale par les rapports de production. Les seuls produits 
de marché dont elle est productrice, elle n'en a qu'une part 
réduite, celle comprise dans le salaire. L'élevage n'a par ail- 
leurs fait aucun progrès au cours des dernières années. Son 
extension n'était pas possible au contraire de celle de l'agri- 
culture qui le faisait reculer. Quant à son intensification (par 
l'amélioration des pâturages et la promotion génétique du 
cheptel), elle n'était dans le cadre des rapports féodaux pas 
plus réalisable que l'intensification de la culture, puisqu'elle 
suppose une réévaluation de la part du travail dans le produit, 
c'est-à-dire une réévaluation des rapports de production que 
le progrès extensif, apparemment au moins, permet de main- 
tenir. Les bergers qui n'ont pas davantage bénéficié de 
l'accroissement du prix des produits de l'élevage, n'ont donc 
profité, au contraire des agriculteurs, d'aucun accroissement 
d'activité, ils ont en contrepartie maintenu un artisanat 
abandonné par la plaine et se sont ainsi trouvés isolés des 
cultivateurs ou plus isolés d'eux qu'auparavant. 

Les producteurs du domaine, agriculteurs et pasteurs, ne 
sont pas de simples métayers ou fermiers, ou de simples 
travailleurs salariés, liés par des contrats nettement définis, 
exécutés avec rigueur ; davantage, ils sont les membres d'un 
groupement féodal, les sujets d'un maître qui les domine dans 
un ensemble complexe de rapports personnels. 



62 PAUL VIEILLE 

Ce type de rapports, comme tout autre d'ailleurs, ne peut 
trouver sa nécessité dans le groupement lui-même, elle ne 
peut provenir que de l'organisation de la société globale. La 
prise en observation du maître du domaine et de sa famille 
va nous permettre de préciser la place du groupement dans 
la société. 



Le maître de l'important domaine que Ton vient de décrire 
est nommé dans la région le « roi de l'orange » et l'on affirme 
qu'en une seule année, il a vendu pour près de dix millions 
de riais de fruits. Lui-même n'avoue que quatre millions 
comme revenu moyen de la culture de l'oranger au cours 
des trois dernières années auxquels il ajoute un million comme 
revenu de l'usine de thé, 400 mille riais pour le loyer des champs 
de thé, autant pour le revenu des troupeaux et 500 mille 
comme produit de l'exploitation forestière ; soit, si l'on 
ajoute des revenus moins importants tel que celui de la 
pêcherie, un revenu annuel moyen de l'ordre de 6,5 millions 
de riais. Ce revenu est valable pour les trois dernières années 
succédant à trois années où le profit avait été moindre en 
raison de la maladie des orangers ; il augmentera au cours 
des années à venir du fait de l'extension des cultures ; et il 
est probable qu'il n'a rien de comparable à ce qu'il était 
vers 1930, époque où les cultures de marché étaient encore 
peu étendues. 

Le grand coup de fouet au développement régional a été 
donné ici par l'ouverture, au lendemain de la Première Guerre 
mondiale, de la route de Téhran à Chalouss qui mit le 
marché de la capitale à quelques heures des productions 
locales. Réza Chah le premier en comprit l'intérêt économi- 
que. Il apparaît ici comme un entrepreneur brisant les cadres 
anciens de la production. Il se superpose au propriétaire du 
domaine étudié, le relègue dans une position de gérant ; par 
le système des corvées il fait construire un réseau routier, 
il implante les cultures nouvelles du thé et de l'oranger (9). 



(9) On trouvera l'évocation des confiscations de terres au temps 
de Réza-Chah dans A.K.S. Lambton, op. cit., pp. 256 et suivante notam- 
ment. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 63 

Le dynamisme économique de la région ne s'est pas démenti 
depuis cette époque, il contraste avec la stagnation du Guilan 
central dont le développement plus ancien est arrêté bien 
que susceptible de nouveaux progrès (existence notamment 
de terres de colonisation encore nombreuses) : il explique 
probablement aussi le caractère industrieux que l'on se plaît 
d'ordinaire à reconnaître aux paysans de cette extrémité 
orientale pour l'opposer à la nonchalance des populations du 
reste de la province. 

Lors de la chute de Réza Chah, les tribunaux invalident 
l'appropriation du domaine ; le propriétaire actuel rentre 
dans son bien avec les premiers documents de propriété que 
lui et ses ancêtres eussent jamais détenus ; en même temps 
il hérite de la plus-value apportée au domaine, et de l'impul- 
sion donnée à l'économie rurale. 

Le comportement n'est cependant pas (ou pas entière- 
ment, ou pas encore) un comportement « économique » au 
sens bourgeois du terme. Les documents de propriété pré- 
cèdent le fait des rapports sociaux. Pour défendre les revenus 
du capital foncier et ce capital lui-même, le maître du domaine 
a recours à des rapports de type féodal. Ces rapports entraî- 
nent une exploitation extensive dans la plupart des cultures, 
dans l'élevage et l'utilisation de la forêt, le maintien d'une 
culture de subsistance à moindre rentabilité, le riz, qui consti- 
tue le fond le plus général de l'alimentation du groupement 
féodal. La part du propriétaire foncier est en particulier en- 
tièrement autoconsommée par sa « maison », par les pauvres 
auxquels il est donné, par les bergers et les ouvriers de l'usine 
de thé auxquels il est distribué en paiement de services. 

Les rapports féodaux entraînent encore le surpaiement 
(indirect) des intermédiaires, chefs de villages et chef de 
troupeaux, qui tiennent en main la masse des producteurs, 
et le sous-paiement de l'ensemble de ces derniers, dont la 
participation à une intensification culturale n'est pas recher- 
chée. La politique de commercialisation est elle-même arrié- 
rée ; il en est ainsi pour les produits laitiers par exemple, 
vendus au moment de la production alors que la conservation, 
dont la technique est connue et peu coûteuse (10), per- 
mettrait de gagner 30 % grâce à l'augmentation des prix en 



(10) Technique montagnarde traditionnelle de l'emmagasinage sou- 
terrain. 



64 PAUL VIEILLE 

hiver. Le calcul économique est, d'une façon générale, in- 
connu ; la gestion de l'entreprise est inadaptée à l'intégration 
au marché. La comptabilité n'existe pas. Le revenu, cité plus 
haut, avoué par le propriétaire foncier, n'est qu'une grossière 
estimation obtenue par recoupements, par ailleurs il ne 
constitue que la somme des revenus monétaires nets des diffé- 
rentes activités de l'exploitation. Les frais généraux, dont les 
salaires de l'« entrepreneur » et des membres de sa famille 
qui travaillent sur l'entreprise, ne peuvent en être retirés 
parce que la notion d'une distinction entre entrepreneur et 
entreprise ou entre entrepreneur et propriétaire du capital 
foncier n'existe pas, l'un est identifié à l'autre. 

Dans l'utilisation des revenus on compte donc en contre- 
partie les dépenses de la « maison » du féodal. Les dépenses 
en monnaie à ce sujet sont faibles, presque toute la consom- 
mation alimentaire est produite par l'entreprise : riz, viande, 
produits laitiers, thé, fruits, légumes, poisson même. Seules 
exceptions notables, le pain et le sucre sont achetés. Au total, 
les dépenses monétaires courantes de la « maison », peuvent 
être évaluées à un maximum annuel de 200 000 riais ; à ce 
montant il convient d'ajouter la part en monnaie des salaires 
des domestiques, des chauffeurs, du maître des clefs, des 
chefs de village, etc., au total environ 250 000 riais. Les 
dépenses d'habitation sont faibles : le propriétaire foncier 
habite une maison modeste, déjà ancienne, non équipée, 
l'immeuble qu'il entretient à Téhran, à peine plus conforta- 
ble, n'a pas donné lieu à des dépenses récentes ; un fils 
cependant a fait dernièrement construire un chalet en bois 
dont le matériau, en grande partie produit par l'entreprise, 
n'a pas occasionné de frais. Dans l'ensemble, les dépenses 
sur le poste « habitation » peuvent être évaluées à quelques 
150 000 riais. Il convient encore d'ajouter aux dépenses de la 
maison celles d'un séjour récent, répondant surtout à un 
souci de prestige, de l'un des fils aux Etats-Unis (450 000 
riais) et les frais d'un mariage (300 000 riais). Au total pour 
les trois dernières années les sommes dépensées pour la 
« maison » du propriétaire foncier s'élèvent à 2 250 000 riais 
qu'on peut arrondir à 2,5 millions de riais pour avoir la cer- 
titude de n'être pas en dessous de la vérité. 

Parmi les frais généraux il reste à mentionner les impôts, 
200 000 riais et les « cadeaux » pour les fonctionnaires, 500 000 
riais par an, soit au total 2,1 millions de riais pour trois ans. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 65 

Sur les 19,5 millions de riais déclarés par le propriétaire 
foncier comme revenu des trois dernières années, 4,6 ont 
donc été dépensés en frais généraux. Le reste a, dans une 
large mesure, été investi en biens industriels et mécaniques : 
remplacement des machines de l'usine de thé (9 millions de 
riais), participation dans une seconde usine de thé (1,5 millions 
de riais), achat d'un générateur de 55 chevaux (500 000 riais), 
équipement d'un atelier de sciage pour le bois (450 000 riais), 
acquisition de machines à décortiquer le riz (350 000 rails), 
achat enfin de trois voitures automobiles (1 million de riais). Le 
placement foncier a été très faible par rapport à la somme 
des investissements précédents : quelques parcelles ont été 
achetées à des prix intéressants pour un total de 500 000 riais, 
mais, contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, aucune 
opération n'a été tentée sur le marché foncier téhranais, où 
au contraire un terrain bien placé a été vendu à bas prix. 

Le total des dépenses d'investissement s'élève donc à 13,3 
millions de riais pour les trois dernières années, dont 12,8 
pour l'investissement industriel et mécanique. Celui-ci repré- 
sente donc approximativement l'équivalent du revenu déclaré 
de deux des trois dernières années. La somme, en valeur 
absolue et relative, est considérable, mais son utilisation 
paraît loin d'être « économique ». La dépense la plus « inu- 
tile » est la participation dans la seconde usine de thé ; elle 
semble bien n'avoir été effectuée que pour faire plaisir à 
quelque relation qui n'a pas manqué de s'approprier aussi- 
tôt capital et revenus. Cette libéralité est a rapprocher d'une 
autre qui n'apparaît pas dans les comptes : pour satisfaire 
une ancienne promesse faite à un « ami », le défrichement 
d'une dizaine d'hectares a été offert gratuitement à ce der- 
nier qui ne paiera le loyer que lorsque l'orangeraie plantée 
sera en production (11). Les autres investissements n'appa- 
raissent pas davantage « économiquement » justifiés, l'achat 
des voitures répond pour une part à un souci de prestige, 
le fait est courant ; mais un investissement aussi important 
que celui du renouvellement mécanique de la première usine 



(11) Il est naturellement insuffisant d'en rester à propos de ces 
dons à une critique « économique », puisqu'ils ne procèdent pas dans 
les intentions de leur auteur d'un souci économique, mais entrent dans 
un système de dons et contre dons créateurs d'obligations. Les infor- 
mations obtenues ne permettaient toutefois pas de connaître la nature 
des obligations contractées dont le propriétaire foncier se libérait 
ainsi. 



66 PAUL VIEILLE 

de thé n'avait donné lieu à aucun calcul de rentabilité ; la 
production locale de thé vert s'avéra en fait insuffisante 
pour assurer le plein emploi de l'équipement. L'incapacité 
technique et commerciale des dirigeants du groupement 
féodal aidant, le taux de profit industriel sur le capital 
investi n'atteignit que 10 % (chiffre faible en Iran où 20 % 
est un taux modeste). 

Le calcul économique entre peu dans le comportement 
du propriétaire, aussi bien en ce qui concerne la gestion du 
capital foncier que celle des revenus. En fait, la terre est 
moins capital foncier que domaine féodal qui doit faire 
vivre partiellement en dehors du marché et en maintenir 
la structure donnée par une histoire. Le domaine n'a jamais 
été acheté, il n'est pas non plus monnayable, il s'identifie 
à la famille du féodal ; les moyens monétaires interviennent 
peu dans son exploitation. (Salaires réduits — prix du trai- 
tement des orangers, poste principal 500 000 riais environ). 
Les revenus en monnaie sont une sorte de surplus : ils ne 
paient pas un investissement et un effort mais sont une 
« libéralité » produite par les rapports féodaux. Il existe 
deux secteurs distincts, d'une part celui du domaine féodal 
où la circulation monétaire est faible, où l'investissement 
est fait en travail, où l'argent est parcimonieusement compté, 
mais, qui, par la commercialisation, produit un montant 
appréciable de monnaie : le « revenu » du propriétaire 
foncier, d'autre part celui de la dépense de ce revenu ; dans 
ce second secteur, tourné vers l'extérieur, la dépense n'est 
pas calculée, la générosité est fréquente. L'existence de ces 
deux secteurs et leurs relations sont fonctionnelles à l'es- 
sence même du féodal qui ne subsiste qu'en maintenant 
le paysan dans une étroite dépendance et dans la misère qui 
en est la conséquence, mais qui, par ailleurs, étant maître 
absolu a, vers le dehors, toutes les libertés. En fait c'est le 
travail du paysan qui paie la générosité et l'investissement 
industriel mal avisé du féodal, c'est lui encore qui contribue 
ainsi à renforcer la position de ce dernier dans les rapports 
de production. Pourtant le féodal, happé par le marché qui 
a permis une augmentation rapide des revenus, est hanté par 
l'« économie ». Il a retiré la culture de l'oranger des rap- 
ports féodaux, il cherche à rentabiliser l'investissement in- 
dustriel en louant l'usine de thé à l'Office du Thé, ce qui 
à la fois élève le taux de profit, supprime les aléas et permet 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 67 

d'accroître le niveau technique du personnel, il rêve de rem- 
placer la riziculture par une autre spéculation agricole, il 
aspire à intensifier l'exploitation forestière. 

Si l'on compare maintenant la somme des frais généraux, 
(4,6 millions de riais) et des investissements (13,3) des trois 
dernières années aux revenus avoués pour la même période 
(19,5), un trou de 1,6 millions de riais apparaît qui pourrait 
être beaucoup plus important si les revenus réels dépas- 
saient, ce qui est fort possible, le montant indiqué. 

Lorsqu'on fait observer cette différence au propriétaire 
foncier, qui apparemment est du reste toujours à court 
d'argent, il affecte de s'en étonner et se plaint d'être dans 
l'impossibilité de savoir où passe l'argent ; « on dépense 
trop », dit-il. En fait, en dehors de dépenses exceptionnelles, 
telles que cadeaux, dont on conserve mal la mémoire, et de 
dépenses incontrôlées de l'un ou l'autre des membres pré- 
sents de la famille, il est fort possible qu'une partie des reve- 
nus soit thésaurisée sous forme d'or ; cette thésaurisation 
serait inavouable en raison de sa fonction. Elle aurait en 
effet, essentiellement pour objet d'accumuler les disponibilités 
de manière à pouvoir verser en monnaie la part de l'héri- 
tage revenant également aux autres enfants que celui déjà 
désigné par le chef de famille comme son successeur. En 
d'autres termes, elle aurait pour objet de maintenir l'unité 
du domaine sous une seule autorité en désintéressant ceux 
qui pourraient prétendre au partage. Cette pratique ne serait 
guère différente de cette autre qui consiste à retirer de 
l'éventuel partage certaines parties du bien en les attri- 
buant individuellement au successeur désigné ; c'est notam- 
ment ce qui avait été tenté à propos de l'usine de thé. 



Le « roi de l'orange » a de nombreux enfants mais consi- 
dère l'aîné seulement comme son successeur à la direction 
de l'entreprise, dont il lui a progressivement cédé la gestion 
au cours des dernières années. 

Les filles ne peuvent de toutes façons prétendre à la 
direction qui est affaire d'homme ; toutes les habitudes loca- 
les s'y opposent, elles « sortent » de la famille paternelle 
par le mariage. Deux des trois filles du propriétaire foncier 



68 PAUL VIEILLE 

sont ainsi déjà « sorties », et ont perdu tout droit sur les 
revenus fonciers. Quant aux trois fils puînés, ils ont été 
instruits, envoyés dans les universités étrangères et leur 
père considère que désormais ils doivent vivre indépendam- 
ment du domaine. Il avait même été décidé que l'un d'eux 
entrerait dans la fonction publique (c'est une tradition 
quand il y a plusieurs fils d'en conserver un sur la terre, 
d'en envoyer un autre dans l'administration, de faire d'un 
troisième un mollah, Mirza Amou, etc.). Mais il n'a pas été 
satisfait à ces désirs. En conséquence, aucune aide n'est 
donnée à ce fils récalcitrant, alors que les autres cadets 
reçoivent quelques prestations. 

Le fils aîné n'a pas fréquenté l'Université. Au temps où 
ses frères étaient jeunes, puis étudiants, il a été intégré à 
l'entreprise, il est devenu l'Agha (le Monsieur, plus exacte- 
ment ici le Maître), à côté de son père, l'Agha Bozorg (le 
Grand Maître), il contrôle aujourd'hui, avec l'accord de 
son père, tout le domaine et l'ensemble de ses revenus. 

L'élimination des frères, encore une fois, n'apparaît pas 
« économique ». Une propriété foncière aussi importante 
pourrait offrir soit en indivis, soit en biens partagés, de 
l'occupation aux quatre frères : l'augmentation de l'intensité 
de culture, la promotion de la commercialisation, le calcul 
économique, exigeraient un gros effort auquel les énergies de 
tous les frères et leurs capacités intellectuelles (dont le déve- 
loppement a exigé des dépenses considérables) pourraient 
être employées. Rien de tel n'a été tenté. Pour s'expliquer 
ce comportement, il convient d'entrer dans la logique des 
rapports sociaux au sein du groupement. 

Observons d'abord que deux frères puînés ont, les diffi- 
cultés aidant, tenté de s'intégrer à l'exploitation agricole. De 
façon très « occidentale », ils ont d'abord cherché à se faire 
rendre justice auprès du père contre le frère aîné. Il ne leur 
a été répondu que par un mutisme obstiné. L'un de ces cadets 
s'est alors attaché au défrichement d'une vingtaine d'hectares 
et à la plantation d'une orangeraie dans les conditions pré- 
cédemment indiquées ; mais cette entreprise ne lui a pas 
apporté de revenus immédiats, et ne lui a pas permis de 
s'intégrer au groupement féodal. Par souci de l'unité (appa- 
rente) de la famille on ne lui a pas refusé l'usage des 
installations de sciage du bois, mais en tentant de constituer 
au sein du domaine une unité économique qui lui soit propre, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 69 

il a fait éclater au grand jour les dissensions familiales, 
et a ainsi donné prise aux critiques de son père et de son 
aîné sans pourtant diminuer l'autorité de ce dernier, sans 
modifier les rapports sociaux à l'intérieur du groupement 
féodal lui-même. 

En effet, dans cette société de personnes où la domina- 
tion est personnelle, toute lutte pour la maîtrise est lutte 
d'influence et diminution (momentanée) de la cohésion et 
du revenu. 

Rien dans le groupement féodal n'est décidé, ni contrôlé 
abstraitement, rien n'est effectué selon des normes prééta- 
blies et identiques pour tous, le contrat lui-même n'est 
qu'élément surajouté, entrant dans le jeu des rapports de 
forces ; tout est équilibre de forces reposant sur le maître 
qui tient en main les réseaux de relations, qui connaît cha- 
cun (aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du groupement) 
et sait ce qu'il peut en attendre, que réciproquement chacun 
connaît dans des formes définies mais interindividuelles de 
relations. Il ne peut y avoir qu'un dirigeant du domaine 
féodal. L'équilibre réalisé autour du maître est fragile parce 
que complexe, son élaboration demande durée et patience, 
l'apprentissage de la maîtrise se confond avec sa transmis- 
sion, l'un et l'autre sont longs. 

Si deux fils se disputent la domination de la terre, leur 
concurrence donne prise au jeu des surenchères des paysans 
qui vont tendre à arracher à l'un et à l'autre certaines 
concessions. 

De même, le remplacement du successeur désigné et 
formé à cet effet ouvrirait un « interrègne » aux conséquen- 
ces socio-économiques imprévisibles. Le chef de famille, qui 
s'identifie et identifie sa famille au domaine, ne peut s'y 
résigner. En aurait-il, ce ne sont pas ses penchants pour tel 
ou plusieurs de ses fils qui comptent, c'est l'entreprise qui 
décide. Le problème ne relève pas des sentiments. Il n'y a 
même pas, par exemple, préférence d'ordre affectif pour le 
premier né. D'ordinaire il y aurait au contraire défiance à 
l'égard du fils aîné, mieux aimé de sa mère et plus attaché 
à elle et donc en quelque sorte, représentant de la famille 
alliée. Le père, maître féodal, a tendance à choisir comme 
successeur son fils le plus « obéissant » et le moins intellec- 
tuellement doué. Le plus obéissant de manière à ne pas 
risquer d'être dépouillé par celui que, de son vivant, il met 



70 PAUL VIEILLE 

en place. Le moins doué afin qu'il se conforme davantage 
à la tradition et soit moins tenté d'introduire des innovations 
(permettre de s'asseoir en présence du maître, interdire de 
baiser la main, discuter d'égal à égal) qui diminuent le 
respect et la crainte inspirés au métayer. C'est pour les 
mêmes motifs que le fils choisi ne sera envoyé ni à l'Univer- 
sité, ni à l'étranger, mais intégré par l'usage. Par contre, les 
fils que l'on a écartés et instruits parce qu'on les destinait 
à d'autres carrières sont désormais un danger pour le grou- 
pement féodal. Ils en ont oublié les règles habituelles et les 
réalités quotidiennes et donc, ne sont pas capables d'en 
restructurer les relations autour d'eux. Leurs tentatives, 
maladroites et vouées à l'échec, sont ainsi doublement 
condamnables. 

Or, la restructuration d'un groupement féodal exige des 
qualités de ruse, de force et d'assurance qui étaient moins 
nécessaires au successeur intégré par l'usage. 

Considérons par exemple les intermédiaires féodaux 
situés entre le maître et la foule des paysans, ils sont le 
moyen d'action nécessaire du premier sur les seconds, leur 
conquête est le moyen le plus sûr de parvenir à la maîtrise. 
Mais ils ont un rapport défini avec le maître actuel, et le 
premier de leur devoir est de lui rendre allégeance person- 
nelle, c'est-à-dire de le considérer comme maître de l'équili- 
bre du groupement et de faire converger vers lui les revenus 
du domaine ; toute infraction à cette règle appellerait en 
réponse une grave menace sur leur situation. Ils ne peuvent 
donc envisager de modifier leur comportement sans assu- 
rance précise sur leur future situation personnelle et sans 
certitude (seule l'expérience peut la donner), sur la capa- 
cité du prétendant à diriger le domaine. Ils ne peuvent 
de plus s'engager ouvertement tant que la situation n'est 
pas mûre, tant que le succès n'est pas assuré ; s'il l'était, 
ils se hâteraient par contre d'aider à la réussite du nouveau 
maître. 

A tous les niveaux, les rapports de type féodal ne per- 
mettent qu'une économie extensive ou freinent son intensifi- 
cation. Les luttes constantes entre personnes (entre paysans» 
entre paysan et maître, entre prétendants à la domination) 
accaparent et usent les énergies ; la production et sa promo- 
tion sont reléguées au second plan. Les relations inter- 
individuelles, les relations familiales elles-mêmes, sont 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 71 

entièrement polarisées par la lutte pour la puissance, la 
richesse. L'amitié et l'affection ne trouvent pas de place. 
La forme de la famille féodale est, en définitive, déterminée 
par les rapports de production (12). 

La famille étudiée est de forme conjugale mais conserve 
certains traits de famille patriarcale, ou indivise. Elle n'est 
pas la famille patriarcale-conjugale dans laquelle les fils et 
leurs ménages demeurent jusqu'à la mort du père : ici les 
fils, sauf un, sont éliminés du vivant même du père (à moins 
qu'ils ne se soient soumis au successeur désigné), parce 
qu'il ne peut y avoir qu'un possesseur, qu'un maître du 
domaine féodal. La famille cependant n'est pas non plus 
une simple famille conjugale ou même une famille-souche. 
Le maître de la terre s'occupe de l'avenir de ses fils, cherche 
à les placer, leur fournit éventuellement une aide financière. 
Il tend comme on va le voir, à décider des mariages et à 
demeurer l'autorité morale de la famille patriarcale éclatée. 

Il ne s'agit d'ailleurs pas là d'un simple héritage, d'une 
survivance de la famille patriarcale indivise, mais d'un 
comportement lié aux rapports sociaux au sein de la société 
féodale. 

L'observation d'un mariage, celui du plus jeune des fils 
du propriétaire foncier, va nous donner l'occasion de pous- 
ser plus avant l'analyse de la structure familiale (rapports 
au sein de la famille, rapports entre familles) et de sa 
fonction sociale (relations avec le groupement féodal et le 
hors-groupement ) . 



Les descriptions de mariage en Iran sont nombreuses , 
Il n'est guère de monographie sur ce pays qui ne retrace le 
déroulement de quelqu'un d'entre eux. Malheureusement, 
ces comptes rendus ne sont habituellement que des descrip- 
tions plus ou moins minutieuses et heureuses des caractères 
folkloriques de la fête et ne provoquent le plus souvent 
que l'ennui. L'essentiel de l'événement, sa signification 



(12) A titre de comparaison, voir A. Bennigsen, « La famille musul- 
mane en Union Soviétique », in Cahiers du Monde Russe et Soviétique. 
I, mai 1959, pp. 83-108. 



72 PAUL VIEILLE 

sociale, est ordinairement oublié si bien que les faits les 
plus importants ne sont pas vus et que les autres n'ont 
plus de sens. 

Le mariage est une occasion privilégiée de rapports 
sociaux et un moment révélateur pour leur observation. La 
grande fête du mariage est le passage d'une femme d'un 
groupe à un autre groupe, de la famille de son père à la 
famille du père de son mari. Ce n'est pas l'union d'un 
homme et d'une femme, le début d'une vie commune, d'une 
relation amoureuse qui sont fêtés ; ceci ou cela a pu débuter 
plutôt, dès après le mariage religieux, sous le toit du père 
de la jeune femme. C'est ce qui s'est produit dans le cas 
du mariage observé : l'union avait été religieusement consa- 
crée de nombreux mois avant la « fête civile » mais cette 
circonstance n'avait donné lieu au déploiement d'aucun faste. 

Les circonstances d'un autre mariage, celui de la fille 
cadette du propriétaire foncier, nous permettent de préciser 
davantage le rapport entre les deux cérémonies. Le mariage 
religieux a été prononcé il y a plusieurs mois, mais la céré- 
monie « civile » n'a pas encore eu lieu. Les époux vivent donc, 
momentanément, dans la maison du père de la jeune femme 
et les relations sexuelles leur sont autorisées. Cependant la 
jeune femme s'y refuse. En effet, l'annonce d'un enfant exige- 
rait qu'elle passât rapidement, moyennant la fête civile du 
passage, sous le toit de la famille de son mari. Or une fois 
« sortie » de la maison paternelle, elle ne pourrait plus pré- 
tendre recevoir d'argent ou toute autre forme d'aide, ni, 
étant éloignée, effectuer les pressions nécessaires sur son 
père ; or elle estime que son trousseau n'est pas encore suffi- 
samment fourni et désire en conséquence rester encore 
quelques temps dans sa maison d'origine (13). 



(13) Le retard apporté à la cérémonie civile, au transfert de la 
jeune femme d'une maison à l'autre a pour motif l'attente du paiement 
complet du Nahrdine (ou Shirbana ou Kalym), dédommagement que la 
famille de l'époux doit donner à la famille de la mariée en contre- 
partie de la jeune femme. Mais, cette pratique est aujourd'hui rare. 
Dans ce cas, les relations sexuelles sont d'ailleurs, dans l'intervalle, 
interdites aux époux. Le délai observé dans le cas étudié a pour raison 
l'attente par la jeune fille de la constitution de la dot par son père. La 
différence est remarquable ma s les significations relatives de l'un et 
l'autre mariages ne sont pas modifiées. 

Au passage, on notera par ailleurs la différence entre Nahrdine prix 
d'achat de la fiancée payé par la famille de l'époux, et Mehrié, (ou 
Mahr), douaire, dédommagement que le mari s'engage à donner en cas 
de répudiaiton. Il est trop peu dire que le premier qui tend effecti- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 73 

On voit ici la fonction relative des deux mariages. Le 
premier, le mariage religieux, est la formalisation au sein 
de la religion du sentiment de gravité qu'inspire au groupe 
social l'union d'un homme et d'une femme ; le sens de cette 
gravité, de cette importance apparaît dans le second acte du 
mariage, le « mariage civil » qui est la sortie d'une femme 
d'une famille et son entrée ou plus exactement l'entrée d'une 
« génitrice » dans une autre famille. Pour bien marquer cette 
arrivée, une vache est d'ailleurs sacrifiée à la porte de la 
maison du père de l'époux sous les pas de la jeune femme, 
qui doit marcher dans le sang répandu, signe de fécondité. 
C'est d'abord cette entrée d'un nouveau membre de la famille, 
la promesse de continuité biologique, de continuité « dans le 
sang » qui est fêtée dans la famille conçue comme suite de 
générations. A ce premier caractère, s'en ajoute immédia- 
tement un autre, celui de l'alliance de deux familles. La 
jeune femme apporte non seulement une promesse d'exten- 
sion verticale, mais en même temps un « sang » étranger 
pour la perpétuation de la « race » et donc immédiatement 
une extension latérale de la famille, qui a d'autant plus de 
prix que la famille alliée est plus puissante. On le montrera 
plus loin. Pour l'instant il convient d'expliquer le sens de 
ces valeurs biologiques affirmées, « sang » et « race ». En fait, 
ce ne sont que des symboles découlant de la structure sociale 
et l'exprimant. Celle-ci n'est pas faite de rapports d'individus, 
d'entreprises, de classes sociales, ou de communes par exemple, 
mais seulement des rapports de familles identifiés à des terres 
exploitées ou à des domaines possédés qui leur apportent 
leur subsistance. Ces rapports entre familles ne sont pas 
stables, ils ne sont pas fixés, notamment par la propriété 
bourgeoise (ou ne l'étaient pas jusque dans un passé récent) ; 
la terre n'est pas tant possédée que dominée, elle est domi- 
née par les plus puissants et la domination change avec la 
puissance des familles, selon le rapport de leurs forces, en 
d'autres termes, selon le nombre de leur descendance et de 
leurs alliances, et selon l'étendue des terres et de la popula- 



vement à disparaître s'est transformé dans le second. Les deux presta- 
tions ont des fonctions bien différentes : la première dédommage la 
famille de la jeune fille de la perte d'un de ses membres, d'une repro- 
ductrice, la seconde dédommage la famille de la jeune fille ou la jeune 
fille elle-même du préjudice subi du fait de la rupture d'une alliance 
contractée. 



74 PAUL VIEILLE 

tion qu'un tel groupement domine. La meilleure façon d'ac- 
croître l'influence d'un groupe familial, est de l'étendre par 
les enfants et par les mariages, de lui intégrer d'autres 
groupes familiaux par des alliances matrimoniales. De même, 
le meilleur moyen d'accroître la cohésion d'un groupe fami- 
lial étendu existant, est de multiplier les alliances en son 
sein d'où les mariages entre cousins. Cette politique des 
alliances est pratiquée non seulement par les propriétaires 
fonciers, mais aussi par les paysans. Ces derniers cherchent 
à s'allier soit au propriétaire foncier, soit au chef du village, 
soit à d'autres familles paysannes déjà étendues et puissantes 
pour se protéger et se défendre dans les rapports de pro- 
duction. 

Le mariage est donc un des grands moments de l'histoire 
de la famille, c'est pourquoi il est l'occasion d'une manifes- 
tation de puissance et de richesse. 



Plus précisément cependant se déroulent parallèlement 
deux fêtes, l'une éclipsant l'autre par son éclat : la fête 
masculine et la fête féminine. 

Hommes et femmes sont séparés durant le mariage 
comme ils le sont dans le déroulement des jours communs. 
Pendant la fête, espaces occupés par les hommes et les fem- 
mes sont habituellement nettement distingués. Les secondes 
se tiennent presque toujours dans la maison, les premiers 
à l'extérieur ; lorsque ceux-ci (ou certains d'entre eux, visi- 
teurs de marque), pénètrent dans la maison, ils n'entrent 
pas dans les pièces réservées aux femmes. L'affectation des 
pièces change cependant d'une journée à l'autre, d'une nuit 
à l'autre, voire d'un moment à l'autre, selon leur convenance 
et spécialement selon leur taille ; la literie, constituée par 
des matelas, draps et couvertures, pliée dans la journée, n'a 
pas plus d'affectation. Les repas ne sont pas pris en commun. 
Les femmes ne sont pas admises dans la grande salle où les 
hommes sont servis, elles prennent leur nourriture dans la 
partie féminine de la cuisine, en plein air, où, inversement, 
les hommes ne sont pas autorisés à se rendre. Comme sur 
d'autres points importants, pour faire respecter la règle de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 75 

la séparation des sexes, le chef de famille intervient parfois. 
Il s'agit en fait d'autre chose que de deux catégories définies 
par le sexe : deux groupes fêtent, chacun à sa manière, l'évé- 
nement du mariage. 

La fête des femmes dans la maison du père de la mariée, 
puis dans celle du père de l'époux, est la célébration du 
départ puis de l'arrivée d'une compagne, c'est une fête de 
peine et de joie, une fête de l'amitié, c'est une fête person- 
nelle où l'on prend plaisir au jeu de la danse, où l'on rit, où 
les sentiments s'expriment librement. Elle se déroule dans 
la maison (la maison d'origine, puis la maison d'arrivée). La 
fête des hommes, c'est une fête publique, la célébration d'une 
« famille » identifiée à un domaine, l'une et l'autre dépassant 
largement les membres vivants de cette famille (et plus 
encore les époux), à la fois dans le temps, et dans la popu- 
lation concernée. Aussi est-ce une fête ritualisée, réglementée, 
sur laquelle règne un corps de police sévère. C'est finalement 
une fête sans vie où aux signes extérieurs, chacun épie la 
place des autres dans la structure des relations de personnes. 
La fête doit faire éclater la puissance et la richesse du maître. 
Les principaux signes en sont le nombre de personnes reçues, 
l'abondance des victuailles, et le nombre de voitures dans 
le cortège nuptial de la maison du père de la jeune femme 
à celle du père de son époux. Le propriétaire foncier, selon 
son habitude, a refusé les cadeaux que les invités, selon la 
tradition, apportaient pour participer aux frais de la fête ou 
contribuer à l'établissement des époux. L'argent, il l'a pure- 
ment et simplement refusé ; il considère la monnaie comme 
bien de prestige qui devrait lui être réservé en tant qu'in- 
termédiaire d'échange entre le groupement et le marché ; il 
ne saurait l'accepter sans déchoir. Les cadeaux en nature, il 
les a retournés aux enfants des donateurs (acceptation et 
don égal en retour), comportement manifestement nouveau 
puisque c'est justement un privilège féodal de recevoir des 
cadeaux, lors du mariage de ses enfants. Par là, le maître de 
la terre trahit l'origine de son enrichissement récent, il ne 
veut plus dépendre, lui-même, au moins en cette occasion, 
du système traditionnel de prestation et contre prestations 
même si, à l'égard de ses inférieurs, il maintient les pratiques 
habituelles. 

L'apparat déployé à l'occasion du « mariage civil » des 
enfants se mesure cependant à l'importance de la famille 



76 PAUL VIEILLE 

partenaire dans le mariage. Ainsi le fils aîné lui-même, quoi- 
que désigné comme successeur, n'a pas eu droit à un faste 
aussi important que celui de son plus jeune frère : il avait 
épousé une femme de famille modeste. Comme on Ta dit, ce 
n'est pas seulement l'entrée d'une « génitrice » qui est fêtée, 
mais aussi la qualité du « sang » qu'elle apporte c'est-à-dire 
celle de l'alliance dont elle est très précisément l'objet. 

Ayant ainsi distingué les deux parties complémentaires 
de la fête du mariage, on peut rapidement en décrire les 
principales phases. Durant les deux premiers jours, dans la 
maison du père de la jeune femme, c'est la cérémonie d'adieux 
du groupe des femmes qui domine. Dans le même temps, 
dans la maison du père de l'époux, se déroulent les récep- 
tions publiques essentiellement masculines, que l'on analy- 
sera plus loin : réjouissance donnée, puissance reconnue. 
Puis, au milieu de la troisième journée, les hommes de la 
famille du mari vont chercher la jeune femme, entraînant 
à sa suite toute sa famille, hommes et femmes. Ils paradent 
dans la ville, y montrant l'épousée. Toute l'affaire conserve 
des traits d'enlèvement qui soulignent (a contrario) l'alliance 
entre familles ; elle est menée par les hommes puisqu'elle 
concerne la politique familiale et se déroule à l'extérieur 
de la maison ; un représentant du groupe féminin qui va 
bientôt acceuillir l'épousée est cependant nécessaire pour 
chaperonner la jeune femme. Au retour à la maison du père 
de l'époux, les deux fêtes se rejoignent quelques instants pour 
la réception : hommes et femmes, celles-ci agglomérées près 
de la porte, font cercle devant la maison, tandis qu'un spec- 
tacle « folklorique » est donné. Puis à nouveau, groupe des 
hommes et groupe des femmes se séparent ; au sein du 
second commence une fête (chants et danse) à laquelle le 
jeune époux est admis ; elle se poursuivra longtemps dans la 
nuit et s'éteindra bien après que se soit arrêtée, dehors, la 
fête masculine qui connaîtra pourtant dans cette soirée son 
moment le plus animé. 

Sur cette toile de font sont accrochées des représentations 
folkloriques à symbolisme erotique, démonstration de force 
physique chez les hommes, de souplesse dans la danse chez 
les femmes. Celles-ci ne se livrent volontiers à la danse qu'en- 
tre elles, en dehors du regard des hommes ; elles se font prier 
pour danser devant un public masculin et ne s'y rendent que 
de mauvaise grâce. La seule femme constamment au milieu 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 77 

des hommes et y dansant appartient au hors-groupe des 
« artistes ». C'est aussi une signification erotique qui est 
attachée au bain des époux et surtout à la recherche de la 
complète nudité de la femme qui la veille du mariage doit 
raser tous les poils de son corps, ou encore à cette scène 
rituelle du mariage religieux, où l'oval du miroir, symbole 
de l'eau et de la fécondité renvoie à la femme son nouveau 
visage de génitrice dans la symétrie des chandeliers, symboles 
de la force et de la puissance masculine. 

Constamment les contrastes entre sexes sont symbolique- 
ment accusés, comme hommes et femmes se séparent dans 
la vie sociale en deux groupes, qui loin de chercher à 
s'identifier, tendent au contraire à s'opposer dans la complé- 
mentarité : intérieur et extérieur ; vie privée et vie publique ; 
domaine de la consommation et domaine de la production, 
où, lorsque la femme participe à la production, travaux 
minutieux et de longue haleine et travaux exigeant une 
rapide dépense d'énergie ; grâce et force ; renonciation à 
la possession et lutte sans pitié pour la puissance, etc. Il y 
a division des fonctions et division des valeurs, chaque 
groupe étant privé des valeurs de l'autre et aucun d'eux n'ap- 
paraissant objectivement minorisé par rapport à l'autre, 
puisque chacun est étranger au monde de l'autre et n'y 
pénètre que par l'autre. Cette séparation radicale entre sexes 
est fonctionnelle à la constitution de la société en familles qui 
s'allient pour se perpétuer, se renforcer, former des groupes 
puissants. Les femmes, instruments d'alliances dans les poli- 
tiques familiales doivent être tenues par les maîtres de ces 
politiques, leur accès doit constituer le privilège des chefs 
de famille et elles doivent être recluses. Mais en même temps, 
en raison encore de leur caractère d'instruments d'alliances, 
elles n'appartiennent au fond ni à la famille donatrice, ni à la 
famille réceptrice. La composition de la dot montre que la 
femme, quoique sortie de la maison de son père, demeure 
étrangère à la famille masculine de son mari ; elle tend à 
emporter tout ce dont elle aura besoin comme instrument 
de production (ustensiles de ménage) et comme bien de 
consommation de longue durée (vêtements, literie, etc.) Il en 
est de même dans le statut des enfants auxquels la femme 
donne naissance. En droit et par le milieu auquel ils sont atta- 
chés, ils appartiennent à la famille du mari ; mais de son 
côté, la famille de la femme attend de l'affection mère- 



78 PAUL VIEILLE 

enfants qu'elle produise un attachement de ceux-ci à la 
branche maternelle. 

Par le mariage, la femme entre dans un groupe de femmes 
relativement autonome. Ce sont deux groupes étrangers qui 
s'allient pour la perpétuation de la « race », fonction supé- 
rieure de la famille : les hommes d'un côté appartenant à 
une même famille, les femmes de l'autre provenant des 
familles étrangères et représentent par leur groupe, l'ensemble 
des familles étrangères alliées. Les choses sont quelque peu 
modifiées lorsqu'en raison de l'extension du mariage entre 
cousins, les femmes ne sont pas étrangères à la famille des 
hommes ; l'existence de deux groupes, l'un masculin, l'autre 
féminin n'en subsiste pas moins. 

En un sens, la société est composée de deux parties 
complémentaires, le côté masculin, dont la force vient de 
l'extérieur, des luttes politiques entre familles, de lignages 
et groupement de lignages, c'est l'aspect patriarco-féodal de 
la société qui domine mais laisse subsister le côté féminin à 
caractère matriarcal qui règne dans l'univers clos et parcelle 
des maisons. 

Hommes et femmes ayant des domaines et des fonctions 
nettement distincts ont peu l'occasion d'entrer en conflit. 
Les deux groupes peuvent cependant s'opposer lorsque sur 
un même objet ils ont des intérêts différents et tentent de 
réaliser les valeurs qui leur sont propres. Il en est ainsi en 
particulier dans le choix d'une épouse. Ce choix est tradition- 
nellement affaire de famille, mais il y a fréquemment tension 
entre hommes et femmes à ce propos. Le groupe des hommes 
et le chef de famille investi de la responsabilité de la famille 
comme suite de générations et comme élément de la struc- 
ture sociale, cherchent dans la bru une alliance capable de 
fortifier leur situation. Le groupe des femmes par contre 
cherche à réaliser l'harmonie et l'amitié en son sein. Symbo- 
liquement on coud la bouche de la belle-mère de la jeune 
femme au cours du mariage, frein bien faible aux disputes 
lorsque la bru n'agrée pas à sa belle-mère ! Dans la famille 
traditionnelle, le renvoi d'une épouse, rupture d'alliance pour 
les hommes, a habituellement pour cause les incompatibi- 
lités de caractère dans le groupe des femmes. 

Hommes et femmes ont donc chacun leur candidate 
choisie en raison de valeurs et au travers de systèmes de 
relations qui ne coïncident pas, les premiers cherchent davan- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 79 

tage l'alliance de familles puissantes (leur candidate est une 
famille), les secondes espèrent une présence qui ne boule- 
verse pas l'équilibre du groupe : leur candidate est une 
femme. 

Certes la décision est formellement de la seule compé- 
tence de l'homme, mais la position des femmes pour l'avenir 
des alliances familiales est trop importante pour être négli- 
gée, leur agrément doit être recherché. Cependant, hommes 
et femmes s 'opposant en fonction de préoccupations diffé- 
rentes, ne peuvent évidemment pas discuter raisonnablement. 
Aussi est-il fréquemment fait appel dans ces tentatives de 
persuasion mutuelle, à la devination, au sort et à l'interpré- 
tation des songes. C'est par ailleurs sans doute dans cette 
opposition des groupes masculins et féminins qu'il convient 
de voir l'origine de cette croyance que les « cousins sont 
mariés dans le ciel ». Le mariage entre cousins parallèles 
permet aux hommes d'affirmer la cohésion d'un groupe de 
ménages, et n'introduit pas dans le groupe des femmes un 
élément inconnu qui pourrait être source de discorde. Il est, 
semble-t-il d'ailleurs, une solution plus féminine que mas- 
culine. 

Dans la famille ici considérée, trois des enfants sont 
mariés à des cousines, mais dans l'un de ces mariages, la bru 
n'a pas été choisie par ses beaux-parents, l'union est née 
de l'affection préalable des époux ; comportement nouveau 
qui n'a pas suscité l'opposition de la famille puisqu'il satis- 
faisait les desseins du groupe des hommes, du groupe des 
femmes, et du ciel. 



L'organisation de la fête du mariage montre comment la 
famille féodale tend à ordonner la société autour d'elle. Il 
ne s'agit bien entendu que de la fête masculine puisque la 
fête féminine n'est qu'une fête amicale moins nombreuse, 
où les groupes sociaux ne sont pas différenciés, et qui n'est 
pas « organisée ». 

Le « grand Maître » de la fête est le propriétaire foncier 
lui-même, le patriarche de la famille dominante, il intervient 
peu mais est craint de tous. Apparemment, il ne participe 



80 PAUL VIEILLE 

guère à la fête ; le plus clair de son temps, il le passe 
enfermé dans une chambre, où il reçoit les visiteurs impor- 
tants. Parfois il apparaît à la fenêtre ou fait sa tournée, 
toujours taciturne et ne s'attendrissant qu'à la vue de ses 
petits-enfants. 

L'organisateur de la fête c'est le fils aîné, le successeur 
désigné. Malgré son inimitié pour son jeune frère, il doit 
être présent, prendre soin des invités, surveiller la prépa- 
ration des repas, etc. Quant à celui des frères cadets dont ce 
n'est pas le mariage, disputant la place de l'aîné, il ne peut 
manquer d'être là, de tenter d'éclipser son frère en prenant 
des responsabilités. Sous les ordres des deux frères, et éven- 
tuellement du père, les intermédiaires féodaux sont les agents 
d'exécution de l'autorité. Les membres de la famille domi- 
nante ne donnent pas d'ordre en public, ils doivent conser- 
ver une distance à l'égard du public de la fête et offrir une 
possibilité de recours. Les intermédiaires sont le moyen 
normal de transmission de la volonté des maîtres. Ils règlent 
la police de la cérémonie, l'ordre de la cour, l'entrée de la 
maison et de la salle des repas, le maintien à l'écart des 
enfants, le ravitaillement de la cuisine, etc. Dans leur tâche 
de police ils utilisent les agents présents de l'Etat : garde- 
champêtres et gendarmes qui leur sont en fait subordonnés. 

Les techniciens du domaine, spécialement les travailleurs 
qualifiés de l'usine du thé occupent dans le groupe dirigeant 
une place particulière mais relativement non hiérarchique. Ils 
sont chargés des illuminations et de l'acoustique, et leur 
prestige est mis en évidence par le fait que c'est l'un d'eux 
qui revendique et obtient le privilège de conduire la voiture 
du jeune couple au cours de la parade. 

Propriétaire et ses fils, intermédiares féodaux, agents 
d'exécution de l'Etat au service du féodal, techniciens, les 
cadres du groupement organisent la fête. Le public est divisé 
selon les catégories que les maîtres distinguent dans la société. 
Le premier jour de la fête sont reçus « les musulmans », 
c'est-à-dire les paysans, les bergers, les pauvres et les prêtres. 
Le second jour est réservé aux « influents », c'est-à-dire aux 
fonctionnaires locaux moyens et grands de l'Etat et à ceux 
qui peuvent peser sur l'administration. Le troisième jour 
est celui de la famille du propriétaire foncier et de ses 
relations. 

Ainsi pour le propriétaire foncier la société se divise en 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 81 

trois catégories : (I) le groupe familial au sens le plus exten- 
sif comprenant toutes les personnes apparentées par le sang 
et les alliances ; (II) les producteurs du domaine ; (III) le 
hors-groupement ou l'anti-groupement composé de tous les 
représentants de la société globale qui ont des relations avec 
le groupement féodal. 

Les relations, telles que les perçoit et les veut le proprié- 
taire foncier, entre ces trois catégories sont précisées par 
l'analyse des positions de chacune dans la fête. Les paysans 
et bergers participent en fait aux trois journées du mariage, 
mais y occupent chaque fois une place différente. Le premier 
jour leur est consacré ; ils sont ce jour là les invités, et s'ils 
sont reçus le premier jour, c'est que leur rang social est 
plus bas que les invités du second jour plus proche du 
moment crucial de la fête, de l'entrée d'une femme nouvelle 
dans la maison du maître. Le second jour, les paysans sont 
à nouveau présents, mais en spectateurs sagement alignés, 
regardant passer les influents ; ces invités de marque du 
maître sont pour eux, comme leur nombre est pour ces invités 
signe de puissance du propriétaire foncier : les paysans 
manifestent aux influents la force et la richesse du groupe- 
ment, les influents manifestent aux paysans les menaces du 
monde extérieur dont seul le féodal les sauve. 

Le troisième jour les paysans sont encore là ; tantôt 
alignés, tantôt approchant le cœur de la fête, assistant à la 
réception de la mariée alors que les influents en sont 
absents ; ce qui indique que si le statut social des premiers 
est bas, s'ils sont la « troisième classe » de la société, ils sont 
pourtant liés par un lien personnel au propriétaire foncier 
et à sa famille. En réalité ils sont une masse de liens per- 
sonnels. Durant la fête, ils sont effectivement la masse et 
sont traités comme tels ; ils relèvent de la police du féodal. 
Pour les contenir, les agents de l'ordre au service du maître 



(14) Cf., entre autres, C. Op't Land, The handing over of the dowry, 
mutligraphié, Institut d'Etudes et de Recherches Sociales, Tehran, 
1962, 5 p. (observations faites dans le Guilan). Le père de la jeune 
femme se soucie de la fécondité de sa fille : il inclut dans la dot des 
jupons rouges (le rouge, couleur du sang, est symbole de la fécondité). 
La signification de la dot apparaît encore dans le fait que le dédom- 
magement ou douaire (mehrié) que le mari s'engage à donner à la 
femme en cas de répudiation, doit être en rapport avec la valeur de 
la dot. La femme (ou sa famille) reste propriétaire de ce qu'elle ap- 
porte et seulement de cela. 



82 PAUL VIEILLE 

utilisent soit des lanières, qu'ils font tournoyer au-dessus 
des têtes ou abattent sur le sol à proximité des pieds, soit 
des bâtons qu'ils manœuvrent comme pour diriger les bœufs 
durant le labour. C'est davantage la peur qui règle les mou- 
vements des paysans que la force physique elle-même. Celle-ci 
par contre intervient parfois dans les rapports entre le corps 
de police et les bergers, dont le statut différent s'observe 
jusqu'ici. 

Durant les trois jours du mariage, paysans et bergers ont 
la possibilité de manger à satiété. Au cours des deuxième 
et troisième journées, lorsqu'après le repas des invités, les 
portes sont ouvertes aux « spectateurs », c'est une bousculade 
inouïe, une ruée sur le riz et la viande préparés, qui sont 
mangés avec avidité. La présence d'un orchestre est la 
seconde satisfaction. Musique et danse font partie du rituel 
du mariage civil, elles doivent accompagner tous les moments 
importants de la fête (maison du père de l'époux durant 
les trois jours, bain public lors des ablutions de la mariée 
puis du marié, départ de la jeune femme de la maison de 
son père, etc.). Mais dans cette fête formalisée, il n'y a pas 
de place pour la joie ; l'expression d'un bonheur de vivre 
est absente et les enfants sont éliminés (ils jouent à l'exté- 
rieur de l'enceinte de la fête) ; le seul moment d'animation 
viendra de l'intrusion des femmes dans ce monde guindé des 
rapports sociaux masculins. L'orchestre est isolé du public, 
il n'est pas du public. Les musiciens viennent de la grande 
ville, et sont sans contact avec la population locale ; ils 
demeurent isolés durant toute la fête, mangent seuls, n'ayant 
l'occasion de parler à personne, couchant dans une chambre 
qui leur est réservée et que l'« artiste » (féminine) partage 
avec les musiciens alors que dans toute la maison la sépa- 
ration des sexes est rigoureuse. 

Ils ne peuvent travailler sans opium. Ils jouent mal et 
dansent mal, ils connaissent à peine la musique et la danse 
folkloriques et leurs adaptations modernes. Ils ne connaissent 
pas mieux les airs à succès étrangers et sont incapables 
d'improvisation. Les organisateurs de la fête ne se font pas 
d'illusion. Ces amuseurs publics sont tout juste bons pour 
les badauds et les paysans qui écoutent bêtement une musi- 
que mauvaise mais chargée du prestige de la ville et scrutent, 
spectacle combien insolite, les formes de putain de l'artiste, 
pour la région, légèrement habillée. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 83 

Sur le plan moral, les compensations sont celles de la 
religion. Elle est le lot ordinaire des paysans, mais, en ces 
journées de faste, ils en observent les préceptes, alors que 
les autres catégories sociales, sous leurs yeux, s'en écartent 
ostensiblement. Le propriétaire foncier, organisateur de la 
fête, organise cette ségrégation, il veille à maintenir le carac- 
tère religieux des paysans, transforme en catégorie religieuse, 
les « musulmans », ce qui est catégorie dans les rapports de 
production, encadre cette catégorie par les prêtres, lui refuse 
les boissons alcoolisées et autres aliments religieusement 
interdits, servis à profusion aux autres catégories d'invités 
pour lesquels ils sont signe de luxe et de richesse. Les pay- 
sans sont privés du signe de la richesse comme ils le sont du 
bien être et doivent tirer de cette privation un avantage 
moral, celui de se conformer aux préceptes religieux. 

Mais voici les princes du mal, les personnages du second 
jour, petits et moyens fonctionnaires, avec lesquels la famille 
dominante est en relation constante, agents subalternes et 
chefs de services locaux et régionaux, et au-dessus d'eux les 
« influents » proprement dits : députés et autres personna- 
ges importants de la province ; tous, grands ou non, mena- 
çants ou alliés, vivant de l'entreprise et y perpétuant les 
rapports féodaux, craints et méprisés par le propriétaire 
foncier et les paysans. Tous mal rémunérés par l'Etat et 
avides de richesses, observant toute faille dans l'organisation 
du domaine afin d'en accaparer les profits et le fonds et de 
dépouiller les paysans ; ils sont rendus relativement inoffen- 
sifs par la stratégie du propriétaire foncier qui à la fois les 
joue les uns contre les autres, et rémunère leur silence, leur 
passivité ou leur alliance. Le féodal méprise les agents de 
l'Etat et tous ceux qui, profitant du pouvoir, vivent d'une 
façon ou d'une autre à ses dépens. De leur force, il connaît 
l'origine (la loi utilisée comme prétexte), et de leur fortune 
la source (la propriété foncière) ; il n'ignore rien des compro- 
missions dans lesquelles les uns et les autres ont trempé. Il 
les méprise et rêve de s'en débarasser. Le véritable « gouver- 
nement », la véritable autorité, c'est, estime-t-il, lui-même et 
ses pairs, les propriétaires fonciers. S'il est fort, s'il a de 
l'argent, des relations et de la puissance, l'autorité de l'Etat 
est bien diminuée au travers d'agents qui perçoivent de lui 
la plus grande partie de leurs salaires (leurs « revenus »), et 
qui, pour les plus petits, sont réduits à lui servir de dômes- 



84 PAUL VIEILLE 

tiques ; les impôts ne sont pas payés ou sous-pavés, les 
règlements agricoles et forestiers ne sont pas appliqués, des 
interdictions comme celle qui frappe l'usage de l'opium, sont 
en fait levées, etc. 

Si au contraire le propriétaire foncier est faible, sa situa- 
tion financière mauvaise et ses appuis défaillants, les agents 
de l'Etat ne cherchent pas davantage à appliquer la loi mais 
bien plutôt à l'utiliser dans tous ses détours (et sa profusion 
même n'a d'autre fonction), pour ruiner le domaine et pro- 
voquer un changement de propriétaire foncier. Dans l'un 
comme dans l'autre cas, la puissance publique est au service 
de fins particulières centrées sur la propriété foncière. 

Le féodal ne peut que rêver de se débarasser de l'Etat, 
il rêve à une organisation de société bourgeoise comme il 
rêve à la transformation « économique » du domaine. Il ne 
peut réaliser son rêve ; l'administration, en tant qu'anti- 
groupement, que menace extérieure, est nécessaire aux rela- 
tions féodales dans le groupement. Aussi le féodal ne fait-il 
rien pour améliorer l'organisation administrative et réformer 
les mœurs des fonctionnaires ; non seulement il préfère 
soudoyer ces derniers (d'où l'importance du poste « ca- 
deaux » aux fonctionnaires dans ses frais généraux), mais 
encore il les invite à la fête et les soigne. Et pourtant admi- 
nistrateurs et gens influents ne sont pas des invités très 
discrets, ils ne s'imposent aucune retenue, ils mangent glou- 
tonnement et boivent sans vergogne ; ils parlent fort et 
commandent, ils veulent jouir au maximum des plaisirs 
offerts, ils jouent aux esprits libres et leurs plaisanteries sont 
habituellement triviales, ils prétendent ne pas respecter la 
règle de séparation des sexes et forcent les paysannes à 
danser devant eux qui ont honte de le faire devant des 
hommes. La famille du propriétaire foncier les sert et les 
adule, en même temps elle les isole, les force dans leur rôle 
de jouisseur et les traite comme des étrangers évitant de 
les rendre trop familiers à la « maison » féodale. Les fonc- 
tionnaires sont là pour jouer sur le théâtre féodal, ils ne doi- 
vent pas déborder le rôle que le metteur en scène leur assigne. 
Il est seulement utile que les paysans voient défiler les 
seigneurs du mal, les représentants du hors groupe menaçant. 

Effectivement, du côté des producteurs, c'est la crainte 
qui domine ; l'administration est la force externe qui les 
empêche de manifester leur puissance dans les rapports de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 85 

production, elle est le ciment du groupement, la raison pro- 
fonde qui les fixe au propriétaire, elle est le mal essentiel, la 
force de l'enfer qui rend le féodal-Dieu nécessaire. 

Les paysans aspirent en conséquence à une transformation 
radicale de l'administration et du pouvoir. Les croyances 
religieuses traduisent cette aspiration, la transposent en 
même temps, elles en font une revendication de l'exercice de 
l'autorité par les prêtres et repoussent l'éventualité de cette 
accession au pouvoir dans un avenir incertain, dont l'avè- 
nement ne dépend pas des paysans mais de puissances 
mystérieuses. 

En protégeant la religion et les prêtres, le propriétaire 
(qui lui-même est habituellement peu croyant) favorise la 
sublimation collective des aspirations. Par un nouveau trip- 
tyque, par un nouveau jeu à trois se referme sur les paysans 
le cercle du système féodal. 

Téhran, 1963. 



II 



NAISSANCE, MORT, SEXE 

DANS LA SOCIÉTÉ 

ET LA CULTURE POPULAIRE 



Les pays musulmans ont une forte natalité (40 à 50 %o) 
et une forte croissance naturelle (28 à 34 %o)*. Dans les 
villes mêmes, où la mortalité a diminué, la natalité ne paraît 
pas baisser, et, là même où le ménage nucléaire s'affirme, on 
constate l'insignifiance de la limitation des naissances. Il y 
aurait, selon certains auteurs, « un retard des mentalités sur 
les mutations économiques et sociales ». 

L'Iran ne fait pas exception. La fécondité y apparaît prati- 
quement naturelle sauf, peut-être, dans certains secteurs ur- 
bains davantage acculturés (les minorités religieuses étant 
mises à part). 

Ces constatations, que l'on juge parfois défavorables à 
l'évolution de l'équilibre hommes-ressources, conduisent à 
s'interroger sur ce problème : comment la haute natalité est- 
elle liée à la société ? 

Au cours des dernières années, quelques études se sont 
attachées à l'explication du niveau de la natalité dans les pays 
musulmans (1). Elles ne tendent d'ailleurs guère qu'à poser 
le problème (peu de résultats d'enquête sont d'ores et déjà 
disponibles) (2), et ne le font pas toujours avec beaucoup de 



* Une partie de ce texte, celle relative à la naissance, a été publiée 
dans Diogène, 57, janvier-mars 1967. 

(1) Cf. notamment : M. Seklani, « La fécondité dans les pays ara- 
bes », in : Population, XV, 5, pp. 831-856, oct.-déc. 1960 — ; D. Kirk, 
« Factors affecting Moslem Fertility », in C.R. du Congrès mondial de 
la population, organisé sous les auspices des Nations Unies. — 1965. 

(2) D. Kirk, op. cit., cite et analyse brièvement les études récentes 
relatives à la fécondité dans les pays musulmans, la plupart sont 



88 PAUL VIEILLE 

clarté; les facteurs proposés de la fécondité dans les pays 
musulmans (ou seulement arabes) peuvent toutefois être 
classés de la façon suivante. 

Certaines pratiques constitueraient les déterminants im- 
médiats de la fécondité. La généralité du mariage, sa préco- 
cité, l'habitude d'un remariage rapide après divorce au veu- 
vage font qu'une très grande partie de la période de féconda- 
bilité de la femme est passée dans l'état de mariage (3). 

La fécondité n'est, en particulier, pas limitée par le retard 
au mariage comme ce fut le cas à une époque en France, par 
exemple. Dans 10 pays musulmans de 70 à 86 % des femmes 
de 15 à 44 ans sont mariées, soit des taux parmi les plus 
élevés du monde. A l'intérieur du mariage, les pratiques ri- 
tuelles d'abstinence sont beaucoup moins longues que dans 
d'autres sociétés. De même les pratiques contraceptives sem- 
blent être d'un usage assez rare. On ne peut guère finalement 
citer que la longueur de l'allaitement comme pratique ayant, 
peut-être, pour effet de limiter la fréquence des grossesses. 
Celles-ci sont, par ailleurs, « naturellement » réduites par les 
maladies et la sous-alimentation, aspects du sous-développe- 
ment habituel des pays musulmans. 

Une seconde série de facteurs proposés a trait aux rap- 
ports sociaux habituels, et aux statuts, rôles et attentes de 
rôle. Pour l'homme des tribus, pour le paysan mais aussi, 
dans une certaine mesure, pour le citadin, la famille serait 
l'institution qui assure la sécurité économique et politique de 
l'individu ; on attendrait de la descendance la continuité fa- 
miliale, le renforcement de la famille ou de la tribu dans les 
rivalités locales, l'accomplissement des devoirs religieux après 
la mort, la participation aux travaux agricoles, l'assistance 
durant la vieillesse, la continuité de la propriété. Une richesse 
effective serait, dans certains cas au moins, la conséquence 
du nombre. Une formule résume ces fonctions : les enfants 
sont la puissance économique et défensive. 

Les femmes attendraient en outre de naissances nombreu- 



centrées davantage sur le planning familial proprement dit que sur 
l'explication des conduites. 

(3) Voir à ce sujet, outre les sources déjà mentionnées, J.-C. Chas- 
teland, M. Amani, O.A. Puech, La population de l'Iran, perspectives 
d'évolution 1956-1986, Tehran I.E.R.S., 1966, 312 p. La proportion de 
femmes « célibataires définitifs » (célibataires à l'âge de 50 ans) est, 
dans un certain nombre de pays, Iran : 1,2 ; Irak : 4,2 ; Pakistan : 0,9 ; 
Tunisie : 2,3 ; Turquie : 1,8 ; France : 8,0 ; États-Unis : 6,5, d'après des 
recensements s'échelonnant entre les années 1954 et 1960. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 89 

ses se succédant aussitôt après le mariage une certaine ga- 
rantie contre la répudiation. Le statut inférieur de la femme 
dans la famille patrilinéaire, patrilocale et marquée par une 
forte prédominancce de l'homme, la grande différence d'âge 
de la femme avec son mari (4), son manque d'instruction, 
son ignorance de la physiologie de la reproduction et parti- 
culièrement des périodes de fertilité et d'infertilité dans le 
cycle menstruel, sa méconnaissance des moyens contraceptifs 
seraient d'autres facteurs favorables à un niveau élevé de fé- 
condité. Aussi des changements tels que l'indépendance crois- 
sante du couple par rapport à la famille patriarcale, l'élévation 
du niveau d'instruction de la femme entraîneraient-ils une 
volonté de limitation des naissances. 

Du fait de la forte mortalité (afin de remplacer les dis- 
parus) le couple est, dit-on encore, incité à concevoir davan- 
tage .La recherche d'une sorte d'équilibre, de la compensa- 
tion d'une forte mortalité, serait ainsi un facteur de forte 
natalité et l'on devrait attendre de la réduction de la mortalité 
une tendance à la baisse de la natalité. 

La multiplication du nombre des enfants serait enfin un 
devoir religieux ; l'islam attendrait de la procréation l'accrois- 
sement du nombre des combattants pour la foi, l'accroisse- 
ment au jour de la résurrection du nombre des croyants 
devant les autres nations. 

D'autres facteurs mis en avant relèvent du domaine des 
croyances et des valeurs. L'enfantement est, nous dit-on, 
considéré comme naturel, don de la Providence, bénédiction 
divine ; il ne saurait être l'objet d'un raisonnement ; le nom- 
bre d'enfants à mettre au monde est chose « inconnue » et 
non « aléatoire ». Dieu, d'ailleurs est réputé pourvoir aux 
âmes auxquelles il permet de venir au monde. Ces croyances 
témoigneraient d'un certain fatalisme ou en seraient une jus- 
tification ; elles se rattacheraient au dogme de la prédesti- 
nation absolue, qui nous dit-on, légitime tout,, s'oppose à 
l'effort de l'homme sur son destin, apaise les souffrances et 
les soucis de celui qui s'en est remis à Dieu. L'islam est ainsi 
opposé, souligne-t-on, à toute forme de limitation a posteriori 



(4) Les différences d'âge au premier mariage sont en moyenne dans 
divers pays, en années, Iran : 6,9 ; Irak : 6,2 ; Pakistan : 7,4 ; Tunisie : 
6,1 ; Turquie : 5,5 ; France : 3,0 ; Etats-Unis : 5,7 ; J.-C. Chasteland, M. 
Amani, O.A. Puech, op. cit., d'après les mêmes recensements que ci- 
dessus. Le rapprochement de ces chiffres montre assez que la diffé- 
rence d'âge ne peut être invoquée à titre d'explication. 



90 PAUL VIEILLE 

des naissances ( « Lorsque le sperme a pénétré l'utérus, il n'est 
pas licite de lui causer un dommage ») ; l'avortement est assi- 
milé à l'infanticide. 

Toutefois, on n'omet pas de marquer que l'islam a admis 
dans certaines conditions (gêne économique notamment) et 
sous certaines formes (a priori, par le coitus interruptus) la 
limitation des naissances, et l'on souligne que récemment, 
dans certains pays des membres du clergé musulman ont 
donné à ce sujet des avis favorables. 

L'islam serait enfin une croyance propice à une haute 
natalité par la valorisation de la sexualité, trait original par 
rapport à maintes autres religions. Par ailleurs, on distin- 
guerait un « culte du nombre » dans la famille, un culte de 
« la race », de la natalité. Le nombre serait considéré comme 
signe de fortune divine, en même temps que comme gage 
de puissance, donnant au pauvre « l'illusion de la richesse », 
à celui qui déjà dispose de biens, une richesse effective, à 
chacun la fierté de régner sur une large famille. Le culte du 
nombre serait difficilement corrodé par la pénétration des 
idées nouvelles, et notamment par l'aspiration au mieux être, 
facteur primordial dont pourrait être ettendu la limitation 
des naissances. 

L'ensemble de ces facteurs : pratiques, modèles de rela- 
tions et de rôles, croyances, seraient redevables à l'islam car 
« l'attitude du couple musulman à l'égard de la vie repose à 
l'origine, peut-être beaucoup plus que chez d'autres commu- 
nautés, sur un ensemble complexe de croyances religieuses, 
de règles de conduite, de coutumes matrimoniales dont les 
fondements dogmatiques, moraux et juridiques ont la même 
origine : les textes sacrés (Le Coran) et le comportement 
personnel de Mohammet (la Sunna) » (5). 

Ainsi s'expliquerait l'influence « fortement conservatrice 
de l'islam », influence toutefois diffuse et difficile à repérer. 
A côté de ce facteur très général du taux élevé de natalité, 
on en distinguerait un autre, le bas niveau de développement 
économique et social. La natalité aurait tendance à diminuer 
avec la pénétration de la culture occidentale d'une part, avec 
la croissance économique d'autre part. 

Les études dont on vient d'analyser les hypothèses ont 
le mérite d'avoir posé le problème de la fécondité dans les 
pays musulmans et particulièrement d'avoir proposé des re- 



(5) M. Seklani, op. cit., p. 831, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 91 

lations entre faits morphologiques et aspects culturels. Elles 
sont toutefois critiquables en plus d'un point et appellent la 
construction d'un véritable corps d'hypothèses avant toute 
entreprise d'étude empirique. 

D'emblée, c'est la mise en cause de l'islam comme principe 
d'explication totale qui apparaît contestable et fausser l'en- 
semble des explications proposées. Le raisonnement est en 
résumé celui-ci : l'islam a largement repris les mœurs tri- 
bales anté-islamiques et les a fixées. Les familles tribales, 
paysannes, citadines, motivant leurs gestes soit par l'obéis- 
sance à la Loi, soit par le respect de la coutume ont ainsi 
adopté un certain nombre de modèles qui correspondent plus 
ou moins aux nécessités puisqu'en particulier, ce n'est que 
par « illusion », nous dit-on, que le paysan pauvre procrée 
selon un rythme naturel qui, en fait, l'appauvrit. 

Or, si l'islam, considéré comme immuable par nos auteurs, 
avait, dans le passé, maintenu la fécondité en négligeant la 
réalité vécue par les populations il devrait être considéré 
comme une superstructure culturelle absolument étonnante et 
l'on ne pourrait se contenter d'exposer quasiment sans preuve 
cet extraordinaire phénomène. En outre, on ne pourrait at- 
tendre une modification du comportement des populations 
islamisées sans disparition de l'islam ; ce que, d'ailleurs, nos 
auteurs, sous-entendent habituellement. Rechercher l'origine 
de la liaison exclusive établie entre religion et fécondité nous 
entraînerait loin de l'objet que nous désirons traiter. Disons 
seulement ici que volonté de réduction de la natalité et lutte 
contre la culture des pays « sous-développés » sont deux as- 
pects de la politique de l'impérialisme à l'égard des pays 
dominés. L'extension de l'économie de marché rend nécessaire 
la réduction de la natalité : elle tend à exclure du domaine 
de la production et de la consommation des masses de main- 
d'œuvre dont l'accumulation à la périphérie des villes est un 
danger pour cette économie. Quant à la lutte contre les 
cultures nationales vivantes elle est d'un des instruments de 
déstructuration des sociétés dominées et de leur restructu- 
ration par le mode de production capitaliste. 

L'effort de connaissance poursuivi ici a une toute autre 
signification et une toute autre visée. On ne part pas d'ob- 
jectifs définis a priori (ceux déterminés par l'extension du 
marché) et on ne les poursuit pas. A propos d'un problème 
posé par l'impérialisme à une société dominée, que, donc, 
cette société ne peut ignorer, on s'interroge sur l'origine des 



92 PAUL VIEILLE 

conduites mises en cause, on tend ainsi à les restituer à la 
société et à la culture qui les ont portées, on contribue à 
une appréhension consciente par la société dominée des pra- 
tiques, des attitudes et des valeurs mises en cause par la 
pénétration de l'idéologie dominante. 



L'islam, il faut se rendre à l'évidence a, sur le problème 
de la natalité, une attitude particulièrement conciliante ; en 
outre, il ne constitue pas le modèle fini des sociétés musul- 
manes ; chacune d'elles, en l'adoptant, l'a coloré à sa façon. 

Ainsi, bien que très favorable à la natalité, ce qui ne le 
distingue d'ailleurs pas d'autres religions, il est l'une des seu- 
les grandes croyances qui ait admis et admette dans certaines 
conditions la restriction des naissances ; de même si les in- 
jonctions au mariage sont fréquentes dans le livre sacré, on 
n'en trouve pas moins la justification du recul du mariage 
dans l'attente que la situation économique du croyant s'amé- 
liore. 

Aussi, plus que d'opposition de l'islam à des pratiques 
telles que la restriction des naissances ou le célibat, peut-on, 
semble-t-il, parler de dispositions favorables qui n'ont pas été 
utilisées. La meilleure preuve n'en est-elle pas que la contra- 
ception soit aujourd'hui acceptée par certaines des autorités 
religieuses, en Egypte notamment ? L'interprétation des textes 
était donc possible dans ce sens et, si elle ne l'a pas été 
ainsi dans le passé, c'est, sans doute, que le problème ne s'y 
est pas posé. 

Lorsqu'on traite de la « civilisation islamique », il convient 
d'avoir constamment présent à l'esprit que la religion musul- 
mane s'est, de façon générale, montrée très propice aux syn- 
crétismes de fait et s'est assez aisément superposée à l'éthique 
ou du moins aux habitudes des sociétés où elle s'installait. 

Non seulement l'éthique musulmane officielle apparaît 
comme un amalgame de traditions pré-islamiques, d'enseigne- 
ments coraniques et d'éléments étrangers surtout persans et 
grecs (6) mais encore sous cette éthique, les modèles de 

(6) R. Walzer, F.A.R. Gibb, s.v. Akhlak, in Encyclopédie de l'Islam, 
nlle édit., t. I. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 93 

conduite et les systèmes moraux indigènes ont continué à 
vivre. La vie réelle n'a jamais été conforme aux injonctions 
rituelles et juridiques de la Loi. Partout les coutumes pré- 
islamiques ont subsisté (7). Lorsqu'on cherche à expliquer 
culturellement des faits morphologiques tels que la natalité il 
convient donc d'être très prudent et de ne mettre en cause 
l'islam en tant que dogme qu'au travers de l'ensemble des 
idées et valeurs de la ou des sociétés islamisées étudiées. 

La religion n'est qu'un élément de la structure sociale. Sa 
fonction peut varier d'une société à l'autre et la place de 
l'islam dans la société semble avoir été trop souvent inter- 
prétée d'une façon ethnocentrique, jusque dans l'affirmation 
de sa spécificité et notamment de l'entrelacement étroit du 
religieux et de la pratique, de la détermination des actes par 
les préceptes religieux. 

La statistique donne d'ailleurs peu de raisons de mettre 
l'islam en cause à propos de la fécondité non seulement 
parce que, comme on vient de le dire, le cadre réel de la 
relation n'apparaît pas a priori très clair mais encore parce 
qu'elle nous dit seulement que les taux des pays musulmans 
ne sont qu'un peu plus élevés que ceux des autres pays sous- 
développés. Certes, elle nous dit aussi qu'ils y sont plus ré- 
guliers que dans les aires couvertes par les autres religions, 
et, semble-t-il, plus résistants à la baisse ; mais, ce qui devrait 
alors être expliqué par l'islam, ce serait davantage une cer- 
taine uniformité dans l'espace et dans le temps du produit 
des conduites ; ce qui serait un autre problème et ne pourrait, 
pas plus que précédemment, être expliqué par une civilisation 
islamique, dont l'unité est inexistante, mais plus probablement 
par un aspect commun du rapport de la religion aux diffé- 
rentes sociétés. 

L'explication de la haute fécondité des pays musulmans 
par le bas niveau de développement économique et social n'ap- 
paraît pas non plus très résistante à la critique. Certes, il y 
a entre les deux données et au niveau des Etats nationaux 
une bonne relation statistique que les pays musulmans par- 
tagent avec bien d'autres pays. Mais le contenu social réel de 
cette relation devrait être examiné de près à la lumière notam- 
ment d'exemples contraires pris soit dans d'anciennes sociétés 
traditionnelles (Indiens d'Amérique, etc.), soit dans les mino- 



(7) G.H. Bousquet, s.v. Ada., in Encyclopédie de l'Islam, nlle édit. 
t. I. 



94 PAUL VIEILLE 

rites elles-mêmes sous-développées de pays sous-développés 
(Touareg en Algérie, Arméniens en Iran, etc.), soit parmi les 
zones attardées de pays avancés. 

La conséquence méthodologique des ces partis pris monis- 
tes et surtout du premier est que l'on n'accorde aucun intérêt 
aux contradictions des faits relevés. Il est, par exemple, curieux 
que la connaissance de moyens contraceptifs se soit transmise 
tout au long de l'histoire alors que leur utilisation aurait été 
interdite et pratiquement inexistante, que les femmes, quoique 
moins instruites et de statut inférieur, désirent aujourd'hui 
moins d'enfants que leurs maris ou qu'enfin, autre observa- 
tion actuelle, la limitation des naissances soit encore peu fré- 
quente alors que les parents désirent souvent un nombre d'en- 
fants inférieur au nombre moyen d'enfants des familles com- 
plètes de la même société et que certaines des autorité islami- 
ques ne s'y opposent pas, si bien que l'idée de la contracep- 
tion, au contraire de ce qui s'est produit dans un pays comme 
la France, semble venir davantage « d'en haut » que « d'en 
bas » (8). 

L'échec de ces tentatives qui consistent à tirer a priori 
quelques aspects de la réalité sociale pour en expliquer un 
autre, montre qu'il est avant tout nécessaire de construire 
une théorie sociologique replaçant la donnée morphologique 
considérée au sein du fait social total. 

C'est à un tel essai que l'on va s'attacher dans les pages 
suivantes à partir d'une première expérience de la société 
rurale. 

L'objet de l'étude est donc l'examen du mode réel d'inté- 
gration de la naissance aux pratiques, aux formes habituelles 
de relations sociales, aux valeurs ; la question que l'on se 
pose est de savoir comment les hommes, les femmes, les fa- 
milles, les groupes de localité vivent le problème de la nata- 
lité. 

Cette élaboration ne concerne, soulignons-le, que la société 
rurale iranienne, dans laquelle il est du reste bien possible 
qu'existent des types différents que l'on n'est pas encore en 
mesure de définir avec précision ; et il est, a fortiori, évident 
que l'on ne prétend absolument pas que la théorie présentée 
soit valable pour d'autres pays que l'Iran, bien qu'elle puisse 
contribuer à clarifier certains problèmes dans une aire plus 



(8) Données relatives au comportement actuel d'après D. Kirk, 
op. cit., citant les enquêtes récentes. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 95 

vaste, notamment le problème du rapport de l'islam avec les 
sociétés islamisées. 

Au cours de l'exposé on sera amené à lier le problème de 
la mortalité infantile à celui de la natalité non pas tant parce 
que les parents auraient cette notion, qui serait à vrai dire 
assez surprenante, du maintien d'une sorte d'équilibre entre 
les morts et les naissances qui ferait en quelque sorte de la 
mort le motif même de la haute fécondité, mais parce que la 
mort dans la première année d'un enfant sur cinq aujour- 
d'hui, et de davantage il y a deux ou trois décennies, pose 
effectivement à l'analyste un problème de relation et parce 
que naissances et morts de la première année semblent en 
fait faire partie pour les paysans d'un même ordre de choses. 

Certains aspects de la mortalité infantile et de la natalité 
et, d'abord, ce fait considérable (réel ou seulement apparent, 
peu importe pour notre sujet) de la surmortalité, contraire à 
la nature, des petites filles, posent le problème de la valeur 
différentielle des sexes dans la société et la culture ; or ceci 
nous conduit tout droit au problème de la sexualité, et notam- 
ment à celui des rôles et des valeurs attribuées à l'homme et 
à la femme dans la sexualité. 

Mais avant d'aborder les questions même qui font l'objet 
de cette étude, soulevons un problème préalable fondamental 
de l'étude de la société iranienne, celui de la dualité de l'ex- 
pression verbale et de l'ambiguïté du sens des conduites. 



Le fait immédiatement appréhensible de l'extérieur est 
l'existence, régulière dans certaines circonstances, de deux 
expressions verbales contradictoires successives. 

La première, celle qui apparaît habituellement d'abord 
dans le temps est de forme stéréotypée, rigide, sans nuance ; 
elle est exprimée en quelque sorte brutalement, elle reprend 
les termes de la morale religieuse reçue, de la morale politique 
officielle, ou de tout autre code de circonstance. Elle est in- 
discutée et indiscutable si l'on se situe à son propre plan. On 
l'appellera l'expression frontale en reprenant le terme qui a 
été employé pour désigner, dans l'art, la convention de repré- 
sentation du corps humain dans une position strictement 
verticale, sans mouvement de flexion latérale. 



96 PAUL VIEILLE 

La seconde expression est nuancée, variable, se réfère à la 
pratique, le ton de la voix baisse pour la dire, on l'appellera 
l'expression spontanée, dans ce sens qu'elle n'apparaît pas 
contrainte et non dans celui où elle ne serait pas réfléchie, pas 
organisée par des habitudes et une culture, ou l'expres- 
sion immanente puisqu'elle semble interpréter l'activité quo- 
tidienne et non se surimposer à elle. 

L'expression frontale se reconnaît essentiellement à ses 
caractères formels : mots et groupes de mots utilisés, mor- 
phologie de la phrase, ton de la voix ; chacun d'eux est à ce 
point standardisé qu'il permet, isolément, de la repérer : ainsi 
le ton de la voix dans le langage parlé (ton dogmatique, de 
propagande, de rapport officiel) ou' les mots employés dans 
le langage écrit (mots abstraits, généraux, sans nuance). 

Cette dualité de l'expression n'existe pas de la même façon 
dans les sociétés occidentales (auxquelles je me réfère ici, non 
point pour évoquer une quelconque normalité, mais, seulement 
parce que, sur ce plan, je les connais mieux que d'autres). Il 
peut y avoir, il y a fréquemment dans celles-ci expression 
d'opinions différentes selon le rapport avec autrui : rapport 
d'inférieur à supérieur, d'oppression, de collaboration, d'ami- 
tié, etc., et selon les opinions perçues comme appartenant à 
l'autre ; mais cette conduite est marginale ; elle est limitée en 
intensité : il n'y a pas d'expression frontale organisée, pré- 
cise, stéréotypée, nécessairement affirmée dans un rapport 
défini ; l'expression qui en tient lieu est hésitante, marquée 
par des silences, des réticences ; elle n'est le plus souvent 
qu'affirmation polie de conformisme. Une expression frontale 
caractérisée n'apparaît que dans des milieux sociaux res- 
treints et ne tend à se généraliser que dans les périodes de 
forte pression du pouvoir. Par contre dans ces mêmes 
sociétés des opinions différentes sur un même sujet peuvent 
être données lorsque les attendus du jugement requis varient. 
Les valeurs, les règles morales exprimées en tant que telles, 
comme éléments de codes sont bien souvent différentes des 
valeurs et règles exprimées immédiatement, dans des juge- 
ments portés à l'occasion de situations concrètes. Ainsi, sur le 
problème du divorce, l'on a constaté en Allemagne que la 
population mise en demeure d'exprimer une opinion à 
propos d'un principe de droit, adoucissement ou renforce- 
ment de la loi, manifeste une attitude assez rigide ; au 
contraire, la grande majorité de l'opinion se prononce en 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 97 

faveur d'une solution beaucoup plus libérale si on lui pro- 
pose une situation de fait : « convient-il de divorcer en cas 
d'adultère ? ». 

L'attitude à propos d'une situation de fait ne se dédouble 
pas, ne donne pas lieu à l'expression de deux valeurs diffé- 
rentes et contradictoires ; celle qu'il conviendrait de respecter 
afin de se conformer à un code et celle que l'on tend à 
actualiser dans la conduite. Les valeurs arrêtées, organisées 
en institutions, ne cachent pas les valeurs vécues, à l'état 
naissant, plus profondes si l'on veut que les premières ; les 
unes et les autres ont des existences séparées, peuvent à cer- 
tains moments entrer en conflit, mais ne se mêlent pas comme 
si elles étaient compatibles. Ce que l'on vient de dire à propos 
de l'expression d'opinions est aussi vrai de la description des 
faits : dans les sociétés occidentales la réalité perçue tend à 
trouver son expression dans le langage (récit certes déformé 
par les opinions, les sentiments, mettant en relief des aspects 
différents selon la position, les intérêts de l'observateur) in- 
dépendamment de ce que la conformité à une règle voudrait 
qu'elle fût. 

On peut dire que dans la relation de l'expression au vécu, 
les sociétés occidentales tendent à être réalistes, la société 
iranienne normative dans le sens qu'elle propose ce qui de 
vrait être comme étant et non dans celui où elle porterait des 
jugements de valeur. Dans celle-ci, la réalité intérieure, exté- 
rieure est rapportée à une règle, non pas que la première se 
déroule toujours selon les dispositions de la seconde (comme 
on l'a trop souvent dit à propos de l'islam) ; loin de là, mais 
elle s'en couvre. Tout, si l'on en croit la frontalité, se déroule 
selon des règles fixées, comme si la réalité ne commettait par 
rapport à elles aucun écart. La réalité toutefois peut appa- 
raître éventuellement ensuite dans l'expression, indépendam- 
ment. Ainsi toute expression de valeurs, d'opinions, de faits 
est marquée par deux versants, l'un frontal, ritualisé dans 
lequel les sentiments, les pensées, les actes réels sont cachés 
par des images modèles universellement reçues et intempo- 
relles, l'autre spontanée, variable, pragmatique, sans qu'il soit 
possible de discuter, comme on pourrait le faire dans une 
société occidentale, la relation entre les deux affirmations, 
ou la relation de chacune d'elles à la réalité. Tout essai dans 
ce sens a pour effet une simple réaffirmation de l'expression 
frontale. 

Hypocrisie ? certainement pas, le rapport entre les deux 



98 PAUL VIEILLE 

expressions n'est pas vécu de cette façon. Pour comprendre 
la signification de la frontalité poussons plus loin nos investi- 
gations ; examinons d'abord dans quelles conditions elle ap- 
paraît. 

Première constatation dans un domaine extrêmement com- 
plexe : l'expression utilisée est directement liée à la situation 
dans laquelle se déroule le dialogue. L'expression frontale est 
destinée à l'étranger, au membre du hors- groupe, l'expression 
spontanée à l'en-groupe. La première pare à une menace, 
constitue une défense, la seconde suppose un rapport de 
confiance. Si au cours d'une conversation l'interlocuteur 
ménage son passage du statut d'étranger, qu'il avait d'abord, 
à un statut analogue à celui du membre de l'en-groupe, 
l'expression change. 

Dans la vie courante le jeu est constant de l'étranger 
s'insinuant dans l'intériorité de celui qu'il veut connaître, 
le désarmant en suivant le mouvement de son expression, en 
s'intégrant à sa propre personnalité, si bien qu'un lien per- 
sonnel réel ou factice s'établit qui permet d'accéder à l'ex- 
pression spontanée. 

D'autres voies de passage moins communes et moins 
sûres existent d'ailleurs comme celle qui consiste à montrer 
précisément le caractère surfait de l'expression frontale ; mais 
dans ce cas la frontalité tendra bientôt à réapparaître. 

Entre l'une et l'autre expression doit, en fait, prendre 
place une reconnaissance personnelle, un changement récipro- 
que des statuts et des rôles des interlocuteurs. Si cette recon- 
naissance n'a pas lieu, le dialogue ne se déroule qu'au plan 
frontal : cas habituel de la conversation officielle qui, par 
définition, laisse peu de possibilités à une reconnaissance 
personnelle. On ne peut cependant en rester, sans davantage 
d'explications, à l'opposition hors-groupe — frontalité, en- 
groupe — spontanéité parce qu'il semble bien que l'on ren- 
contre autant de frontalité dans la vie intérieure des groupes 
que dans leurs rapports avec l'extérieur. En fait tout groupe 
ou groupement organisé ou non organisé formant une unité 
nettement perceptible de l'extérieur ou une fraction de cette 
unité, à la limite tout individu, dispose de son propre code 
frontal, ou de ses codes frontaux, chaque code étant un en- 
semble de signes correspondant à ce qui est formellement 
attendu du groupement, du groupe, de l'individu en raison, de 
sa fonction, des différents éléments du statut qui lui est im- 
parti dans la société. La frontalité apparaît comme une 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 99 

production constante de modèles et d'images stéréotypés pro- 
venant de Nous organisés ou non organisés (ceux-ci à l'inté- 
rieur des organisations notamment) à l'usage des étrangers 
aux Nous, c'est-à-dire des instances parallèles ou hiérarchi- 
quement inférieures ou supérieures aux Nous. 

Il convient toutefois de bien faire ressortir que les Nous 
n'ont jamais qu'une existence précaire ; la société est dans 
un état d'instabilité latente, la vie des individus et des grou- 
pes est constamment marquée par un rapport ambigu de 
conflit-concours ; le Nous est constamment une opposition 
potentielle ou en devenir ; si bien que toute la sociabilité 
tend à être, en apparence au moins, absorbée par le rite. 
L'individu est, peut-on dire, toujours suspect et toujours sur 
ses gardes ; toujours enfermé dans des gestes fixés à l'avance, 
attendus et donnés en gage. 

La spontanéité, ou conduite dégagée de ces conventions 
nécessaires, qui court universellement sous le rite tend à ne 
s'exprimer que dans les quelques Nous indissolubles (ou 
plus exactement moins éphémères) tels que la famille conju- 
gale, l'union de famille, le petit groupe d'amis, la bande, le 
groupe ou groupements d'opposants déclarés. 

Elle tend aussi à apparaître dans ces états de confidence 
qui semblent répondre à un besoin d'expression du versant 
habituellement caché de la personnalité et qui remplacent 
parfois brusquement (de façon inattendue ou recherchée) le 
comportement frontal. La spontanéité s'exprime donc dans les 
groupes qui entourent immédiatement l'individu ; dans ce 
sens elle est spécifique des groupes, peut-on dire, les plus 
intimes (à l'exception du groupement d'opposants qui est lui- 
même une exception), tandis que la frontalité est en quelque 
sorte orientée vers ce qui est le plus éloigné, le plus extérieur 
à l'individu. Mais on définit mieux les conditions d'apparition 
de l'une et de l'autre expression par les rôles réciproques ou 
le type de relation qui lient les individus entre lesquels elles 
surviennent. La frontalité correspond aux relations hiérarchi- 
ques ou d'épreuve hiérarchique de la société féodale, au pou- 
voir et à la lutte pour le pouvoir de l'homme sur l'homme, 
la spontanéité à une relation démocratique dans laquelle les 
statuts réciproques, admis et fixés, ne sont pas en jeu. 

Pour chaque individu, il existe une multiplicité de codes 
frontaux (superposés, juxtaposés sans nécessaire coordina- 
tion) correspondant chacun à chacun des segments du statut, 
à chacun des groupes et groupements auxquels il appartient. 



100 PAUL VIEILLE 

Il y a la frontalité de la famille et celle de l'union de familles, 
la frontalité du village et celle du groupement féodal, la fron- 
talité de la profession, celle de la technique professionnelle et 
celle du groupement d'activité (atelier, entreprise), la fronta- 
lité de l'Etat, celle de la classe sociale et celle de la Nation 
et par-dessus tout la frontalité religieuse qui constitue la toile 
de fond des autres codes et qui traditionnellement est liée 
à la frontalité nationale. 

Tentons maintenant de préciser la fonction, que Ton a déjà 
évoquée, de la frontalité. Elle cherche à couvrir ou légitimer 
la conduite réelle, les intentions, les motivations, les senti- 
ments, à les cacher ou à les interpéter de façon à les 
rendre acceptables par les autres, à forcer les autres à 
les accepter. Elle est l'explication de mon activité par des 
règles acceptées par les autres, qui la légitiment aux yeux 
des autres. Les règles utilisées ont quatre sources princi- 
pales. Il y a celles qui émanent directement ou par délégations 
d'autorités (Etat, féodaux, chefs de famille, etc.), par principe, 
indiscutables et indiscutées. Les règles ont alors tout le poids 
de l'autorité et n'ont que celui-là ; elles proviennent véritable- 
ment ou de façon supposée de l'autorité, sont fixées à l'avance 
ou occasionnelles, de toute façon elles doivent être respectées 
en raison de la menace qui les appuie de manière ouverte 
(rarement) ou latente. En second lieu on rencontre les règles 
du code religieux dont le domaine est, en principe, universel, 
qui sont, en principe, admises par tous et notamment par 
ceux qui détiennent l'autorité ; leur poids provient de l'adhé- 
sion universelle dont elles sont l'objet. Il y a aussi les règles 
qu'il conviendrait de respecter entre pairs (amis, membres 
d'une même catégorie sociale, d'un même groupe de loca- 
lité, etc.) ; elles s'imposent en tant qu'idéal. Il y a enfin les 
règles techniques (agricoles, mécaniques, administratives, so- 
ciales, etc.), réelles ou imaginaires (affirmées à l'usage d'au- 
trui), toujours présentées comme extrêmement complexes, et 
qui réclament le respect des choses savantes. 

Le recours à ces règles dont le caractère commun est 
d'être, pour différentes raisons, impératives veut signifier que 
les individus (celui qui rappelle la règle et celui à qui elle 
est rappelée) se font en les accomplissant (et en accomplis- 
sant les gestes qu'elles cachent) les instruments de forces, 
d'obligations qui les dépassent, qu'ils se dépouillent d'eux- 
mêmes pour accomplir le nécessaire. Il s'en suit que les 
règles invoquées ne sont jamais de l'ordre du Je (mes droits) 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 101 

opposé à un Toi ou à un Vous, mais d'un Nous (mêlant Je et 
Toi) ou d'un Vous (mêlant Toi et tes pairs) sans conflit avec 
Je. Ainsi un personnage d'autorité n'invoque jamais la règle 
qu'il a imposée mais une loi plus générale ou l'intérêt même 
du sujet qu'il domine ; tandis que l'intermédiaire entre l'au- 
torité et son sujet peut se retrancher derrière des arguments 
d'autorité qu'il présente comme une fatalité à laquelle lui- 
même est lié. 

Ainsi l'on peut dire que la frontalité est l'intimidation ou 
la tentative d'intimidation d'autrui par des règles supérieures 
aux parties en cause ou admises par la partie adverse. La 
société répugne à l'aveu des intérêts particuliers, n'accepte 
pas de reconnaître ses divisions, affirme son unanimité — au 
moment même où elle est le champ clos de compétitions sans 
merci : elle fait de règles supposées universellement admises 
un instrument de lutte. C'est le rôle de la frontalité de nier 
les oppositions et d'utiliser cette négation dans les conflits 
effectifs : elle tend à prendre l'autre dans un filet de règles, à 
prendre avantage sur lui grâce à des règles qu'il ne peut 
refuser ; elle est un conflit voilé utilisant les termes de l'adver- 
saire ou ceux qu'il ne peut pas ne pas admettre. Elle prend 
des allures altruistes mais couvre un antagonisme de statuts ; 
tente de modifier, d'abaisser le statut de l'autre en utilisant 
une argumentation qui doit lui convenir. Elle affirme l'uni- 
versel, l'unité, refuse les différences mais nie pratiquement 
la communauté. Elle apparaît comme une construction sinon 
nécessaire, du moins fonctionnelle à une société où les sys- 
tèmes de statuts, de droits et de devoirs sont mal définis. 
Elle est liée à une idéologie sous-jacente. Elle est un mode 
de rapports sociaux, de transformation et de définition des 
statuts propres à une organisation sociale mouvante, rempla- 
çant des formes juridiques inexistantes ou faibles, présuppo- 
sant une idéologie de la non-contradiction. Celle-ci n'est toute- 
fois pas affirmée en tant que telle à l'instar de l'idéologie 
bourgeoise par exemple qui légitime des institutions définies ; 
elle inspire une argumentation apparemment toujours tour- 
née vers la satisfaction de l'autre, dans chacune des situations 
où il se trouve. 

Mais, dans ces conflits qui se déroulent au plan du dis- 
cours, les parties ne sont pas plus égales que dans toute 
autre société divisée en classes. Les couches dominantes, 
celles qui détiennent le pouvoir, y ont au départ d'immenses 
avantages. C'est elles qui définissent les codes qui doivent 



102 PAUL VIEILLE 

leur être appliqués, interprêtent les codes que les autres 
catégories sociales revendiquent pour elles-mêmes et les codes 
généraux tels que celui de l'islam. Elles ont en outre sur les 
autres catégories sociales une supériorité dans le maniement 
du langage et des codes frontaux, du fait de l'instruction, de 
la variété des milieux fréquentés, de la tradition, etc. Enfin 
elles disposent de la force pour rappeler le bien-fondé des 
règles qu'elles admettent. On tend en définitive à une orga- 
nisation où les normes culturelles utilisées dans les joutes 
frontales, provenant de sources multiples sont interprétées, 
reprises dans un sens favorable au pouvoir lorsqu'elles n'en 
émanent pas. On comprend dès lors que le maniement de la 
frontalité diffère d'une classe sociale à l'autre. 

Ainsi l'aristocratie se caractérise par une savante utilisa- 
tion de rites, modèles, symboles les plus divers mais toujours 
adaptés au milieu sur lequel porte l'action, en vue d'aboutir à 
certaines fins le plus souvent étrangères aux valeurs appa- 
remment affirmées, et qu'éventuellement on expose ensuite 
cyniquement lorsqu'on se retrouve entre pairs, entre amis, ce 
qui donne à ces réunions leur charme cruel. L'utilisation im- 
pitoyable de signes, ce que l'on pourrait appeler une frontalité 
cynique, est certainement l'un des traits culturels centraux de 
l'aristocratie. 

Le commerçant utilise une frontalité sans doute non moins 
réfléchie, mais benoîte ; il attend du respect minutieux des 
règles et particulièrement des règles religieuses — expression 
du visage, gestes, politesse, parcimonie, prière, invocations, 
interdits, etc. — la confiance de ses créanciers et de ses 
clients, la considération de ses débiteurs, le respect des puis- 
sants, d'un façon générale la déférence due aux hommes 
droits et pieux. L'homme de Bazar ne se pose d'ailleurs pas 
que des problèmes de langage, son souci le plus profond est 
de concilier pratiquement les intérêts immanents du com- 
merce avec les règles sociales ; d'où cette activité intellec- 
tuelle incessante et, en quelque sorte, pieuse, bien pensante, 
honnête (puisqu'il s'agit de rester fidèle à la lettre des règles 
religieuses et des bonnes mœurs telles que la structure so- 
ciale les définit) qui recherche, crée et utilise les « couver- 
tures légales », dont la plus fameuse est sans doute celle du 
prêt à intérêt (9). Toutefois, à certaines occasions, lors du 



(9) Cf. notamment M. Rodinson, Islam et capitalisme, Paris, Seuil, 
1966, 304 p. et, à propos de l'Iran contemporain, P. Vieille, Marché 
des Terrains et Société Urbaine, Paris, Anthropos, 1970, 316 p. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 103 

jeûne notamment, l'ensemble de la conduite, et non plus 
seulement ce qui en est apparent, tend à être réglé par les 
prescriptions religieuses ; ainsi le prix demandé tend-il à 
cette occasion à rejoindre le prix canoniquement considéré 
comme juste. 

Si les règles frontales sont, bien souvent, une arme offen- 
sive lorsqu'elles sont employées par les couches supérieures, 
il n'en est habituellement pas ainsi parmi les couches domi- 
nées, dans la paysannerie et le petit peuple des villes très 
proche d'elle par ses origines. Si, dans certains cas, attitude à 
l'égard de l'autorité notamment, le paysan a clairement 
conscience d'accomplir une formalité, utilise la frontalité de 
façon intentionnelle, bien souvent (religion par exemple), il 
ne perçoit pas la distance entre l'expression rituelle et sa 
pensée spontanée ou sa conduite effective. Par ailleurs il ne 
sait pas manier la frontalité de façon réfléchie. Aussi bien 
les rôles qu'il adopte que les expressions qu'il utilise sont 
appelés par les situations qu'il vit comme des réflexes condi- 
tionnés. 

La culture populaire a très largement adopté sous forme 
de rites les codes qui lui étaient proposés d'en haut et les 
utilise dans des situations standards, comme signes procurant 
une défense réelle ou mythique contre les menaces ressenties. 
Des apparences sont ainsi surajoutées à la vie pratique aux 
conduites habituelles immanentes sans souci des contradic- 
tions. Parfois, le rite est pratiquement superposé, l'expression 
frontale simplement ajoutée à la pratique et à l'expression 
spontanée, parfois des amalgames sont effectués qui produi- 
sent ces formes syncrétiques si caractéristiques des cam- 
pagnes. 

Signalons ici que la frontalité marque différemment hom- 
mes et femmes ; une spontanéité beaucoup plus grande 
caractérise l'expression féminine. On l'observe notamment 
dans les réunions de femmes, plus vivantes, plus gaies que 
les réunions masculines ; ce trait correspond à une moindre 
hiérarchisation de la société féminine qui n'est pas comme 
celle des hommes stratifiée étroitement par le pouvoir et la 
fortune. En outre, la femme, surtout dans les milieux popu- 
laires, sait mal manier la frontalité (il y a bien entendu des 
exceptions) ; placée dans une situation incertaine ou dange- 
reuse, elle se tait, hésite, apparaît mal à l'aise. Cette différence 
de conduite entre hommes et femmes est fonctionnelle à la 
ségrégation des sexes, au statut de chacun d'eux, au fait que 



104 PAUL VIEILLE 

le domaine des femmes est la maison tandis que les rapports 
avec l'extérieur, la vie civile, sont entièrement réservés à 
l'homme. 

Approfondissons maintenant la relation entre l'expression 
frontale et la vie dans les milieux populaires et montrons que 
la simple opposition que rendent les apparences couvre une 
intime implication de la première dans la seconde. 

La surimposition des codes frontaux à la réalité revêt 
plusieurs nuances. Dans les cas les plus nombreux, elle est 
pure et simple, insouciante des contradictions. On en ren- 
contrera maints exemples. 

La vie cependant prend parfois une certaine revanche sur 
les codes proposés. En s'amalgamant à eux notamment. Il en 
est ainsi dans le domaine des croyances religieuses où les 
compositions sont particulièrement visibles. Au culte chama- 
niste de la nature, des arbres, grottes, sources, rivières, etc. 
composé à celui de l'esprit des morts est superposé un culte 
des descendants d'imams (Imamzadeh) supposés avoir accom- 
pli quelqu'action ou être inhumés en ces endroits. Et ce culte 
d'aspect maraboutique entre en concurrence de fait avec la 
mosquée, en dépit des mollahs et malgré les dénégations des 
paysans. Ou bien encore, à l'occasion des fêtes de deuil isla- 
miques, réapparaissent des pratiques de flagellation beaucoup 
plus anciennes, plus ou moins désavouées par le clergé (10). 

Autre mode, la culture populaire pousse à la limite les 
codes proposés par en haut de telle façon que le supérieur se 
trouve pris dans le piège de ses propres exigences. L'inférieur 
doit être déférent ,soumis, disponible ; mais il affirme en 
même temps que l'aveugle loyauté, la dépendance, la filiation 
(Koutchik-e-Choma hastam, littéralement : « Je suis votre 
petit »), la misère, si bien que le droit du supérieur de prendre 
le revenu de l'inférieur se transforme en devoir d'assistance. 
Cet effort d'inversion est fréquemment appuyé par l'affirma- 
tion des qualités humaines du supérieur, de sa rectitude 
selon les critères religieux, c'est-à-dire selon le code supérieur 
que chacun doit respecter ; on tend ainsi, au travers de l'hom- 
mage, à le forcer dans l'image que l'on rend, semble-t-il, de 
lui-même. 



(10) Voir en particulier BJ. Spooner, « The function of religion in 
Persian Society », in Iran Journal of the British Institute of Version 
Studies, I, 1963 ; Ph. Marcais, s.v. Ashura, in Encyclopédie de l'Islam, 
nlle édit., t. I ; H.H. Hansen, The Kurdish woman's life ; Kobenhaven, 
Nationlamuseet, 1961, chap. V. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 105 

La frontalité dans l'expression verbale s'accompagne d'at- 
titudes corporelles définies, son domaine dépasse le langage, 
même compris dans un sens très large ; elle est aussi gestes, 
rites gestuels et tend ainsi à prendre pied dans la réalité. La 
vie est envahie par les rites : ceux qui expriment les rapports 
hiérarchiques (silence, tenue réservée de l'inférieur), ceux de 
la politesse (visites de convenance, etc.), mais aussi ceux qui 
correspondent à certaines affirmations frontales et sont des- 
tinées à ne pas les trahir (apparence de pauvreté par exem- 
ple), enfin ceux, très nombreux, commandés par la religion. 
A la limite, l'expression frontale traduit effectivement les 
gestes réels de la vie, ses gestes ritualisés répondant à une 
règle, éliminant les gestes spontanés. 

C'est d'ailleurs bien de cette façon que l'homme pieux de 
l'islam est fidèle à la parole divine et s'approche de Dieu ; 
en accomplissant les rites gestuels et verbaux commandés, il 
se dépouille de son moi, se pénètre de la loi. Mais d'ordinaire, 
si l'on excepte certains cas, comme celui de l'homme propre- 
ment religieux tel que le Pich-némaz (chef de prière) dont 
la vie est entièrement dévouée à la prière et à la conduite 
des fidèles, les gestes comme les paroles rituelles se super- 
posent à la vie ; les rites ne parviennent à être ni la réalité 
ni l'expression réelle du moi. 

L'expression codifiée n'est pas l'expression de la culture 
immanente. On a dit que la culture islamique n'avait pas 
repris et façonné la culture populaire, qu'elle ne s'était pas 
non plus substituée à elle. Il en est de même pour l'ensemble 
des apports culturels aristocratiques (plus généralement ve- 
nant d'en « haut ») fonctionnels à l'exploitation des couches 
dominées ou affaire de mode. La culture apportée d'en haut, 
profane ou religieuse, manque la réalité, ne parvient ni à l'ex- 
pliquer ni à la transformer, elle ne s'incarne pas, demeure de 
l'ordre du rite. 

Le langage que les couches populaires créent à destination 
des supérieures, de son côté n'exprime pas d'abord une culture 
mais une attitude politique (ce n'est qu'au second degré qu'il 
exprime la culture). 

L'expression frontale qui prétend traduire la vie quoti- 
dienne n'y parvient pas, n'exprime que la frontalité de la 
conduite ou se surajoute à elle, la déformant parfois de façon 
grossière. L'expression spontanée rend compte de la culture 
qui tend à sourdre d'en bas, de la vie réelle au contact des 
êtres et des choses et charrie avec elle de très anciennes 



106 PAUL VIEILLE 

croyances paysannes, voire nomades, elle manifeste aussi des 
aspirations traditionnelles ou nouvelles, exprimant des be- 
soins habituellement ressentis et non satisfaits (spécialement 
dans la société féminine) ou des besoins naissant du change- 
ment des conditions de l'activité, elle peut aussi donner le 
sens des conduites cachées par des pratiques d'apparence 
frontale. 

En définitive la dualité de l'expression n'est que l'expres- 
sion de la dualité de la conduite ou, plus exactement, il existe 
une expression normative (dans le sens défini plus haut), l'ex- 
pression frontale, qui est elle-même action, défense ou ma- 
nœuvre de diversion répondant aux desseins de l'autorité et 
une expression réaliste, l'expression spontanée, qui tend à 
traduire l'activité et la culture populaire. 

Cet ajout apparemment simple qui, à première vue, peut 
apparaître comme une forme d'imperméabilité couverte par 
une perméabilité aux formes, ne laisse pas d'avoir dans la vie 
quotidienne des implications fondamentales. Il est une tech- 
nique naïve non seulement dans sa forme lorsqu'on le com- 
pare aux constructions cyniques ou savantes des couches su- 
périeures, mais aussi dans sa fonction parce que finalement 
il plie sûrement le paysan à son maître. 

La frontalité n'engage que l'extérieur de la personne, ses 
apparences — apparemment. En fait, elle efface la vie, les 
croyances réelles, le sens des conduites, les protestations 
contre l'exploitation. L'absence d'expression publique les prive 
de réalité. Les pensées, les actes de la vie quotidienne n'ont 
qu'une expression sous jacente, de statut mineur, peu orga- 
nisée ; il ne leur correspond qu'une culture naïve et il est 
remarquable que l'expression spontanée apparaisse souvent 
comme dans un rêve éveillé, comme une suite de mots sans 
relation avec la personne. Le rapport entre les gestes réels 
et la culture est bloqué. Les actes réels sont interprétés par 
des expressions rituelles qui n'ont rien à voir avec eux ; l'être 
se confond avec son apparence dans le rite, il est ce que 
rituellement il dit être ; une éthique de la Parole est opposée 
à l'éthique de l'Etre et à celle de l'Essence. 

Mais si l'être n'est pas ce qu'il fait, ses actes réels sont 
privés de leur réalité humaine ; ils apparaissent ou bien 
gratuits, en dehors de leur portée personnelle et sociale, l'indi- 
vidu est replié sur lui-même, ou bien, le plus souvent, comme 
phénomènes de la nature ou manifestations d'une volonté 
divine. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 107 

Le sens le plus large du rapport entre la culture apportée 
d'en haut, religion y comprise, et société est ainsi rendu mani- 
feste. La première ne fait pas qu'affirmer ses valeurs, elle 
s'implante sous la forme de rites en quelque sorte rendus par 
en haut socialement nécessaires ; elle n'a ainsi apparemment 
qu'un retentissement superficiel sur la culture populaire tra- 
ditionnelle, en fait elle arrête son évolution et la débilite. 
Certes la revanche des habitudes populaires est qu'ayant cou- 
tume de vivre sous-jacentes, elles demeurent imperméables 
à la pénétration d'éléments culturels nouveaux ; elles s'acco- 
modent fort bien de tout signe à la mode mais ne lui laissent 
pas acquérir plus de réalité. Bien plus, elles tiennent d'autant 
plus aux signes qu'elles s'en couvrent mieux. La relation tradi- 
tionnelle entre culture et société paysannes rend ainsi celle-ci 
particulièrement inapte au changement. Piètre revanche. La 
frontalité me laisse intérieurement libre ; en fait elle m'engage 
complètement comme être social ; elle m'asservit entièrement 
aux catégories d'où proviennent les codes pour qui ils sont 
créés, à destination de qui ils sont exprimés. 

L'existence de deux expressions verbales est liée aux rap- 
ports de classe, à la forme de ces rapports et aux aspects 
que l'histoire leur a donnés. La réalité de l'existence, de la 
production et des rapports de production, de la vie familiale 
et sociale, des croyances, des attitudes et des opinions, des 
aspirations apparaît dans l'expression spontanée. Celle-ci est 
couverte, étouffée par le langage frontal qui est un instrument 
des rapports de classe dont l'emploi est aussi universel que 
les menaces auxquelles il répond. Mais son objet est double. 
Il reprend les codes proposés par en haut afin de contenter, 
directement ou indirectement, les couches supérieures ; dans 
ce sens il est un constant aveu de loyauté La frontalité est 
donc corollaire de la relation morale, personnelle, hiérarchi- 
que caractéristique des sociétés féodales, du fait que les 
statuts y dérivent de la relation entre féodal et tenancier (que 
l'on prendra ici dans un sens très large). En même temps la 
frontalité est un instrument de défense des couches exploi- 
tées : elle est rappel de ses devoirs au supérieur, elle est 
rideau de fumée opposé aux conduites d'accaparement ; elle 
est négation de la soumission et de la loyauté se couvrant de 
leurs propres termes. La frontalité apparaît ainsi fonction- 
nelle aux rapports sociaux habituels, au rapport modèle de 
conflit-concours qui règle les relations entre individus et 
différencie la société iranienne des sociétés féodales euro- 



108 PAUL VIEILLE 

péennes dont un des caractères essentiels était le contrat 
obligeant les parties de façon certaine. 

Le rôle social, politique du langage frontal explique qu'il 
n'y ait dans son usage aucune hypocrisie vécue, même s'il y a 
souvent conscience d'une duplicité (comprise davantage dans 
son sens primitif). Il n'y a pas non plus, à son origine, dans 
sa fonction au moins, mystification de soi et des autres mais 
seulement utilisation de signes socialement efficaces. De cette 
réalité du pouvoir des mots dans la société, la croyance dans 
leur pouvoir sur la nature physique n'est pas très éloignée. 
Ainsi dans la vie sociale, celui qui, par exemple, me prévient 
publiquement des dangers de ma position précipite réellement 
ma chute puisque cette affirmation suggère ma faiblesse ; de 
là il n'y a qu'un pas à la croyance que celui qui me prévient 
de quelque danger d'ordre matériel est cause de l'accident. 
Est-on en présence d'un mécanisme de transposition ? Quoi- 
qu'il en soit l'analogie vaut d'être soulignée. 

Une des conséquences de la dualité de la culture, de l'acti- 
vité et de l'expression verbale se situe dans le domaine des 
techniques d'observation. Comment distinguer frontalité et 
spontanéité dans le domaine des pratiques et des idées, com- 
ment connaître leur relation ? Si, dans l'étude des sociétés 
occidentales, l'observateur peut oublier, à tort d'ailleurs, mais 
avec des conséquences moins graves, qu'il est en même temps 
acteur, une telle négligence est ici un défi à l'expérience 
immédiate. 

Les techniques de recherches habituellement les plus uti- 
lisées ne sont pas adaptées à une société qui a deux faces 
opposées dans leurs directions et leurs expressions. Le ques- 
tionnaire, notamment, quelle que soit sa forme, manifeste 
l'extériorité de l'enquêteur. Par le principe même de la ques- 
tion, par la succession des questions, par son temps nécessai- 
rement rapide, par son abstraction inévitable, par sa recherche 
d'une réponse et non pas de deux, il ne tend à ne recueillir 
que des expressions frontales ; mais si l'enquêteur, au cours 
de ce type d'entretien ,établit un contact personnel avec 
l'enquêté, on échappe de façon incontrôlée à la tendance de 
l'instrument. 

De fait, on peut se demander si certaines enquêtes qui 
rapportent l'existence d'opinions contradictoires dans des so- 
ciétés où l'uniformité frontale est une règle collective bien 
établie n'ont pas obtenu tantôt une réponse frontale tantôt 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 109 

une réponse spontanée si bien que la statistique proposée ne 
voudrait pas dire grand-chose. (11). 

Il convient donc de définir et d'utiliser des techniques 
d'enquête, qu'elles soient du type observation ou entretien, 
qui permettent d'atteindre dans des conditions contrôlées les 
deux faces de la pratique, de la narration de faits et de l'ex- 
pression de valeurs et leurs rapports dans des situations 
concrètes. 



Comment naissance et mort en tant que pratiques et en 
tant qu'idées s'intègrent-elles ou peuvent-elles s'intégrer à 
l'organisation sociale traditionnelle ? Telle est la première 
question que l'on abordera avant de préciser les notions de 
mort et de fécondité dans la culture iranienne. 

La question peut être plus précisément posée à l'aide des 
termes d'une constation apparemment universelle : pourquoi 
les sociétés non machinistes ont-elles accordé plus d'attention 
à la reproduction des êtres humains qu'à la production des 
moyens d'existence ? 

L'être humain est, pour ces sociétés, le principal instru- 
ment de production, elles tendraient à accroître la force 
humaine de travail parce qu'elle est le premier facteur ma- 
nipulable de l'accroissement (effectivement possible ou perçu 
comme tel) de la production. Cette thèse ne peut toutefois 
pas expliquer un souci non tempéré de multiplication des 
hommes. Une telle attitude ne serait fonctionnelle qu'à des 
sociétés où seraient indéfiniment extensibles soit la surface 
cultivée soit le rendement à l'unité de surface par l'addition 
d'unités de travail. Ni dans un passé récent ni dans un passé 
plus lointain, l'Iran ne s'est trouvé dans l'un de ces cas ; il 
est fort probable au contraire qu'au cours de l'histoire les 



(11) Cités par D. Kirk, op. cit., cf. par exemple « Turkey : National 
survey on population », in Studies in Family Planning, 5 déc. 1964, 
Population Council, New York (en Turquie 43 % de l'échantillon natio- 
nal dit connaître quelque moyen de contraception) ou encore H. Rizk, 
« Social and psychological factors affecting fertility in the United 
Arab Republic, in Marriage and family living, 25, 1, fév. 1963 (Un tiers 
des plus jeunes femmes rurales en âge de fécondabilité jugent les 
questions relatives à la taille désirée de la famille déplacées « parce 
que seul Dieu détermine le nombre d'enfants qu'une femme doit 
avoir ».) 



110 PAUL VIEILLE 

surfaces cultivées aient tendu à décroître sans que par ailleurs 
les façons culturales aient été modifiées et qu'ainsi une plus 
grande quantité de travail ait permis un accroissement sen- 
sible de la production. De fait les enfants en bas âge mou- 
raient traditionnellement et jusqu'à ces dernières années en 
grand nombre, la mortalité générale était élevée ce qui montre 
bien que l'équilibre hommes-subsistance n'était pas réalisé, 
que les naissances étaient trop nombreuses et que les groupes 
locaux attachés à un territoire défini et fini ne disposaient 
pas des surplus nécessaires à la survie des enfants qu'ils 
mettaient au monde. Cette notion d'équilibre est-elle d'une 
appréhension si malaisée pour les collectivités villageoises ? 
N'en ont-elles pas une perception en quelque sorte immé- 
diate ? Sinon pourquoi ? Essayons de donner une réponse à 
cette question en évitant les échappatoires traditionnelles. 

Nous manquons ici très généralement de données, mais 
tâchons d'effectuer une synthèse de celles que nous possédons. 
Avançons pas à pas. Remarquons d'abord que les procédés 
propres à limiter le nombre de naissances sont très ancienne- 
ment et quasi-universellement connus. On peut en distinguer 
trois catégories : ceux tendant à détruire les produits de la 
conception, ceux cherchant à limiter la conception dans la 
sexualité et enfin ceux limitant la sexualité elle-même. Parmi 
les premiers, l'infanticide pratiqué dès la naissance fut, sem- 
ble-t-il, l'un des moyens les plus anciennement employés et 
l'un de ceux dont l'extension fut la plus considérable. Il a 
souvent été soumis à des règles : avis des parents ou voisins, 
moment de la naissance par rapport au sevrage du précédent 
enfant, etc. On peut en rapprocher l'avortement par des 
plantes médicinales ou par des moyens mécaniques, dont la 
connaissance paraît aussi remonter fort loin. Il était notam- 
ment employé par les Indiens d'Amérique ; il l'est encore dans 
certaines circonstances (arrêt en particulier d'une grossesse 
avant mariage) en Afrique Noire. L'histoire de la contracep- 
tion proprement dite révèle de son côté une très grande ri- 
chesse de moyens ; le coitus interruptus paraît avoir été une 
pratique universelle ; parmi les autres procédés, surtout fémi- 
nins, on rencontre à côté de la magie et de potions plus ou 
moins efficaces, l'usage de tampons, les ablutions vaginales, 
les mouvements brusques post-coït, etc. La troisième caté- 
gorie de procédés qui tend donc à restreindre la fréquence 
de la sexualité dite « normale » se manifeste par des institu- 
tions telles que l'exogamie, le célibat, l'élévation de l'âge au 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 111 

mariage, le choix d'une épouse plus avancée en âge dont la 
proximité de la ménaupose garantit une descendance moins 
nombreuse, « l'amour grec », l'utilisation sexuelle des esclaves 
et des prostituées. 

Sans aller comme l'auteur de l'Histoire Médicale de la 
Contraception, au-delà des faits mais en le paraphrasant, nous 
pouvons dire que les populations humaines ont toujours dis- 
posé des connaissances grâce auxquelles elles pouvaient agir 
sur leur nombre (12). 

Très peu les ont utilisés au point de modifier notablement 
leur effectif de population. Apparemment du moins, puisque 
les chiffres d'ordinaire manquent pour nous informer avec 
certitude. Mais prenons l'exemple de la France. Sous l'Ancien 
Régime une réduction de la natalité a peut-être obtenue par 
le célibat ou le retard au mariage des cadets, phénomène dont 
il resterait aujourd'hui encore des traces dans certains dépar 
tements ruraux, et l'on a pu dire que les privilèges de l'aîné 
tant en ce qui concerne l'héritage que le mariage avaient pour 
objet de maintenir l'équilibre population-ressources (13). La 
décroissance de la natalité française est de toutes façons 
antérieure à la Révolution. Alors que la natalité d'une « po- 
pulation naturelle » est de 40 à 45 p. 1 000, le taux de la natalité 
française passe de 38,6 en 1771-75 à 36,4 p. 1 000 en 1786-90, 
ce qui pourrait d'ailleurs laisser place à des variations ré- 
gionales plus importantes. Après la Révolution, la société 
française offre probablement un exemple remarquable de 
changement rapide des moyens de limitation des naissances 
en face de la modification des règles du droit. Le privilège 
des aînés de famille ayant été aboli, on assiste probablement 
à la généralisation du mariage, certainement à l'abaissement 



(12)N. Himes, Médical History of contraception, Baltimore, The 
Williams and Wilkens Company, 1936, 500 p. et « Birth Control in 
historical and clinical perspective » in Annals of the American Academy 
of political and social science, Philadelphia, mars 1932, cité par H. 
Bergues, La prévention des naissances dans la famille, ses origines dans 
les temps modernes, I.N.E.D., Travaux et documents, cahier n° 35, 
Paris, P.U.F., 1960. 

(13) P. Gemaehling in G. Friedmann (sous la direction de), Villes 
et campagnes, compte rendu de la deuxième semaine sociologique, 
Paris, A. Colin, 1953, p. 335. L. Henry, « L'apport des témoignages et 
de la statistique in H. Bergues, op. cit., p. 362, conteste qu'à la fin de 
l'Ancien régime le célibat définitif ait été notable. Il note toutefois 
qu'à Crulai, bourg rural de Normandie, le taux de natalité qui était de 
36 p. 1 000 de 1675 à 1760 baisse ensuite lentement jusqu'à la Révolution 
sous l'influence, semble-t-il, d'une baisse de la nuptialité. 



112 PAUL VIEILLE 

de l'âge nuptial (14) mais aussi à une extrême limitation du 
nombre des enfants : pour ne pas briser l'héritage, la 
famille française réagit par l'enfant unique (15), le taux 
de natalité passe ainsi de 35,9 en 1791-95 à 25,4 p. 1 000 en 
1871-80. Le réusltat n'a pu être obtenu ici que par la limitation 
des naissances dans le mariage, par des pratiques contracep- 
tives ou abortives (16). 

Cet exemple montre bien qu'une limitation des naissances 
efficace était concevable dans une société rurale par les 
moyens traditionnels et notamment par le coitus interrup- 
tus qui semble avoir été la pratique la plus courante. Les 
procédés modernes de contraception n'apparaîtront que dans 
la seconde moitié du xix e siècle (avec la vulcanisation du 
caoutchouc permettant la fabrication de nouveaux moyens 
anti-conceptionnels) et au XX e siècle. Les inventions techniques 
ont suivi les besoins. 

Pourquoi ce qui fut possible au moins dans la France ru- 
rale des xviif et xix e siècles n'est-il pas advenu dans d'autres 
sociétés et notamment dans la société iranienne ? La diffusion 
des méthodes contraceptives n'est pas en cause puisque, s'il 
est certain que beaucoup de techniques, surtout féminines, 
n'ont eu qu'une extension régionale, la plupart des pays 
avaient les leurs, que le moyen le plus efficace, le coitus in- 
terruptus, fut universellement connu sinon employé, et que 
les institutions matrimoniales pouvaient parvenir aux mêmes 
fins. 

On a voulu donner une explication culturaliste de l'exten- 
sion de la contraception en France. Elle serait liée à l'effon- 
drement d'un système de penser très ancien, à la décomposi- 
tion de l'idée de la science antique et du mythe de l'unité 
de la nature dont l'ensemble des manifestations concourrent 



(14) Peut-être y a-t-il quelque exagération à parler comme le fait 
P. Gemaehling (op cit.) de révolution démographique à propos de 
la généralisation du mariage qui aurait eu lieu après la révolution. 
L'abaissement de l'âge au mariage est par contre certain. L'âge moyen 
au premier mariage qui était de 28,7 ans pour les hommes mariés de 
la génération 1821-25 et de 26,1 ans pour les femmes est passé à 26,0 
et 23,0 en 1954. J.-C. Chasteland et R. Pressât, « La nuptialité des géné- 
rations françaises depuis un siècle », Population, n° 2, 1962. 

(15) J.-E. Havel, La condition de la femme, Paris, A. Collin, 1961, 
pp. 144-145. 

(16) En cas général au moins, comme le montre le rapprochement 
des statistiques. Cependant dans certains milieux d'autres pratiques 
ont pu subsister contraires à l'évolution générale comme le retard de 
l'âge au mariage, le choix d'une épouse plus avancée en âge dans 
certains milieux des classes moyennes. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 113 

à la production d'un ordre, celui d'une providence (payenne 
ou chrétienne). La vie humaine, la santé, la sexualité — plaisir 
et procréation, se fondent dans le fonctionnement de l'univers 
que l'homme doit respecter. De plus dans l'aire méditerra- 
néenne, depuis le néolithique et jusqu'à l'époque moderne, 
des cultes et des magies sexuelles ont été considérées comme 
nécessaires et propices à la fécondité de la nature toute 
entière. L'idée de dissociation, autrefois « impensable » des 
manifestations de la vie, de la nature aurait permis l'inter- 
vention des techniques s'appliquant à des modifications par- 
tielles et expliquerait les succès parallèles de la contraception 
et de la médecine, les diminutions concomitantes du nombre 
des naissances et du nombre des morts (17). 

L'argumentation apparaît pour des raisons tout à la fois 
de fait et de méthode fort peu convaincante .La notion d'in- 
tégrité de la nature n'a jamais empêché l'homme d'inter- 
venir dans son cours. L'homme n'est-il pas artifice ? On peut 
même dire que, par un paradoxe qui n'est sans doute qu'ap- 
parent, cette notion est liée à l'élevage, à l'agriculture qui sont 
bien des techniques d'intervention. Dans le domaine même 
de la procréation, l'existence très ancienne, très générale de 
procédés tendant à limiter la conception montre assez qu'ils 
n'étaient pas incompatibles avec la « mentalité tradition- 
nelle ». Quant à l'évolution moderne des idées, la séparation 
de l'amour et de la procréation autrefois confondus, dont on 
voudrait faire dépendre les pratiques, rien ne prouve son 
antériorité sur celles-ci : elle était « clandestine » et l'on pense 
être en droit de déduire son existence préalable de l'évolution 
des mœurs. On est en face d'une pétition de principe. L'idée 
pourrait tout aussi bien avoir suivi les mœurs, en être un 
produit, comme l'idée nouvelle de la nature, sa dissociation, 
n'est qu'une rationnalisation de la multiplication des interven- 
tions techniques qui n'a pas été nécessaire à leur progrès. De 
toutes façons expliquer les pratiques par des idées est in- 



(17) Ph. Ariès, « Interprétation pour une histoire des mentalités », in 
H. Bergues, op. cit., pp. 311-328. Sans doute y a-t-il quelque injustice à 
critiquer comme nous le faisons dans les lignes qui suivent l'auteur 
qui, en France, a sans doute apporté le plus à la sociologie démo- 
graphique. Nous rappellerons plus loin quelques-uns de ses apports 
positifs. Mais il est justement discutable dans la mesure où, pour 
expliquer définitivement la conduite à l'égard de la naissance et de la 
mort, plutôt que de poursuivre des analyses antérieures qui mettaient 
en valeur les statuts socio-économiques, il a fait appel à une probléma- 
tique évolution des idées qui apparaît davantage de l'ordre des effets 
que des causes. 



114 PAUL VIEILLE 

suffisant ; les unes comme les autres doivent l'être par des 
motivations et par les conditions dans lesquelles elles appa- 
raissent. De ce côté on connaît, semble-t-il, peu de choses. 

Les pratiques contraceptives dans leur extension tradition- 
nelle limitée feraient partie d'un comportement tendant à 
limiter les excès de la nature : stérilité totale, trop grande 
fécondité. Elles répondraient aussi à un souci féministe ; en 
France, à la fin de l'époque de Louis XIV notamment, elles 
répondraient à une répugnance des femmes de la bonne so- 
ciété à la grossesse. 

Par contre la généralisation de la limitation des naissances 
en France à partir du xvm e siècle apparaît clairement liée 
l'affirmation de la bourgeoisie, à l'« économie conjugale ». La 
descendance est meusrée aux possibilités économiques, aux 
subsistances, au moyen d'éduquer les enfants ; il s'agit donc 
d'un comportement proprement malthusien, d'un calcul éco- 
nomique (18). 

Ce calcul, sous une forme ou sous une autre, n'a-t-il jamais 
été effectué avant l'époque moderne ? N'avait-il pas lieu de 
l'être ? Revenons sur le probème des subsistances, sur l'équi- 
libre entre les capacités de production et la démographie. 
Analysant la préhistoire de l'humanité, une ethnologue a ré- 
cemment fait l'hypothèse qu'au paléolithique moyen, aprèï 
des innovations techniques permettant l'intensification de h 
chasse et donc l'amélioration du niveau des subsistances, 
l'homme a été conduit par la raréfaction du gibier à une 
réglementation sociale dont un des aspects fut l'exogamie el 
un des effets la limitation des naissances. Durant quelques 
dizaines de millénaires, la population demeure stable. Les in- 
ventions du début du néolithique, l'agriculture et l'élevage, per- 
mettent de réduire radicalement la taille de l'espace nourricier, 
d'augmenter dans une proportion considérable la population, 
d'abandonner l'organisation sociale antérieure. L'auteur fail 
de l'endogamie, de la volonté de maintenir toute la descen- 
dance autour de soi et, du même coup, de l'attitude nataliste 
qu'il a observées surtout au Maghreb mais qui seraient de 
institutions répandues sur tout le pourtour de la Méditerra- 
née, une très ancienne tradition remontant à cette époque. 

Je doute que l'hypothèse ne contienne pas quelque vérité ; 
mais elle ne me paraît pas entièrement acceptable. Il suffit 



(18) Ph. Ariès, op. cit. 

(19) G. Tillion Le harem et les cousins, Paris, Seuil, 1966, 218 p. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 115 

pour s'en convaincre de remarquer que le modèle de fécondité 
« naturelle » qui fut alors adopté ne pouvait pas manquer 
d'assurer une progression rapide de la population (20). Aussi 
la double révolution du néolothique, technique et socio-démo- 
graphique, a-t-elle dû rapidement, à l'échelle des 8 ou 9 millé- 
naires qui nous séparent d'elle, trouver ses propres limites ; 
très vite la croissance de la population a dû rencontrer un 
niveau de subsistance qui ne s'accroissait pas indéfiniment ; 
c'est à dire que l'on en revenait à la situation du paléolithique 
moyen. Pourquoi donc paysans et éleveurs n'ont-ils pas, jus- 
qu'à aujourd'hui, abandonné des formes sociales qui avaient 
fait leur temps, pourquoi ont-ils admis de ne limiter la popu- 
lation que par le niveau des subsistances, c'est-à-dire par la 
mort (mortalité infantile, famines, épidémies, toutes liées à 
l'insuffisance des ressources) ? Pourquoi ont-ils persisté dans 
cet effort désespéré de fécondité contre les possibilités mêmes 
de leurs techniques d'exploitation ? 

Avant de tenter d'apporter une réponse à cette question, 
faisons justice d'une objection qui serait particulièrement 
valable pour l'Iran, une haute fécondité aurait été nécessaire 
afin de réparer les pertes en vies humaines dues aux guerres 
et aux invasions ; elle l'aurait été tout spécialement sur le 
plateau iranien sans cesse secoué par les rivalités entre 
princes, sans cesse dévasté par les invasions ; Mongols et 
Turcs ne se sont-ils pas livrés au xm e et au XIV e siècles à de 
véritables génocides ? (21). Les chiffres dont on dispose sont 
malheureusement fragmentaires et il n'est pas possible d'ap- 
porter une réponse précise. Certains indices nous permettent 



(20) G. Tillion, op. cit., elle-même note qu'il n'a fallu que « deux 
siècles pour que quelques centaines de Normandes émigrées au Canada 
aient 10 millions de petits-fils ». A. Sauvy, Malthus et les deux Marx, 
Paris, Gonthier, 1963, 250 p. indique que le pouvoir multiplicateur de 
l'espèce humaine dans des conditions « naturelles » est de l'ordre de 
1 °/o par an, mais peut varier de 0,5 à 1,5 % selon les coutumes sociales 
et surtout matrimoniales. Ces taux, qui tiennent évidemment compte 
d'une mortalité de 30 à 35 p. 1 000 qui n'a de « naturel » que le fait 
d'être commune aux pays pauvres, assurent sur longue période des 
croissances considérables. Pour un individu au départ on obtient en 5 
siècles : 

avec un taux annuel de 0,125 % : 1,84 individus 
0,5 % : 12,1 
» » 1, °/o : 144,7 » 

1,5 % : 1710 

(21) Voir J. Aubin, « Comment Tamerlan prenait les villes », Studia 
Islamica, XIX, 1963. R. Grousset, L'Empire des steppes, Attila, Gengis 
Kahn, Tamerlan, Paris, Payot, 1960, 631 p. 



116 PAUL VIEILLE 

cependant de conclure que l'Iran ne fut pas durablement, au 
cours de son histoire, sous-peuplé par rapport à sa production. 
D'ordinaire les effets démographiques des querelles entre prin- 
ces et des conquêtes affectèrent surtout villes et villages situés 
aux abords des routes joignant les capitales provinciales , 
les autres étaient protégés par les distances mêmes, par l'en- 
clavement des montagnes, de régions désertiques ou semi- 
désertiques. Les grandes invasions ont certainement eu des 
effets de beaucoup plus vaste envergure ; mais comment conci- 
lier les dévastations quasi-totales attribuées à Gengis Khan 
et à Tamerlan avec les civilisations qui, sous les descendants 
de l'un et de l'autre, s'épanouissent un demi siècle après 
leur passage : civilisation mongole de Perse, renaissance Ti- 
mouride. N'est-on pas alors en droit d'estimer soit que l'Iran, 
relativement à ses ressources, était à la veille des invasions 
trop peuplé, soit que la population ne fut pas décimée au 
point que ses blessures ne fussent guéries dans un espace de 
temps de l'ordre d'un siècle ? (22). 

Dans la mesure du reste où les hécatombes furent accom- 
pagnées de la ruine d'équipements de production, telle la 
destruction des ouvrages hydrauliques du Hilmend qui rendit 
le Sis tan au désert, la population ne pouvait retrouver son 
niveau antérieur. On remarque par ailleurs que lorsque les 
gouvernements, tels les rois mongols d'Iran, se soucièrent de 
la prospérité économique du pays, ils ne se préoccupèrent 
nullement de la main-d'œuvre paysanne, comme si elle était 
en abondance, mais du statut de la terre et de la protection 
des colons à l'égard des exactions des agents du fisc ; leur 
problème était d'assurer des conditions favorables à l'accrois- 
sement de la production (ce qui n'exclut pas et n'est pas 
contradictoire avec une attitude populationniste de la part des 
maîtres de la terre dont les objectifs sont différents ; on le 
verra plus loin). 

On remarque enfin qu'épidémies et famines qui, au-delà 
d'une mortalité « naturelle » élevée, semblent avoir une fonc- 
tion de régulation du niveau de population et être liées au 



(22) Ce qui n'exclut pas d'immenses massacres ; en un siècle pour 
un individu au départ on obtient avec un taux annuel d'augmentation 
naturelle de la population de 0,125 % : 1,13 individus 
avec un taux de 0,5 % : 1,64 » 
» » 1 % : 2,7 » 

» » 1,5 °/o : 4,43 » 

A. Sauvy, op. cit., p. 19. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 117 

surpeuplement (23), jalonnent l'histoire de l'Iran comme celle 
de bien d'autres pays (24). 

Tentons donc de proposer une hypothèse sociologique ou 
plus exactement une thèse, puisque les éléments de vérifica- 
tion sont encore peu nombreux, expliquant le comportement 
démographique. Nous dirons qu'il est lié au rôle, par rapport 
aux parents et, plus généralement, dans la société, que la 
structure sociale et, notamment, les institutions qui définis- 
sent le statut socio-économique des individus, fixent pour la 
descendance. 

La restriction des naissances dans la bourgeoisie d'abord, 
dans l'ensemble des sociétés bourgeoises plus tard, est liée, 
a-t-on dit, l'« économie conjugale », à l'intégration du nom- 
bre des enfants dans le calcul économique du ménage ; souci 
de l'éducation, de l'établissement des enfants ,arbitrage entre 
le coût de l'éducation et l'amélioration attendue des condi- 
tions d'existence. Les règles de la société « économique », la 
fixation des statuts en fonction du niveau économique atteint 
permettent ces calculs, y conduisent. 

En ce qui concerne les paysans, l'hypothèse précédente 
peut être transposée de la façon suivante : lorsque l'étendue 
globale du terroir cultivable est arrêtée, c'est-à-dire dans un 
cadre où les facteurs de production sont stables, lorsque le 
volume global des ressources est fixé, le producteur, tend ou 
non à limiter la natalité selon qu'il est ou n'est pas conduit à 
établir le rapport entre population d'un côté, terre ou ressour- 
ces de l'autre, selon la part des unes ou de l'autre que les 
institutions lui laissent espérer en raison du nombre -de ses 
enfants (25). 



(23) A. Sauvy, op. cit., p. 21 et suivantes. 

(24) A notre connaissance, il n'existe pas d'étude exhaustive des 
famines et épidémies en Iran ; il est difficile de se faire une idée de 
leur extension géographique (étaient-elles illimitées à une région ou 
étendues à l'ensemble du territoire), de leur durée, du nombre des 
victimes. Les documents relatifs à l'histoire de Tehran mentionnent 
des famines et des épidémies graves et habituellement superposés aux 
dates suivantes : 1724, 1782, 1809, 1833, 1844, 1918-1919, 1925. S. Attarha, 
Histoire de la construction de Tehran, étude inédite de l'Institut d'Etu- 
des et de Recherches Sociales, Tehran, 1966. 

(25) Cette hypothèse est sans doute assez différente de celle de R. 
Kœnig, dans son cours à l'Université de Cologne, selon laquelle toute 
communauté organisée aurait une fécondité contrôlée et inversement. 
L'auteur prendrait notamment comme exemple le village égyptien avec 
sa grande mobilité résidentielle, son absence d'institutions locales et 
sa fécondité naturelle.. La proposition ne me paraît pas entièrement 
satisfaisante. Certes en France, avant la Révolution, les régions d'habi- 



118 PAUL VIEILLE 

La société rurale française contemporaine vérifie cette hy- 
pothèse, la petite propriété y est apparue depuis le début du 
XIX e siècle comme un ferment particulièrement actif de mal- 
thusianisme, tandis qu'à l'exploitation en fermage restait asso- 
ciée une haute natalité. Aux yeux du cultivateur, le second 
statut juridique au contraire du premier ne limite pas les 
possibilités d'établissement des enfants lorsqu'ils atteindront 
l'âge adulte (26). 

Le paysan iranien est traditionnellement un métayer qui 
ne cultive pas un domaine fixé une fois pour toutes ; son 
rapport à la terre est commandé, médiatisé par le propriétaire 
foncier. L'avenir du lignage, de la famille, des enfants ne 
dépend pas tant de l'équilibre hommes-ressources que de 
l'équilibre paysans-propriétaire qui est en réalité un équilibre 
à trois pôles : propriétaire en face de deux lignages ou groupes 
de lignages rivaux. 

Cet équilibre est essentiellement variable, il est de plus 
imprévisible. Il cache aux yeux de l'individu, ou des lignages, 
la relative fixité de l'équilibre collectif hommes-ressources. 
Si la notion de ce dernier équilibre ne peut ainsi naître au 
niveau des métayers considérés individuellement, elle ne peut 
naître non plus au niveau de la collectivité villageoise. Celle-ci 
est divisée, n'a d'unité que dans l'opposition des lignages ; son 
organisation est tenue en main par le propriétaire foncier qui 
domine grâce aux oppositions qu'il entretient, il ne peut donc 



tat groupé, de communes plus organisées, ont une natalité moins forte 
que les communes d'habitat dispersé ; mais, après la Révolution, la 
tendance à la restriction des naissances est beaucoup plus ample, 
beaucoup plus rapide dans les régions d'habitat dispersé ce qui montre 
bien l'intervention d'un autre facteur. On ne peut pas dire non plus 
que le village iranien ne soit pas organisé bien qu'il ne le soit pas par 
les producteurs eux-mêmes mais, traditionnellement, par le maître 
féodal. 

(26) Ph. Ariès, Histoire des populations françaises et de leurs 
attitudes devant la vie depuis le XVIII e siècle, Paris, Self, 1948, le 
montre de deux façons. Par des correspondances cartographiques : de 
1801 à 1936 ce sont les zones de petite propriété où la fécondité a le 
plus baissé ; les zones de fermage ont moins été touchées par la baisse 
de la natalité. Par des analyses de cas : ainsi dans un département 
considéré à titre d'exemple deux couches sociales sont remarquable- 
ment prolifiques : les ouvriers agricoles misérables et les riches fermiers 
(c'est-à-dire deux catégories dont la subsistance ne dépend pas d'une 
terre délimitée et définie). Ces derniers vivent largement, sans souci 
du lendemain, les enfants ne leur posent que le problème de division 
du capital d'exploitation et non celui, insoluble, de division du capital 
foncier. Ailleurs l'auteur montre comment dans certaines conditions, le 
le petit propriétaire ou l'aspirant à la propriété est conduit à la limi- 
tation des naissances. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 119 

être l'initiateur d'une stabilisation des rapports entre li- 
gnages pas plus sur le plan de la démographie que sur tout 
autre. 

Bien davantage du reste, l'organisation féodale tend à la 
multiplication des hommes. Le propriétaire foncier y a in- 
térêt, sa part de récolte ne peut qu'être augmentée par 
l'accroissement de la population ; il prend une part fixe du 
produit de la terre, des unités marginales comme des autres. 
Par l'accroissement du nombre des travailleurs il maximise 
le rendement du capital fixe (ou de ce qui peut être considéré 
comme tel : terre, investissement hydraulique, éventuelle- 
ment traction animale), diminue le rapport du capital fixe au 
capital tournant (semences, avances de saison creuse au pay- 
san), ce qui est fonctionnel à une société où la propriété est 
soumise à de grands aléas, sans avoir cependant à conserver 
un rapport constant entre capital tournant et main-d'œuvre. 

En effet, la pression démographique, la rareté du capital 
circulant et la rareté (effective ou qui résulte de la précé- 
dente) de la terre et des ressources renforcent le pouvoir du 
féodal. La misère paysanne, la concurrence autour des biens 
dont il détient la clef est nécessaire à sa domination. Il est 
favorable à une haute natalité. 

Dans ses jeux au sein du village, le propriétaire est par 
ailleurs contraint de s'appuyer sur une faction suffisamment 
importante, il ne peut négliger le nombre d'individus qu'un 
lignage comporte même s'il tend à préférer à ce critère celui 
de la fortune. De leur côté les paysans savent que leur puis- 
sance en face du propriétaire foncier, et donc leur fortune, 
sont liées au nombre et surtout à la cohésion des groupes 
qu'ils forment ; celle-ci ne peut mieux être assurée dans la 
société considérée, que par les liens de filiation. Le rapport 
de forces avec le propriétaire foncier, avec les autres lignages 
conduit chacun de ceux-ci à multiplier la descendance. Le li- 
gnage est le véritable propagateur du modèle de haute fécon- 
dité. 

Il n'y a pas pour le paysan de destin collectif, de mesure 
collective de la population, du nombre des hommes et de 
leurs enfants ; il n'y a que des destins individuels et des 
destins de lignage, les seconds englobant les premiers mais 
ni les uns ni les autres n'étant connus à l'avance. Chacun 
a priori croit à ses chances et à celles de sa descendance. 
L'idée que la naissance et le destin de chacun sont dans le 
pouvoir des forces supranaturelles ou de Dieu et qu'il ne faut 



120 PAUL VIEILLE 

pas les en retirer est fonctionnelle à ces perceptions et à ces 
croyances : c'est Dieu, dit-on notamment, qui donne la vie 
et la possibilité de subsister à ceux qu'il a appelés à l'existence. 

Ainsi d'une part, il n'est pas fait obstacle a priori à la na- 
ture, dans la fécondation, la naissance et la vie ; le fait humain 
de la procréation est transformé en phénomène de nature 
mais, d'autre part, la revanche de l'équilibre ressources-popu- 
lation que l'on veut ignorer du côté de la naissance : la mort 
des enfants en bas âge est aussi transformée en fait de né- 
cessité ou voulu par Dieu. « Les enfants sont donnés, sont 
repris », ils viennent gratuitement et meurent aussi facile- 
ment ; les potentialités de la vie sont profuses ; « chacun 
des cheveux, chacune des dents est un enfant », mais, s'il 
meurt, « c'était son lot », son destin, Ghesmatech boudeh. Le 
paysan pratique en quelque sorte un « libéralisme démogra- 
phique » et dénomme nécessité ou Dieu l'équilibre collectif 
qu'il ignore ou ne peut connaître. 

Cependant la culture paysanne n'est pas exempte de ten- 
sions au sujet de la naissance ; elle est hantée par la notion 
de l'équilibre population-ressources. Les paysans savent bien 
d'abord que la distribution des biens ne correspond que 
très imparfaitement à la taille des familles, à l'importance 
de la descendance, qu'elle est davantage liée au savoir-faire 
dans les relations sociales, au poids dans l'équilibre du 
village. L'établissement des enfants n'est pas une promesse, 
mais seulement un espoir. 

L'idée qu'il existe une mesure du nombre d'enfants qui 
peuvent subsister est par ailleurs explicitement affirmée ; 
l'expression « si tous les enfants demeuraient, les hommes 
mangeraient les hommes » est un leitmotiv du langage popu- 
laire. Mais cette constatation demeure sans conséquence pra- 
tique, elle est inutilisée parce qu'elle est détachée des rapports 
sociaux concrets. Qui a priori voudrait limiter le nombre d'en- 
fants semblerait manquer d'espoir, paraîtrait lâche. Mais si 
chacun espère que tous ses enfants pourront vivre, a poste- 
riori, devant les difficultés de l'entreprise, beaucoup regrettent 
d'avoir tant d'enfants ; on le remarque en particulier dans 
les mouvements de colère, lorsque les contrôles psycho-so- 
ciaux s'affaiblissent, la malédiction des enfants, le souhait de 
leur mort est alors un fait commun. 

En face du modèle établi de haute fécondité, existent donc 
des facteurs de résistance qui ne parviennent pas à s'actua- 
liser, et sans doute peut-on se risquer à établir un lien entre 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 121 

cette conjoncture et la mise en cause de « l'Etat » à propos 
de la mort des enfants. Les paysans considèrent que l'Etat 
en est responsable, que c'est à lui de leur donner les moyens 
de survie. Idée certainement nouvelle (il y a 40 ans l'Etat 
n'était que le fisc), apparemment curieuse qui n'est qu'un 
aspect de la revendication générale de la Nation sur l'Etat, 
du Mellât sur le Dowlât, et résulte d'un raisonnement infor- 
mulé : les « sujets » ont remis leur devenir dans les mains 
d'une autorité qui a pris en charge l'organisation de la so- 
ciété, qui était hier le maître de la terre, qui est aujourd'hui 
en dernier ressort l'Etat ; celui-ci, s'il prend au nom de la 
collectivité la décision de laisser venir au monde les enfants 
doit leur permettre de subsister. Notons en passant qu'il n'y a 
pas contradiction, pour le paysan, entre responsabilité de 
l'Etat et destin ou volonté de Dieu, celui-là n'étant en somme 
qu'un instrument, bon ou mauvais, dans les mains de celui- 
ci. Plus brutalement la doctrine politique traditionnelle du 
Shi'isme ne considère-t-elle pas d'ailleurs comme usurpatrice 
toute autorité qui ne se trouve pas dans les mains de descen- 
dants de la famille d'Ali, gendre du prophète ? Seule une 
telle autorité serait religieusement et politiquement juste, 
capable de réaliser la volonté divine et notamment de donner 
aux enfants que Dieu a donnés la possibilité effective de 
vivre. 

De toutes façons la mise en cause de l'Etat est un indice 
supplémentaire de l'existence d'une tension dans la culture. 
Limiter ou non le nombre d'enfants est un problème. Le 
niveau organisé, les valeurs et les conduites sociales habi- 
tuelles affirment l'intangibilité de la fécondité, mais, par 
ailleurs, tout aussi généralement, soit directement de façon 
spontanée, soit indirectement dans des expressions consa- 
crées, existe une résistance à l'égard de la fécondité naturelle. 
On reviendra plus loin, lorsqu'on précisera la notion de fécon- 
dité, sur cette contradiction de la culture et l'on montrera que 
lui correspond une tension sociale latente. 

Pour rester ici dans le domaine de la relation entre statut 
du paysan et conduite à l'égard de la fécondité, remarquons 
que la transformation récente du statut foncier, l'abolition 
du métayage et l'accession des cultivateurs à la propriété du 
sol, étayée par l'interdiction de cession c'est-à-dire, pratique- 
ment, par l'immobilisation des exploitations dans leurs limites 
actuelles, promet, si l'hypothèse est exacte, de renforcer consi- 
dérablement l'aspiration à la limitation des naissances et de 



122 PAUL VIEILLE 

provoquer une modification des mœurs dans ce sens. Deux 
ans après la réforme agraire, l'avenir est encore trop incer- 
tain, les paysans sont encore loin de percevoir les implications 
du nouveau statut foncier : il est trop tôt pour attendre que 
des changements notables aient pu se produire et s'étonner 
de la persistance d'attitudes séculaires. C'est d'ailleurs ici le 
lieu de noter l'influence des idées ou, plus exactement, de 
l'idéologie de la fécondité naturelle dans l'existence des pra- 
tiques correspondantes au-delà de l'espace et du moment où 
elles sont fonctionnelles à l'organisation sociale. Il existe en 
Iran une idéologie de ce type liée, comme ailleurs, à la religion 
(à tort du reste pour l'islam, nous l'avons dit). Elle provo- 
quera au cours des prochaines années le maintien d'une haute 
fécondité de même qu'elle explique, en Iran, l'absence de 
limitation des naissances dans les villages anciennement 
occupés par de petits propriétaires exploitants, comme elle 
explique aussi dans l'Europe du XIX e siècle le retard de la 
contraception en Angleterre par rapport à la France. 

Dans ces conditions, on ne peut être surpris de constater 
que la modification plus ancienne de la mortalité (la lutte 
contre les maladies endémiques et l'introduction de la phar- 
macie moderne datent maintenant de 15 à 20 ans) et ses 
conséquences : accroissement rapide de la population, survie 
d'un nombre d'enfants plus grand ne semblent pas non plus 
avoir modifié l'attitude à l'égard de la naissance. 

Un déséquilibre fondamental a été introduit dans le rap- 
port traditionnel entre ressources, naissances et morts qui, 
dans l'ensemble, ne semble pas avoir été compensé par un 
accroissement correspondant des ressources alimentaires mal- 
gré, sans doute, des progrès remarquables dans certains sec- 
teurs particuliers (consommation de sucre par exemple) ; il 
y a donc de fortes chances pour que le niveau alimentaire 
ait, dans l'ensemble, été comprimé. Or la société traditionnelle 
n'avait certainement pas un niveau alimentaire élevé, et de 
toutes façons (l'élasticité qui résulte des études de consom- 
mation le montre) était disposée à augmenter rapidement la 
consommation alimentaire si elle en trouvait la possibilité ; 
c'est-à-dire qu'elle était dans une position où la valeur psy- 
chologique marginale des produits alimentaires était grande. 
La raréfaction relative des produits alimentaires ne peut donc 
être que vivement ressentie. 

Or si les populations ont bien conscience de l'accroisse- 
ment rapide de la population (il semble même qu'elles en sur- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 123 

évaluent l'importance), elles n'en tirent quant au nombre de 
naissances qu'une famille peut avoir aucune conséquence 
pratique. La contradiction est remarquable et tend à confir- 
mer l'hypothèse que le statut du paysan et l'idéologie domi- 
nante étaient, jusqu'à récemment, peu propices à la perception 
de la relation entre ressources et population. En même temps 
une autre hypothèse est infirmée, celle qui consiste à dire 
que dans la famille traditionnelle la mortalité infantile est en 
quelque sorte la mesure de la natalité, que les parents cher- 
chent à combler par un plus grand nombre de naissances les 
vides causés par la mort. 

Après avoir examiné comment naissance et mort se situent 
généralement dans la société et la culture paysanne, précisons 
les notions de mort et de fécondité et d'abord la première. 



L'attitude frontale est islamique, ou, du moins, avancée 
comme telle car elle pourrait en fait être beaucoup plus 
ancienne. La mort est prédestinée, elle était écrite, voulue, 
arrêtée par Dieu à ce moment-là. L'expression paysanne 
reprend ici fidèlement les thèmes de l'orthodoxie religieuse. 
Pour celle-ci un individu dispose d'une période de vie irré- 
vocablement assignée par Dieu, aussi bien fixée que les phé- 
nomènes de la nature. Le mot arabe omr est utilisé en persan 
qui désigne à la fois la période de vie allouée à un individu 
et le temps d'un phénomène naturel. Cette notion très stricte 
de prédestination est éclairée par le cas limite du meurtre ; 
la victime, pense l'orthodoxie ( et le paysan s'exprime à peu 
près de la même façon) serait morte autrement si elle n'était 
pas tombée sous les coups de l'assassin (27). Le fatalisme 
pourrait être déduit, et effectivement découler de cette théo- 
rie : l'action humaine est dévalorisée et peut être considérée 
comme vaine puisque, quelle qu'elle soit, un individu doit 
mourir ou subsister. De fait bien des aspects de la conduite 
sont, on le verra ,ainsi motivés. Cependant l'islam ne peut être 
considéré dans son ensemble comme tenant d'une stricte pré- 
destination ; il a davantage une position moyenne qui accorde 



(27) En ce qui concenre la notion religieuse de prédestination de la 
mort, cf. M. Watt, s.v. Adjal, in Encyclopédie de l'Islam, nlle édit., t. I, 
{Adjal comme omr es un terme arabe utilisé en persan, il désigne aussi 
bien la fin d'un cycle naturel que la fin de la vie.) 



124 PAUL VIEILLE 

à l'homme une certaine liberté de décision (28) ; et l'attitude du 
croyant pourrait être définie par la notion éthique de Tasslim 
O Tavakol : se soumettre à Dieu en ce qui est arrivé, s'en 
remettre à lui afin qu'il favorise les actions entreprises. On ne 
peut en tout cas parler de résignation à propos des sociétés 
islamisées ; tout au long de leur histoire l'intérêt porté à la 
magie, à la médecine, à la pharmacie et à la chirurgie même, 
pourtant si décriée (29), atteste d'une croyance dans les pos- 
sibilités de l'intervention humaine. La paysannerie iranienne 
n'est pas plus fataliste qu'une autre paysannerie musulmane 
ou non musulmane ; et il est bien évident que la méde- 
cine moderne, médicaments et médecins, n'ont aujourd'hui 
pas à être imposés aux populations ; on les attend, on les 
recherche, on en juge l'efficacité par rapport aux moyens 
traditionnels. Aucune motivation nouvelle n'a dû être créée 
pour aboutir à une rapide et spectaculaire diminution de la 
mortalité, l'expansion médicale contemporaine a utilisé des 
besoins qui font partie du vieux fond culturel paysan. Notons 
qu'ici encore le paysan ne voit pas de contradiction entre 
prédestination de la mort et recours à la médecine ; celle-ci, 
dit-il, a été voulue par Dieu qui a arrêté son usage, et dans 
chaque cas, sa réussite ou son échec. 

Mais si le paysan en définitive croit à la faculté de lutter 
contre la mort, il ne pense cependant pas, comme c'est au- 
jourd'hui le cas dans les vécus de conscience des pays dé- 
veloppés, qu'elle peut être vaincue, qu'elle est une chose qui 
tombe dans la prise de l'homme. Dans ces pays, ce n'est pas 
« La Mort » qui tue mais l'accident et la maladie, on s'y 
exprime comme si toute mort était quelque chose d'évitable, 
comme si les limites de la vie pouvaient être incessamment 
reculées. Rien de tel dans la culture populaire iranienne, il 
y existe une notion de la nécessité de la mort, de son existence 
comme phénomène général, destin universel, fatalité. « On ne 
connaît ni le moment ni le lieu qu'elle choisira » mais il est 
sûr qu'elle frappera. « Que ta famille ne voit plus de peine » 
dit-on en guise de condoléances à celui qui vient d'être 



(28) D.B. Macdonald, s.v. Kadar, in Encyclopédie de l'Islam, première 
édition. 

(29) Voir par exemple dans Encyclopédie de l'Islam, nlle éd., t. I, 
B L.ewin, s.v. Ahrabadhin et t. II, M. Meyerhaf et T. Sarnelli s.v., 
Djanah. Il existait en Islam, comme au cours du Moyen Age européen, 
une certaine prévention à l'égard de la chirurgie. Cela n'a pas empêché 
l'existence d'écoles de chirurgie et la multiplication des chirurgiens. La 
chirurgie arabe fut longtemps en avance sur l'occidentale. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 125 

éprouvé, car les coups du destin sont imprévisibles mais 
certains. La Mort a en outre une réalité en quelque sorte 
personnelle qui, dans l'imagerie religieuse, prend la forme 
d'un ange frappant aux portes à l'heure arrêtée par Dieu. Par 
les paroles qui lui sont prêtées les hommes méprisent leur 
propre mesquinerie : « Ils sont sots, dit l'ange, ils trouvent 
toujours quelque motif pour expliquer la mort ; ils oublient 
que j'en suis responsable ». La mort est une puissance occulte 
supra-humaine douée de libre arbitre que l'on peut tenter 
d'évoquer ou conjurer par les moyens de la magie. C'est si 
vrai que la médecine est mal dégagée du sortilège, que l'art 
du médecin, bon gré mal gré, doit faire appel à la magie : 
c'est la « bonne main » autant que la science du médecin qui 
soigne. La notion islamique, frontalement affirmée, de pré- 
destination de la mort apparaît ainsi superposée à un compor- 
tement plus vivace, mais, en fait, elle n'en est pas détachée, 
elle tient dans la conduite populaire une place remarquable. 
A priori, on ne se soucie nullement, a-t-on dit, de la prédesti- 
nation de la mort, puisqu'on lutte contre elle ; mais, l'événe- 
ment arrivé, a posteriori, on le déclare prédestiné. De plus, 
cet aveu de la puissance de Dieu, de la manifestation de sa 
volonté n'est pas tant, dans les faits, une action de grâce, un 
acte d'adoration de Dieu dans ses desseins impénétrables 
qu'une sorte d'explication qui rend la réalité moins amère, 
qu'un moyen pour apaiser la douleur. L'explication par la 
volonté de Dieu tient au fond la même place que l'explication 
par la puissance occulte de la fatalité. En réalité, Dieu et fata- 
lité, Khoda et ghaza-o-ghadar, sont deux termes substituables 
dans l'expression populaire ou se succédant comme deux 
identiques. Dieu et fatalité apparaissent donc comme ayant 
pour fonction de donner du fait inacceptable de la mort, par 
l'appel à une sur-nature, une explication satisfaisante ; ce sont 
des créations culturelles tendant à expliquer ce qui échappe 
au pouvoir de l'homme et donc à replacer ce qui se dérobe à 
sa prise tout de même dans son empire. Ces créations ne sont 
d'ailleurs pas, dans leur genre, isolées, une activité idéologique 
incessante a pour objet de légitimer en l'expliquant le fait, 
l'événement que l'homme n'a pu contrôler. Le recours à Dieu 
et à la fatalité, au domaine invérifiable d'une sur-nature, est 
la création la plus haute, la plus définitive et la plus stable 
de cette activité ; elle ajoute à la nécessité en soi, qui n'existe 
que parce qu'elle est un fait advenu, la constatation irrévo- 
cable de la nécessité. 



126 PAUL VIEILLE 

Au fond, société « traditionnelle » et société moderne re- 
fusent l'une et l'autre l'aveu de l'incapacité de l'homme mais 
alors que la seconde avoue l'échec pour tenter de le dépasser, 
reconnaît la difficulté pour s'attacher à la vaincre, une société 
traditionnelle, du type de celle étudiée ici, nie l'échec ; là où 
s'arrête le pouvoir de l'homme, là commence le domaine de 
la nécessité voulue par la fatalité ou par Dieu. Le statut que 
l'homme se confère élimine dans tous les domaines la re- 
connaissance de son échec qui signifierait la reconnaissance 
de son incurie, de sa négligence : toute chose qui arrive a été 
voulue, si ce n'est par l'homme, par des puissances person- 
nelles auxquelles l'homme est soumis, dans lesquelles il se 
fond au point qu'il demeure maître de l'événement. Cette 
construction idéologique n'a ainsi d'abord pas d'autre objet 
que de recouvrir le fait a posteriori, elle est frontale et n'im- 
plique pas, comme on l'a dit, la résignation a priori, le « fa- 
talisme ». 

Toutefois, ce serait demeurer en deçà de la réalité que 
d'en rester là parce que le passage de l'événement, de la situa- 
tion a priori à la situation a posteriori, n'est pas fixé de façon 
certaine. Prenons par exemple le cas de la mort ; dans la 
culture populaire le moment où le procès fatal est engagé 
n'est pas fixé avec certitude, ce n'est pas toujours l'agonie 
proprement dite, mais davantage le moment où les témoins 
ont, pour une raison ou une autre, le sentiment qu'il n'y a 
plus rien à faire ; et à cet instant naît la conduite frontale 
élevant l'homme au niveau de la nécessité, évitant de lui faire 
perdre son prestige en d'inutiles démarches. Si cela est vrai 
de la mort, ce l'est davantage encore dans des circonstances 
où le point d'irréversibilité est moins objectivement fixé. Dans 
tous les cas il est évident qu'est ainsi introduite dans le juge- 
ment porté sur l'événement une grande subjectivité, un choix 
dont les motivations conscientes ou inconscientes peuvent être 
assez différentes : sentiment que l'on n'a pas les moyens 
d'intervenir, que l'action n'en vaut pas la peine, que l'on a 
intérêt à laisser les choses suivre leur cours, etc. Mais ainsi, 
le jugement porté par l'homme, ce que l'on pourrait appeler 
son jugement du nécessaire et, au travers de lui, ses attitudes 
sont producteurs de la nécessité au même titre que les événe- 
ments extérieurs. L'explication par le nécessaire n'est plus à 
la limite que la couverture de choix plus ou moins formulés 
en secret. Dans ce sens elle est encore frontale. Elle satisfait 
les autres et, par là, moi-même ; elle m'épargne les critiques 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 127 

auxquelles la responsabilité que j'ai dans l'événement, si elle 
était reconnue, pourrait donner cours et celles que j'aurais à 
adresser à d'autres si je les mettais en cause. Elle est tran- 
quillisante pour tous. 

Ainsi, l'homme iranien traditionnel, d'une manière qui n'est 
peut-être pas très différente de la conduite de l'homme grec 
antique, compose l'effort en vue du succès et l'aveu d'une 
soumission à la nécessité dont le caractère apparemment iné- 
luctable est renforcé par la reconnaissance de maîtres du 
destin. Il couvre ainsi l'action, excuse les échecs, justifie les 
succès — les siens comme ceux des autres. Il affirme que le 
sort n'est que le produit de l'intégration au cosmos, se fait 
l'instrument et l'objet de la nécessité, se rend étranger à l'évé- 
nement. S'élevant au niveau des lois de l'univers, il traverse 
impassible l'histoire, ne montre ni joie dans le succès ni tris- 
tesse dans l'échec. 

La tenue hautaine qu'exige la fidélité à cette construction 
intellectuelle, le maintien de la conduite au niveau de la néces- 
sité sont aidés par des pratiques auxiliaires habituelles. 

Il en est ainsi à propos de la mort. Les manifestations de 
deuil tendent à diminuer la peine par leur rapidité (tout en 
évitant la précipitation, on ne doit pas tarder à enterrer le 
mort, le cortège marche rapidement), par une ritualisation 
très forte des manifestations de la douleur (séances de pleurs), 
par leur condensation dans le temps (troisième jour, septième 
jour, quarantième jour, anniversaire) ; l'on évite par ailleurs 
de manifester publiquement le chagrin dont l'expression est 
surtout laissée aux femmes (les séances de pleurs sont fémi- 
nines, mais les femmes ne sont pas admises au cortège fu- 
néraire afin que leur lamentations « n'augmentent pas le châ- 
timent du mort ») (30). 



La comparaison des conduites à l'égard de la naissance 
et de la mort montre parfaitement que la résignation avec 
laquelle on accepte les enfants au nom de la nécessité, de 
l'organisation divine du monde, est en fait une volonté de 
multiplier la descendance ; alors que la soumission à la né- 



(30) Au sujet de la pratique de l'enterrement voir notamment la 
description qu'en donne Tritton, in Encyclopédie de l'Islam, nlle édit., 
t. II, s.v., Djanaza, qui est valable pour l'Iran. 



128 PAUL VIEILLE 

cessité n'intervenait à propos de la mort qu'a posteriori, elle 
intervient à propos de la naissance dès a priori. 

Mais pourquoi recherche-t-on les enfants ? Pourquoi en 
veut-on beaucoup ? Les motifs religieux sont pratiquement 
inexistants, l'idée islamique de l'augmentation du nombre des 
croyants par la procréation, si on la rencontre parfois dans 
les sermons des prêtres n'a aucune assise populaire ; il est 
par contre intéressant de noter la parenté de l'idée islamique 
avec la tendance, que l'on notait plus haut, à l'accroissement 
des lignages comme résultat des relations féodales. 

On ne rencontre pas non plus d'explication par le manque 
d'hommes, de main-d'œuvre en face du territoire disponible. 
Comme en d'autres sociétés, la fécondité a pour objet un 
accomplissement personnel dans la maternité, la paternité ; 
elle satisfait un besoin d'affection et d'affermissement de la 
personnalité par une action où se reconnaissent habituelle- 
ment les êtres, le pouvoir de se reproduire. Elle est un défi 
au temps, on se survit dans sa descendance (d'un homme mort 
sans enfant l'on dit : « il n'a personne pour maintenir sa 
lampe allumée », « pour garder ouverte la porte de sa mai- 
son ») et grâce à elle ; les enfants prendront soin de leurs 
parents décédés : culte de la tombe, de l'âme, récitation des 
prières à destination des défunts. Mais ce sont là des motiva- 
tions insuffisantes à une multiplication incontrôlée des nais- 
sances. Celle-ci est expliquée par l'aide que les enfants dès 
leur jeunesse peuvent apporter dans la production, ce qui est 
souvent illusoire, par celle qu'ils apporteront plus tard à leurs 
parents âgés, ce qui est moins illusoire, par le souci d'étendre 
le lignage, ce qui est assez différent du souci des paysanneries 
traditionnelles occidentales de maintenir une famille comme 
suite de générations sur un domaine qui lui restait attaché, 
enfin par l'inquiétude de perdre des enfants ; plus on en a, 
moins on est angoissé (31). D'une façon générale, la multipli- 
cation de la descendance apparaît comme l'antidote du senti- 
ment d'insécurité et d'isolement. Ainsi le statut du paysan 
n'aurait pas seulement pour effet, comme on l'a montré plus 
haut, de le priver de toute notion de mesure des naissances 
par les ressources disponibles, de lier objectivement la force 
dans les rapports de production à la multiplication de la 
descendance mais encore de créer des motivations favorables 



(31) Préoccupation assez différente de l'hypothèse comptable re- 
jetée plus haut des naissances mesurées par les morts. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 129 

à l'accroissement du nombre des enfants. D'où cette croyance 
dans les possibilités infinies de la vie, la résistance à l'idée 
d'activité volontaire en vue de limiter les naissances, la valeur 
absolue, intransigeante de la fécondité : il est mal de limiter 
les naissances, tout acte sexuel doit porter en lui la possi- 
bilité de fécondation, toute fécondité commencée doit être 
portée à sa fin. 

Ces principes éthiques ont été transformés en idéologie 
appuyée par les prêtres (si elle ne venait pas proprement de 
l'islam, elle ne dérangeait en rien ni la féodalité, ni les chefs 
de lignage, ni le clergé) ; et ont été rendus plus imperméables 
au changement. Ils couvrent les raisons et motivations réelles 
de la multiplication des naissances. 

Par ailleurs, derrière la morale de la fécondité et son 
économie féodale on trouve l'aspiration à la limitation des 
naissances comme on notait plus haut, derrière l'affirma- 
tion des virtualités de l'existence, la hantise de ses limitations. 
On dit que les enfants ne doivent pas être comptés, que Dieu 
seul les comptes, que tous ont la même valeur ; mais en fait 
c'est surtout le premier ou les premiers enfants qui ont du 
prestige, la considération que l'on accorde aux suivants dé- 
croît rapidement et ce n'est qu'en des cas particuliers que 
l'on parle avec avantage d'une famille nombreuse ou d'une 
femme très féconde, lorsque les parents ont été assez riches 
pour les bien tenir tous. Les enfants, dit-on, devraient être 
mesurés au bien-être des parents et l'on précise souvent que 
c'est dans l'absolu, devant Dieu, que tous les enfants d'une 
famille ont une égale valeur. A côté de cette préoccupation de 
l'avenir des enfants, existe une motivation de la limitation des 
naissances à orientation féministe. Ne pas « briser » la femme 
par des grossesses trop nombreuses, trop précoces et trop 
tardives, est une aspiration souvent exprimée par les femmes. 
D'une façon générale on peut dire que les hommes sont da- 
vantage portés vers l'intransigeance, le refus de la mesure des 
naissances, les femmes dans la position inverse si bien que 
les tensions dans la culture se projettent en tensions sociales. 

On peut évidemment se demander d'où vient cette attitude 
particulière des femmes ; il serait trop facile de parler ici de 
témoins, de résidus du passé (de quel passé d'ailleurs, époque 
matriarcale, époque des communautés primitives antérieures 
à l'époque féodale ?). Il semble bien plus qu'elle naît d'une 
culture féminine distincte de la culture masculine et liée à 
l'existence d'une société féminine distincte de la société mas- 



130 PAUL VIEILLE 

culine (32). Celle-ci perçoit la descendance davantage dans 
les termes que l'on a indiqués un peu plus haut tandis que 
pour celle-là l'enfant c'est d'abord la grossesse, l'allaitement, 
les tâches de l'alimentation et de l'éducation durant les pre- 
mières années qui reposent essentiellement sur la mère. 

En outre, alors que l'homme refuse de séparer sexualité 
et fécondité, elles sont, pour la femme, contradictoires — cha- 
que fécondité et surtout la fatigue physique qui résulte de la 
multiplication des naissances sont contraires à la satisfaction 
sexuelle que l'homme attend de la femme et que celle-ci veut 
lui procurer. La femme tient à demeurer une partenaire 
sexuelle convenable pour son mari et écarter ainsi la menace 
d'une seconde épouse ou d'une répudiation (la femme n'évo- 
que pas le problème de sa propre satisfaction sexuelle, on 
verra plus loin pourquoi). 

Ainsi les femmes ressentent davantage le poids d'un grand 
nombre d'enfants et sont plus désireuses de le limiter. Mais 
ces aspirations, pas plus que les autres aspects de la culture 
féminine, ne parviennent à s'exprimer, elles ont le statut infé- 
rieur des femmes qui, frontalement au moins, doivent adopter 
les valeurs masculines. L'expression de la culture, on aura 
l'occasion d'y revenir, est réservée aux hommes. Bien plus, 
les institutions familiales et l'organisation sociale des groupes 
de localité tendent à imposer une haute fécondité. 

La femme n'atteint son plein statut que par la fécondité ; 
son prestige dans la famille, dans le village et auprès de son 
époux est à son point culminant avec la première grossesse 
et la première naissance (surtout si elle est d'un garçon). Il 
est du reste à ce propos remarquable que la mère soit fré- 
quemment appelée du nom de son premier enfant. La situa- 
tion n'est pas ici sans analogie avec ce qui est constaté en 
Afrique Noire (33). 

Après le mariage, les familles des époux, les lignages, le 
village entier vivent dans l'attente de la grossesse. Vient-elle 
bientôt, la jeune femme est choyée, son mari est plein de 
prévenances pour elle ; tarde- t-elle, chacun s'inquiète. Le 



(32) Cf. dans cet ouvrage, l'article précédent. 

(33) D. Paulme (édité par), Femmes d'Afrique Noire, Paris, Mouton, 
1960. « Partout la naissance du premier enfant est un événement plus 
important que l'établissement de la vie conjugale, elle marque l'acces- 
sion des parents a une classe d'âge plus élevée, alors que très souvent 
on ne connaît pas de terme spécial désignant l'homme marié ou la 
femme par opposition au célibataire. » (P. 19.) 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 131 

père de la jeune femme a donné un bien de reproduction, il 
est discrédité par une fille qui n'apporte pas immédiatement 
un enfant. La famille de l'époux a de même acquis une femme 
pour accroître sa descendance ; si la stérilité se prolonge, le 
mari se désintéresse de sa femme, menace de la renvoyer ou 
de prendre une seconde épouse. Au mieux on couvre la décep- 
tion par l'évocation du sort : « Dieu ne nous a pas donné 
d'enfants ». Mais on ne se résigne pas à la stérilité comme on 
se résigne à la mort, le ménage est constitué pour procréer ; 
la stérilité c'est un contrat humain non tenu plus qu'un coup 
du destin. Celui qui en est la victime (réelle ou supposée ; 
c'est le plus souvent la femme qui, sans preuve, est tenue 
pour stérile) fera tout pour sortir de son état, s'il n'y parvient 
pas, il ne poursuivra qu'une vie diminuée, n'aura jamais un 
statut équivalent à celui de ses pairs, sa famille s'en ressen- 
tira déshonorée et le garçon, parfois, ne trouvera d'autre 
solution que de s'exiler du village. 

Les mécanismes qui incitent à l'enfantement ne s'arrêtent 
pas avec la première naissance. La position de la femme dans 
le ménage est incertaine, le mariage facilement rompu par la 
seule volonté du mari (même si, dans les campagnes, les di- 
vorces étaient traditionnellement peu nombreux) ; la femme 
est donc soumise à son époux et recherche les moyens qui 
l'ancreront à son foyer. Les enfants ont la réputation d'être 
des « clous » et la femme se hâte, après le mariage, de multi- 
plier ces liens qui la garantiront contre la désaffection de 
l'homme. 

Enfin, même si l'un ou l'autre ou les deux époux désirent à 
un moment donné de la vie conjugale, limiter le nombre 
d'enfants, l'absence de communication entre eux y fait obs- 
tacle. Il n'y a ni coopération ni intimité dans le ménage, une 
décision commune est hors de question ; l'innovation est donc 
impossible et les rapports entre époux sont réglés par les 
valeurs habituelles frontalement affirmées. Les hommes d'un 
côté, les femmes de l'autre et les groupes qu'ils forment les 
uns et les autres dans le village peuvent aspirer à la limita- 
tion des naissances ; mais, entre eux, l'expression des valeurs 
est bloquée sur l'affirmation des valeurs traditionnelles et 
leurs gestes sur la répétition des actes de toujours. Observons 
par exemple le groupe des femmes : il est d'une activité fé- 
brile lorsqu'il s'agit de combattre la stérilité, d'initier les 
jeunes femmes, de les guider au cours de leur première gros- 
sesse, d'accueillir le nouveau-né. De génération en génération 



132 PAUL VIEILLE 

se sont transmis dans son sein les rites magiques, les prati- 
ques médicinales, la pharmacopée populaire. Non seulement 
il a une activité d'entraide mais il effectue sur les individus 
une pression considérable en vue de la fécondité, des pre- 
mières fécondités. Ensuite, lorsque chacun est d'accord 
pour considérer qu'une femme donnée a suffisamment 
d'enfants, on est, quant à la limitation des naissances, aussi 
pusillanime dans les paroles que dans les actes parce qu'en- 
traver la conception est traditionnellement « mal ». On a 
certes conservé le souvenir des produits anti-conceptionnels, 
habituellement des simples qui permettent d'interrompre la 
grossesse, mais ce n'est pas sans terreur qu'on en parle 
et qu'on les utilise ; on préfère employer des moyens qui 
pour être moins sûrs, semblent cependant laisser les respon- 
sabilités à la nature ; porter de lourdes charges, monter 
rapidement les escaliers, etc. Finalement une femme qui a 
beaucoup d'enfants est blâmée, mais est fort peu aidée ; sa 
trop grande fécondité devient une tare (aujourd'hui, dans la 
bourgeoisie, c'est par contre à l'homme que l'on reproche un 
trop grand nombre d'enfants). De son côté, elle doit souffrir 
son mal en silence, elle n'ose parler à son mari de limitation 
des naissances ; parfois elle éclate en récriminations s'adres- 
sant à son mari, davantage à ses enfants : « papa vous sème 
et me laisse votre charge », mais sans lendemain. Ainsi la 
tension sociale entre mari et femme que l'on évoquait plus 
haut est habituellement latente, parfois ouverte, jamais elle 
ne débouche sur des décisions susceptibles de la réduire et 
les contradictions de la culture développent finalement au 
sein de la personnalité des tensions entre le niveau des aspi- 
rations et celui des pratiques. 

Le modèle de haute fécondité, dont on a eu l'occasion de 
discuter des origines probables, est ainsi dans la pratique 
renforcé et pertétué par la conjonction de trois circonstances : 
la reprise du modèle de conduite dans le corps des valeurs 
« officielles », frontalement affirmées et mises sous le couvert 
de l'islam, l'absence de communications vivantes au sein des 
ménages, les pressions intenses exercées sur les individus par 
les groupes locaux et leurs différentes parties en vue de 
l'accomplissement des gestes habituels. 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 133 

Le libéralisme démographique pratiqué par la société 
paysanne ne va pas, on l'a dit, sans une forte mortalité. Mais 
pourquoi la mort atteint-elle particulièrement les enfants du 
premier âge ? Alors que l'on attache tant de prix à la nais- 
sance, que l'on refuse de la limiter, que par ailleurs on ne se 
résigne pas à la maladie et à la mort, pourquoi cette sur- 
mortalité ? On dira que durant les premières années l'enfant 
est très fragile, à l'époque du sevrage surtout. C'est sans doute 
vrai, mais, en tant qu'explication, insuffisant. La proposition 
permet seulement de préciser que le petit enfant ne reçoit pas 
les soins particuliers et d'abord la quantité et la qualité de 
nourriture qui lui seraient nécessaires pour mieux résister 
aux maladies, pour avoir autant de chances de survivre qu'un 
enfant plus âgé ou un adulte. Il y a donc de toutes façons 
de la part de la société un choix, des pratiques et des atti- 
tudes qui expliquent la surmortalité infantile. 

Les paysans iraniens souscrivaient volontiers au précepte 
de Rousseau : « Un père n'a point de choix et ne doit point 
avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous 
ses enfants sont également ses enfants ; il leur doit à tous 
les mêmes soins et la même tendresse ». L'idée de choix est 
vivement refusée. La notion d'égalité des êtres et spéciale- 
ment d'égalité dans la mort, la notion d'égalité de la douleur 
provoquée par la mort des enfants quel que soit leur âge, 
s'oppose abruptement à un tel aveu : « Quelque doigt de la 
main qui soit mutilé, la douleur est la même. » Mais il s'agit 
là d'une affirmation rituelle, de forme d'ailleurs très stéréo- 
typée qui recouvre une réalité bien différente. 

L'observation la plus courante est que l'enfant en bas âge 
ne compte pas, au sens littéral du mot : il n'est pas plus 
déclaré spontanément lors des recensements qu'en d'autres 
circonstances. Il est malséant de parler de la naissance («Un 
voleur est venu cette nuit ») comme de tout ce qui regarde 
la femme. L'enfant c'est davantage l'enfant déjà pubère. Les 
parents n'hésitent pas, après l'affirmation frontale d'égalité, à 
comparer la valeur des enfants selon leur âge ; l'importance 
des manifestations de deuil varie avec l'âge de l'enfant défunt 
et c'est lorsque l'adolescent meurt à l'époque où l'on pensait 
pouvoir bientôt le marier que les regrets sont les plus vifs. 
Ces habitudes ne sont d'ailleurs pas sans correspondance reli- 
gieuse ,1a prière des morts n'est tout à fait nécessaire qu'après 
15 ans. 

L'enfant en bas âge n'est en fait pas perçu comme un être 



134 PAUL VIEILLE 

spécifique ayant des besoins différents de l'adulte ; c'est un 
adulte en attente, un adulte inférieur, fragile « qui peut être 
enlevé par le corbeau » (symbole de la mort), qui est sujet 
au mauvais œil (c'est pour cela aussi qu'il ne faut pas le 
dénombrer, le regarder, l'admirer) ; c'est à lui, au fond, de 
prouver sa qualité d'homme en demeurant jusqu'à l'âge où 
il pourra vivre entièrement comme un adulte. Il n'est pas en 
conséquence traité de façon spécifique. Affirmation générale 
qu'il convient de limiter immédiatement : la valeur de l'enfant 
selon l'âge se croise en fait avec sa valeur selon le rang .Ce 
que l'on a dit est moins valable pour le premier enfant, pour 
le premier garçon surtout, davantage entouré, considéré parce 
qu'il naît être politique, héritier — doublet de son père. Mais 
dans l'ensemble la perception et le traitement de l'enfant en 
bas âge ont pour effet d'assurer une « sélection naturelle » 
des individus, de laisser subsister les plus résistants aux 
maladies et à la faim, ils permettent aussi d'effectuer cette 
sélection à un moment « économique » où les dépenses en 
vue de la formation de l'adulte ne sont pas encore trop 
élevées. Ils ont aussi l'immense avantage de laisser à la nature 
la responsabilité des morts et ainsi de cadrer parfaitement 
avec le « libéralisme démographique ». 

Ces rationalisations n'appartiennent évidemment pas à la 
culture paysanne. Elles y ramènent car elles tendent, par dé- 
duction, à montrer la dévalorisation de la grossesse, de l'ac- 
couchement, de l'allaitement, des soins prodigués par la mère 
durant les premiers mois, ce qui est une donnée de fait. 

Tout ce qui regarde l'enfant depuis la gestation jusqu'à 
la fin de la deuxième enfance lorsque celui-ci devient plus 
indépendant de la mère est du domaine de la femme ; l'homme 
ne saurait s'intéresser à ces choses basses. Il est tourné vers 
les relations « politiques » de la famille et du lignage avec 
les autres groupes et les instances complexes d'une société 
traditionnelle ; il est fier d'ensemencer la terre et d'engrosser 
sa femme, il affirme ainsi son droit de participer à la société 
virile ; mais son statut lui interdit de s'intéresser de façon 
précise à cette nature qu'il prétend dominer ; il doit main- 
tenir ses distances comme le maître par rapport au serviteur. 
Il appartient en somme à la culture ordonnatrice de la nature 
tandis que la femme et l'enfant en bas âge appartiennent au 
monde dominé, sont des potentialités soumises aux aléas de 
la conjoncture dans le domaine de la culture et doivent trou- 
ver leur propre voie vers elle, La soumission à la nature, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 135 

affirmée dans la culture paysanne, apparaît en fait ici comme 
une construction idéologique couvrant son inverse même, la 
soumission de la nature, comprenant notamment le domaine 
de la femme, à une culture masculine. 

On peut s'attendre à ce que la femme ait une attitude assez 
différente de celle que l'on vient de décrire. Elle est par sa 
situation davantage préoccupée de l'enfant en bas â<?e, plus 
consciente de ses besoins propres, plus soucieuse de diminuer 
la mortalité infantile, comme elle apparaissait précédemment 
plus soucieuse de limiter les naissances. En fait, ici encore, 
ces valeurs féminines n'ont qu'une existence embryonnaire ; 
les valeurs masculines s'imposent aux femmes par leur pres- 
tige, surtout par leur actualisation sociale ; la femme qui, 
jeune, n'était reconnue qu'au travers de son père, ne le sera, 
âgée, qu'au travers de ses enfants adolescents et adultes. Dans 
ces conditions on ne peut s'étonner que la tension ne soit 
pas plus fréquente dans les ménages au sujet de la morta- 
lité (34). 

Si l'enfant en bas âge est sous-estimé parce qu'il appar- 
tient au domaine de ce qui est encore incohérent, qui n'a pas 
encore été ordonné par l'homme, la petite fille doit l'être 
doublement puisque c'est au titre à la fois d'enfant du pre- 
mier âge et de femme qu'elle est éloignée du domaine de 
la culture. 



La surmortalité des petites filles est, on le sait, physiolo- 
giquement inexplicable puisqu'elles sont, en réalité, plus résis- 
tantes que les petits garçons. Il reste certes à démontrer ce 
qui, dans cette surmortalité, qui apparaît au travers des étu- 
des démographiques, est dû à la mortalité effective et ce qui 
est dû à la sous-déclaration. Si elle existait en fait elle mon- 
trerait à nouveau que la société effectue des choix dans ce 
qu'elle dit être du domaine de la nécessité ; sinon l'apparence 
qui en est donnée ne serait qu'un des indices de la sous-esti- 



(34) La dévalorisation de lenrant en bas âge est fréquente dans les 
sociétés sous-développées actuelles, elle n'y prend cependant pas tou- 
jours la même forme ; ainsi, en Urundi, on cageole le nourrisson mais 
on ne prête aucune attention aux nouveaux sevrés dont la mortalité 
est en conséquence élevée. On prend de nouveau intérêt aux enfants 
lorsqu'ils sont en âge de travailler. E.M. Albert in D. Paulme, op. cit.. 
pp. 192-200. ' 



136 PAUL VIEILLE 

mation des petites filles dont on rencontrera maints aspects. 

Quoiqu'il en soit, ici encore l'affirmation frontale est celle 
de l'égalité des enfants selon le sexe. L'affirmation est parti- 
culièrement catégorique si l'on demande aux parents de com- 
parer la peine donnée par la mort d'un garçon à celle pro- 
voquée par la mort d'une fille. Non, garçon et fille sont aussi 
égaux dans la mort que deux enfants d'âges différents. On 
refuse absolument de choisir. 

En fait on pleure davantage la mort d'un petit garçon que 
celle d'une petite fille et tous les gestes de la vie quotidienne 
montrent la sur-évaluation du premier par rapport à la se- 
conde. Comme aîné on désire davantage un garçon qu'une fille. 
On désire plus de garçons que de filles. S'il arrive un garçon, 
« il était attendu » ; s'il arrive une fille, « elle porte bonheur » ; 
la petite fille est « amère » à la naissance et plus tard, lors- 
qu'elle commence à sourire, veut dire « ne me jetez pas 
dehors, je trouverai ma place ». Le garçon a des symboles 
positifs, la fille des symboles négatifs ; on le voit bien dans 
les croyances relatives à la prédiction du sexe des enfants à 
naître d'après le comportement de la mère ; les symboles 
du garçon sont le côté droit du corps, le poids, le bon carac- 
tère, la voracité, etc., les symboles de la fille sont inverses. 

On soigne davantage le garçon « dont l'humeur est plus 
chagrine » que la petite fille ; il est mieux nourri, mieux ha- 
billé, on est plus préoccupé de ses besoins ; il ne doit pas 
pleurer, il pourrait avoir une hernie ; ce qui n'est pas preuve 
de faiblesse mais de force : sa voix, sa volonté, ses besoins 
sont plus forts que son corps. Et cependant, bien que maté- 
riellement il n'en soit rien, on trouve que la petite fille donne 
plus de peine à éduquer. Ou, plus précisément, cela se perçoit 
davantage dans la forme de l'expression que dans l'expression 
elle-même, on supporte plus facilement, avec joie, la peine 
donnée par le garçon, on supporte mal celle que donne la 
fille. La fille est habituée à l'obéissance, le garçon à l'indé- 
pendance ; un dicton populaire fixe la conduite attendue : 
« grondez une fille, elle baisse la tête, un garçon, il s'enfuit » ; 
bien plus, on considère normal qu'un garçon soit autoritaire à 
l'égard de sa sœur : « il apprend à dominer ». 

Cette situation inférieure faite très généralement à la petite 
fille apparaît contradictoire avec le prix accordé à la fécon- 
dité. Pourquoi la haute valeur attribuée à celle-ci ne rejaillit- 
elle pas sur celle-là ? Voyons comment la culture populaire 
rend compte de cette apparente contradiction. On remarque 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 137 

immédiatement que ce n'est pas pour des raisons intrinsè- 
ques, en raison de ce qu'elle est maintenant, que la petite fille 
est tenue pour inférieure mais en raison du rôle qu'elle aura 
à tenir plus tard et des conséquences de ce rôle. Ainsi lors- 
qu'on parle de la peine donnée par la petite fille, il ne s'agit 
pas d'une peine actuelle mais d'une anticipation du souci 
qu'elle donnera. 

Le fait essentiel, fondamental, est que la fille est perçue 
et n'est perçue que comme objet sexuel et instrument de 
reproduction et, à ces deux titres, convoitée et menacée ; mais 
sans ce seul « capital » qu'est pour elle un fragile hymen, elle 
n'a plus de valeur, ne pourra plus être donnée, établie dans 
des conditions honorables tandis que sa famille toute entière 
sera couverte de honte. On craint constamment pour sa virgi- 
nité ; les parents, père aussi bien que mère, vivent dans la 
hantise du viol. Ils ne peuvent jamais relâcher leur surveil- 
lance et leur protection. On ne craint pas de la même façon 
pour le garçon. Au contraire il est lui-même menace et pro- 
tection ; il n'est pas dominé mais domine. Il n'est pas enfermé 
dans les rôles « naturels » du sexe et de la reproduction ; 
il est, a-t-on dit, politique et culture ; « sur lui repose Tordre 
du monde ». 

De surcroît le garçon restera dans la famille, dans le li- 
gnage de ses parents ; il en assurera la force et la perpétua- 
tion, il soutiendra son père et sa mère durant leur vieillesse, 
éventuellement les accueillera à son foyer, tandis que la fille 
qui a tant donné de soucis ira grossir une autre famille, 
éventuellement un autre lignage : « on les élève et les donne 
aux autres ». On ignore le fait que pratiquement familles et 
lignages échangent les filles, qu'ils reçoivent l'équivalent de 
ce qu'ils donnent ; cette ignorance pourrait être considérée 
comme analogue à celle dans laquelle on tient les résultats 
collectifs des conduites individuelles au sujet de la naissance ; 
mais, étant donné la forte endogamie habituellement pratiquée 
soit au niveau du segment de lignage soit de « l'union de fa- 
milles » constituées par des segments de lignage, la « sortie » 
de la fille n'est vraie que dans un sens très étroit, que pour le 
ménage conjugal qui n'est en somme que l'une des faces de 
la famille (35), et qui ne peut être le seul groupe au sein 
duquel s'élabore la conduite à l'égard de la femme. 



(35) P. Vieille et M. Kotohi, « Famille et union de familles en Iran », 
in Cahiers Internationaux de Sociologie, décembre 1966. 



138 PAUL VIEILLE 

En définitive la « sortie » de la fille ne semble pas pouvoir 
être tenue comme une motivation véritable de la conduite ; 
c'en est plus probablement un motif surajouté à la raison 
profonde que l'on a préalablement indiquée. 

Le statut inférieur de la femme tout au cours de son 
existence atteint l'ensemble de ses activités. Son travail est 
dévalorisé ; on semble en ignorer la valeur non seulement 
lorsqu'elle est cantonnée dans les activités domestiques (mé- 
nage, préparation des repas, éducation des enfants, etc.) mais 
même lorsqu'elle a des activités de production agricoles (rizi- 
culture) ou artisanales (tissage du tapis) équivalentes à celles 
de l'homme. 

On peut à ce point se demander, comme on l'a fait pré- 
cédemment à propos de valorisation de l'enfant en bas âge si 
la surévaluation du garçon est le cas général aussi bien chez 
les femmes que chez les hommes et comment les mécanismes 
familiaux, les rapports père-mère-enfant, jouent à propos de 
cette surévaluation . 

La famille iranienne semble bien de ce point de vue être 
le siège de faits originaux. Curieusement, l'opposition radicale 
de l'homme et de la femme dans le ménage conduit à la 
valorisation du garçon auprès de chacun d'eux. Il n'y a pas, 
comme en Occident notamment, tendance à l'identification 
des époux mais opposition dans la complémentarité, type de 
relation lié à l'existence d'une société masculine et d'une so- 
ciété féminine nettement différenciées. Chacun des époux pré- 
fère le garçon pour des motifs différents qui appartiennent 
plus au je qu'au nous familial mais qui découlent de part et 
d'autre de la domination masculine sur la femme, du fait que 
l'homme est politique et culture ordonnant la nature et la 
société. On ne trouve pas ici ces affinités particulières père- 
fille d'un côté, mère-fils de l'autre qui marquent de façon 
assez caractéristique la famille occidentale. 

Ce que l'homme attend de son fils c'est avant tout le 
renforcement de la famille et du lignage en nombre et en 
prestige. La femme de son côté tire davantage de prestige de 
ses garçons que de ses filles ; surtout elle trouve dans ses fils 
le moyen de compenser un statut inférieur, c'est au travers 
d'eux qu'elle est reconnue socialement, c'est grâce à eux que 
lui est accordé le respect qui est refusé à l'épouse, à la fille 
ou à la sœur. Bien plus, la femme escompte de son fils un 
attachement grâce auquel elle contrebalancera la supériorité 
de son mari dans le ménage ; elle fait du fils un rival du père 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 139 

et en même temps se soumet à lui. Dès l'enfance la concur- 
rence des parents à propos du fils assure à celui-ci une posi- 
tion prvilégiée, tandis que la fille n'a pas de fonction positive 
dans les mécanismes familiaux et n'a en conséquence qu'un 
statut secondaire. Ce n'est que lorsqu'elle devient jeune fille, 
pubère, qu'elle acquiert un certain prestige dans la famille : 
elle devient rivale de sa mère ; mais l'habitude est alors de 
la marier rapidement. Elle n'accédera vraiment à un statut 
plus élevé que par l'enfantement et plus précisément que par 
ses fils. Négativement elle est ainsi orientée vers la maternité. 
Elle ne peut être révélée à elle-même que par l'intervention 
de l'homme : celui-ci apparaît encore avoir pour sa femme 
beaucoup plus qu'un rôle d'époux, un rôle d'ordonnateur. 

La femme est un être médiat, qui n'a de valeur que par 
son père, que par son mari et par ses fils, de plus la relation 
privilégiée entre l'homme et la femme n'est pas la relation 
époux-épouse ou amant-amante mais la relation fils-mère 
comme la relation de fraternité est dévalorisée par rapport à 
celle de filiation, de hiérarchie. La concurrence entre ces deux 
relations, celle du fils à la mère d'une part, celle du fils au 
père de l'autre, pourrait bien être à l'origine de ce complexe 
inverse et complémentaire de l'Œdipe que l'on a représenté 
par la figure épique de Rostam conduit par le destin au 
meurtre de son fils puis abattu par le remords et le désespoir, 
en faveur duquel existent de fortes présomptions dans le psy- 
chisme persan (36). 

Nous retrouvons ainsi, une fois de plus, le problème de 
la relation homme-femme que nous avons rencontré tout au 
long de cet exposé qu'il se soit agi de la fécondité, de la 
mortalité infantile ou de la surmortalité des petites filles. La 
conception de l'homme et de la femme, leurs rôles attendus, 
l'image guide de leurs relations sont constamment venus se 
mêler à l'explication sociologique des faits démographiques 
considérés. L'étude de la sexualité va nous permettre de pré- 
ciser ces notions en nous situant à l'un des points critiques, 
sinon au point crucial, du rapport homme-femme. On partira 
de la constatation de l'importance accordée au sexe dans la 
culture pour mettre ensuite le fait culturel en face des 
conduites et des situations réelles, et comprendre sa place 
dans la structure sociale. 



(36) Le complexe de Rostam a été proposé par F, Hoveida, confé^ 
rence à l'I.E&.S., Tehran, 1965. 



140 PAUL VIEILLE 



On a souvent et à juste raison souligné la valorisation du 
sexe dans les sociétés orientales. Un érotisme ouvert y est 
infus qui contraste avec la pudeur sinon avec la pruderie de 
l'Occident. 

Du Christ aux puritains la chasteté et la virginité ont été 
placées au-dessus du mariage et de l'activité sexuelle, le sexe 
presque toujours a été suspect, la luxure dénoncée, le désir 
refoulé. Sans doute l'affirmation de cette morale n'a-telle pas 
été exempte de beaucoup d'hypocrisie ; elle n'en a pas moins 
été un fait majeur de la culture et un fait social de grande 
portée. 

L'islam dans ce débat s'est situé du côté de l'Orient et l'on 
a heureusement montré que non seulement il admet entière- 
ment mais encore encorage l'activité sexuelle (37). 

L'amour dans des conditions « licites » n'est pas contraire 
à la loi, il n'y a donc aucune raison pour que le croyant se 
prive de ses plaisirs. 

Le mariage d'ailleurs est recommandé, il est une action 
vertueuse : 

« Licite est pour vous de rechercher (des épouses) en 
dehors de celles qui ont été énumérées, en usant de vos biens, 
en hommes concluant mariage avec des muhsana, non en for- 
nicateurs » (Coran, IV, 28/24) (38) ; « Quiconque, parmi vous, 
ne peut, par ses moyens épouser des muhsana croyantes, (qu'il 
prenne femme) parmi celles de vos esclaves croyantes, que 
vous détenez. Allah connaît bien votre foi. Vous participez 
d'une même communauté. Epousez les donc avec la permis- 
sion de leurs détenteurs ! » (Coran IV, 29/25) ; « Mariez les 
célibataires (vivant) parmi vous, ainsi que ceux de vos escla- 
ves, hommes et femmes qui sont honnêtes ! S'ils sont beso- 
gneux, Allah les fera se suffire, par sa faveur. Allah est large 
et omniscient » (Coran, XXIV, 32). « Parmi ses signes est 
d'avoir créé pour vous des épouses issues de vous, afin que 
vous vous reposiez auprès d'elles et d'avoir mis entre vous 
affection et mansuétude (XXX, 20/21), « Nul grief à vous faire 
dans l'allusion que vous faites à la demande en mariage de 



(37) G.-H. Bousquet. La morale de l'Islam et son éthique sexuelle, 
Paris, Maisonneuve, 1953, 153 p. 

(38) Les citations du Coran sont données d'après la traduction de 
R. Blachère, Paris, Maisonneuve et Larose, 1966, 748 p. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 141 

(vos) femmes, non plus que dans le secret projet que vous 
formez de le faire. Allah sait que vous songez à (ces femmes). 
Toutefois ne leur promettez rien secrètement sauf à (leur) 
dire des paroles reconnues (convenables) » (Coran, II, 235) ; 
« Mariez vos enfants quand ils sont jeunes » (Hadith) ; et 
cependant « Que recherchent la continence ceux qui ne trou- 
vent point (possibilité de) mariage, jusqu'à ce que Allah les 
fasse se suffire, par sa faveur » (Coran, XXIV, 33). 

Plusieurs voies légales sont ouvertes pour satisfaire les 
pulsions sexuelles : le mariage dont on peut contracter plu- 
sieurs à la fois et successivement, et qui est facilement dis- 
sous par une simple déclaration de l'époux ; le concubinat 
avec les esclaves qui sont à la disposition sexuelle du maître 
sans limitation de nombre et le mariage temporaire, vieille 
institution maintenue par le shî'isme, qui permet notamment 
l'application du principe « une femme dans chaque port ». 
Par ailleurs, si la fornication est interdite, elle ne peut être 
prouvée que par un aveu que le juge doit s'efforcer d'éviter 
ou par un témoignage si précis : « avoir vu le stylet dans le 
pot à collyre », assorti d'une telle peine en cas de faux témoi- 
gnage qu'elle paraît en fait protégée par la loi. 

La littérature religieuse, depuis le texte sacré jusqu'aux 
traités les plus récents, revient fréquemment sur le thème de 
l'activité sexuelle soit pour chanter la volupté dans laquelle 
éclate l'exubérance de l'univers, soit pour vanter la puissance 
du prophète, de tel de ses descendants ou de tel maître reli 
gieux, soit pour discuter des devoirs respectifs de l'homme et 
de la femme et des formes autorisées du coït. La jouissance 
sexuelle est la plus grande qui soit si elle n'était fugitive, c'est 
par elle qu'est représenté le bonheur du croyant au paradis 
où jeunes filles (Houris) procureront aux élus et jeunes gens 
(gheîman) aux élues une volupté cent fois supérieure à celle 
d'ici-bas. 

Cette représentation du paradis est-elle allégorique ou réa- 
liste ? L'exégèse religieuse en a longuement discuté sans que 
jamais ait été admise une interprétation purement spiri- 
tuelle (39). Dans la pensée populaire, il n'est pas question de 
métaphore ; le paradis est sexe, le croyant prie Dieu de lui 
réserver les Houris promises, et les images d'Epinal du Jardin 
représentent une contrée verte et ombragée parcourue par 



(39) L. Gardet, s.v. Djanna, in Enc. de l'Islam, nlle éd., t. II. 



142 PAUL VIEILLE 

un clair ruisseau autour duquel se reposent et s'ébattent de 
jeunes femmes à demi-vêtues. 

Le sexe est par ailleurs un sujet permanent de rêve. C'est 
aussi un sujet constant de préoccupation et de conversation 
dans la vie éveillée aussi bien chez les hommes que chez les 
femmes : vantardises sexuelles, mise en cause du sexe des 
autres, craintes pour sa propre virilité, etc. Le sexe est une 
obsession. 

Dès l'enfance le garçon est menacé de castration par sa 
mère qui en prend pour image effective l'opération de cir 
concision réalisée vers 3-4 ans et parfois plus tard (ella 
devrait avoir lieu au 40 e jour après la naissance ; on en recule 
l'échéance : peur du sang, des cris du bébé ?). Mais la terreur 
que l'enfant ressent avant l'opération se transforme en fierté, 
en sentiment d'orgueil lorsqu'il se rend compte qu'il en est 
sorti sexuellement indemne. Finalement le sens réel de la cir 
concision n'est pas tant ou pas seulement celui de l'accom- 
plissement d'un rite tout à la fois de propreté et d'apparte- 
nance à une communauté que celui de l'affirmation sexuelle 
de soi. Toute l'enfance est promise au sexe et, à la puberté, 
les parents sont fascinés par l'instant désormais proche où 
les corps de leurs enfants vont s'épanouir dans les premières 
étreintes. L'événement du mariage c'est d'abord cela, l'ouver- 
ture à la volupté ; et rien n'est plus étranger à la mentalité 
paysanne que l'idée chrétienne d'un mariage qui ne serait pas 
consommé. Bien au contraire un mariage qui ne pourrait l'être 
serait réputé nul. 

Un peu plus tard, dans la vie des jours communs, le sexe 
prend une place plus prosaïque mais non moins importante ; 
entre pairs définis par les catégories de sexe et d'âge les 
échanges de propos ou les plaisanteries à propos de l'activité 
sexuelle ne sont pas rares ; les aliments sont divisés en aphro- 
disiaques et anaphrodisiaques ; le sexe est crûment évoqué 
comme stimulus erotique dans la relation de l'homme à la 
femme de même que le séducteur en utilise l'image pour 
arriver à ses fins. 

Le phallus domine la vie quotidienne et il ne serait sans 
doute pas tellement faux de parler à propos de la société 
paysanne iranienne d'une société centrée sur la sexualité 
comme on a pu dire que d'autres le sont par exemple sur 
l'oralité (40). 



(40) D.N. Levine, Wax and Gold. Tradition and innovation in ethio- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 143 

Mais quel est le sens social de cette valorisation du sexe ? 
Elle constitue un fait de culture qui ne peut trouver en lui- 
même sa signification sociale. C'est cependant l'erreur que l'on 
a trop souvent commise. L'on a ainsi été conduit à considérer 
que cet aspect de la culture n'était en somme qu'une idéologie 
réaliste, une simple transposition d'un pansexualisme effectif. 
Il en est en fait tout autrement. On le verra en examinant 
différents aspects de la sexualité tels que la pratique sexuelle, 
les rôles respectifs des hommes et des femmes et les condi- 
tions de l'accès à celles-ci. 



Notons d'abord quelques faits relatifs à l'activité sexuelle. 
Sans doute ne sont-ils pas propres à la société considérée ; 
mais il est nécessaire de les définir clairement avant d'aller 
plus loin. 

Il n'y a pas d'autre contact physique au cours de l'acte 
sexuel que celui des organes génitaux, d'autres zones érogènes 
ne sont pas excitées et mises en cause par la sexualité. On ne 
se déshabille pas pour faire l'amour, les corps demeurent 
couverts ; le nu peut entraîner la frigidité masculine comme 
on en a rencontré un cas dans les quartiers ouvriers de 
Tehran, milieu en plein brassage culturel. Bien plus, la caresse 
est pratiquement inconnue ; l'acte sexuel commence avec l'in- 
tromission, se termine avec l'éjaculation, si bien qu'homme et 
femme ne se trouvent physiquement réunis que dans le coït. 
La sexualité est physiquement isolée de l'ensemble du corps 
et temporellement isolée de la vie quotidienne. Elle est encore 
intellectuellement isolée du nous conjugal : il n'y a entre les 
époux aucune communication au sujet du plaisir, non seule- 
ment au cours de l'acte sexuel, mais en dehors même de lui ; 
l'aveu du plaisir est inconcevable de la femme à l'homme, 
mais aussi de l'homme à la femme. La sexualité apparaît ainsi 
se délimiter assez rigoureusement au coït. 

Examinons maintenant les rôles dans la sexualité. Trois 
aspects ressortent avec une particulière netteté. Seul l'homme 
a le droit de manifester son désir. Il peut le manifester quand 



pian culture. The University of Chicago Press, Chicago and London, 
1965, 315 p. 



144 PAUL VIEILLE 

et où il le désire à sa femme ; en outre il peut le manifester à 
quelque femme que ce soit, excepté celles qui lui sont religieu- 
sement interdites ; nul n'y trouve rien à redire ; s'il y a un 
reproche à faire, il doit s'adresser à la femme qui ne devait 
pas se mettre dans une situation telle qu'elle pût provoquer 
le désir de l'homme. La femme, de son côté, ne doit en aucun 
cas montrer qu'elle a du désir ; dans la vie conjugale même ce 
serait inconvenant, elle doit affecter autant d'indifférence pour 
la sexualité qu'elle a montré peu d'intérêt pour son propre 
mariage. 

Et cependant la femme est conçue comme ayant beaucoup 
plus de désir que l'homme ; on chiffre volontiers la diffé- 
rence : 9 fois plus. 

Enfin la femme ne doit pas demeurer insensible à l'activité 
de l'homme dans la sexualité ; son partenaire place sa fierté 
dans le pouvoir de l'amener au plaisir, de « faire bouger la 
femme ». 

Les rôles peuvent alors être définis de la façon suivante : 
l'homme se conçoit comme révélateur des puissances eroti- 
ques latentes de la femme, lui seul rend réel le désir de la 
femme et l'accomplit. La femme avant son intervention ne 
saurait désirer, elle ne saurait ensuite rester insensible sans 
le frustrer du résultat attendu d'un acte dont il se sent 
le seul acteur. Bien plus, si la femme a une très grande 
potentialité de désir, l'homme peut en disposer à volonté, il 
ne fera que répondre à une attente, et il n'a pas à se de- 
mander si la femme désire ou ne désire pas qu'il s'approche 
d'elle puisqu'il est dans sa « nature » de désirer beaucoup 
mais de ne pouvoir le montrer. En un sens l'homme révèle 
la femme à elle-même en la forçant. Ce ont là les rôles atten- 
dus par l'homme, ils dominent comme l'homme est supérieur 
à la femme. Toutefois le système ne fonctionne pas sans 
heurt ; le rôle de la femme apparaît en particulier composé 
de deux pièces difficilement compatibles dont l'opposition 
n'est en fait que le résultat d'une contradiction plus profonde 
de la culture et de la pratique. 

Afin de le montrer, rappelons d'abord que le segment de 
rôle « avant » de la femme dans la sexualité est le prolonge- 
ment des aspects « officiels » de son statut dans la vie conti- 
nente. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 145 

Dans la culture, reproduction, enfantement, allaitement 
sont, on l'a dit, des fonctions féminines et uniquement fémi- 
nines. Selon la nature, elles appartiennent au domaine de la 
femme et l'homme n'y doit prendre point de part au travers 
de l'affection, de la participation aux états et sentiments 
qu'elles suscitent. Elles représentent un des travaux les plus 
bas qui s'accomplit dans les entrailles, dans le sang, dans ce 
monde de la chair dont la culture est obsédée. 

Par contre la sexualité, la jouissance sexuelle est une valeur 
masculine ; seul l'homme a le droit de désirer seul il est puis- 
sance de volupté et promis à la jouissance. Dans cette pers- 
pective, tous les termes de la formule Malékite : « le mariage 
est le contrat par lequel l'homme acquiert l'appareil gêné 
rateur d'une femme dans le but d'en jouir » (41) ont leur sens. 
Mais on trouve bien d'autres expressions depuis l'apostrophe 
« vos femmes sont un (champ de) labour pour vous. Venez à 
votre (champ de )labour, comme vous voulez et œuvrez pour 
vous même à l'avance ! » (Coran, II, 223), qui pour être parfois 
moins précises n'en expriment pas moins la même idée. Certes 
des désaccords ont existé et existent dans l'interprétation des 
textes religieux, certains y ont lu, y lisent la reconnaissance 
des droits de la femme dans la sexualité (42) (voir par exem- 
ple « elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vête- 
ment pour elles » (Coran, II, 183/187) ; mais ce n'est pas cette 
direction que la culture organisée a choisie en Iran. 

La répartition des rôles transparaît par ailleurs dans plu- 
sieurs croyances et pratiques relatives à la vie sexuelle. Ainsi 
la stérilité est toujours d'abord imputée à la femme. C'est la 
femme aussi qui est déclarée responsable lorsqu'un couple n'a 
d'enfants que d'un seul sexe. La stérilité de la femme c'est 
qu'effectivement elle ne peut avoir d'enfants ; mais la stérilité 
de l'homme ne se représente pas autrement que par l'impuis- 
sance. La femme n'est pas perçue comme un être ayant une 
sexualité spécifique, ses organes internes seraient semblables 
à ceux de l'homme, elle serait, elle aussi, sujette à l'éjacula- 
tion, mais elle n'aurait pas, à l'instar des garçons, de vie 
sexuelle autonome avant le mariage, etc. L'homme, par ail- 
leurs, ressent une certaine répugnance à entrer en contact par 
son sexe avec ce monde de la chair que le ventre de la femme 



(41) O. Pesle, Le mariage chez les Malékites, cité par G.-H. Bousquet, 
op. cit,. p. 79. 

(42) Cf. G.-H. Bousquet, op. cit., pp. 126 et suivantes. 

10 



146 PAUL VIEILLE 

est pour lui : d'où l'horreur du sang menstruel deux fois impur 
et le tabou sexuel durant ces périodes, d'où l'aversion pour 
l'accomplissement du coït durant les derniers mois de la gros- 
sesse ( « l'enfant verrait le sexe de son père », « la fille serait 
violée par son père »). 

Mais, si la femme n'est pas sexe pour elle-même, elle n'est 
pour l'homme que sexe ; elle est un bien, un objet sexuel à 
son service. Elle s'acquiert à prix d'argent et l'on dit et l'on 
pense « acheter » comme on achète une marchandise. La 
sexualité tend ainsi à prendre un aspect mercantile, abs- 
trait, non personnel. On le voit notamment dans les situa- 
tions limites. Ainsi la femme n'est pas perçue comme pou- 
vant se refuser si elle se trouve seule à seul avec un homme 
autre que ceux qui lui sont interdits rituellement de même 
que l'homme seul à seule avec une femme qui ne lui est pas 
interdite n'est pas conçu comme pouvant ne pas désirer cette 
femme et ne pas la posséder. La camaraderie, l'amitié entre 
hommes et femmes est inconcevable et ne peut exister ; toute 
communication verbale, toute approche physique prend un 
contenu sexuel, est suspecte de sexe, rire par exemple de la 
part d'une femme est un appel amoureux, regarder un homme 
est une sollicitation, etc. Peu importe le sens que la femme 
donne à ces gestes puisque pour l'homme ils ont un sens 
sexuel. Aussi la fidélité de la femme n'est-elle pas perçue 
par l'homme comme découlant d'un lien personnel, fidélité 
amoureuse ou vertueuse, mais d'un contrôle physique propre- 
ment dit. La claustration et le voile sont les moyens même 
de la fidélité, des moyens externes adaptés à un objet qui 
lui aussi est externe, ségréger, éviter un contact qui ne peut 
avoir qu'un contenu sexuel. 

A l'inverse, l'impersonnalisation du sexe fait que « l'amie » 
(si l'on peut utiliser un terme dont on va voir combien la 
transposition est impropre), phénomène traditionnellement 
limité à l'aristocratie mais en voie d'extension, tend à n'être 
qu'un instrument sexuel au sujet duquel on ne nourrit pas 
de dessein d'appropriation, c'est-à-dire de mariage. Aussi la 
conçoit-on indifférente à ses partenaires, interchangeable entre 
eux ; elle tend à être l'hétaïre de la Grèce antique, se distin- 
guant de la prostituée par son appartenance à la même caté- 
gorie sociale que ses partenaires, par un niveau intellectuel 
élevé, et par le fait qu'elle ne réclame pas le salaire de ses 
services. 

Traditionnellement la polygamie est encore surtout justi 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 147 

fiée par la satisfaction sexuelle de l'homme (43), même si d'au- 
tres considérations tout aussi intéressées ont, en fait, une 
importance au moins égale sinon plus grande : souci des 
alliances, de la descendance, attentes économiques liées au 
travail de la femme. Le coïtus interruptus apparaît même 
légitime à l'exégète lorsque les suites de l'accouchement pour- 
raient mettre en péril la jouissance du mari ou lorsque celui-ci 
désire se garantir contre une naissance qui détruirait son 
droit de propriété sur une concubine esclave (44). 

La réification des rapports entre l'homme et la femme 
conduit au juridisme ; on en rencontre un exemple parti- 
culièrement remarquable dans la conduite du polygame qui 
tend, et doit tendre selon les termes de la loi, à l'égalité entre 
ses épouses, la concubine étant exclue du partage en raison 
de son statut inférieur (45). Il leur doit le même nombre de 
nuits, les mêmes cadeaux, la chair mettant toutefois en échec 
la règle du partage. « Vous ne pourrez être équitable entre 
vos femmes, même si vous le désirez ! ne soyez cependant 
pas trop partiaux et n'en laissez point comme en suspens » 
(Coran, IV, 128/129). 

C'est encore l'impersonnalisation des rapports dans le 
couple qui explique cette institution apparement étonnante 
et toujours vivante du Mohallel dont on voit mal la raison 
d'être ou le mode d'efficacité (action magique de dénouement 
du sort ou crainte du déshonneur menaçant un mari instable) 
qui veut qu'après trois répudiations le mari ne puisse re- 
prendre sa femme qu'à la suite de la consommation d'un 
mariage intermédiaire avec un tiers (Coran, II, 230) (46). 

Si dans la situation traditionnelle la femme est un bien 
sexuel à la disposition de l'homme, dans une période de chan- 
gements sociaux comme l'actuelle, les positions peuvent se 
renverser sans que la valeur de la sexualité soit modifiée ; 
dans certains milieux urbains en voie d'acculturation intense, 
il n'est pas rare que l'épouse « achetée », surtout lorsqu'elle 
est d'origine sociale supérieure à son mari, arrive à concevoir 

"Steak'®! tf : HÉ ™?1 



(43) Cf. G.-H. Bousquet, op. cit., qui cite notamment Al Ghazali (p. 
86). 

(44) Al Ghazali cité par G.-H. Bousquet, op. cit., p. 139 et notes. 
Le concubinat a évidemment disparu avec l'esclavage, il n'est évoqué 
ici que pour caractériser les attitudes de la société traditionnelle. La 
même observation est valable un peu plus loin. 

(45) Au sujet des devoirs du polygame, cf. G.-H. Bousquet, op. cit., 
p. 98 et M. Seklani, op. cit., p. 835. 

(46) G.-H. Bousquet, op. cit., p. 106 et notes. 



148 PAUL VIEILLE 

qu'elle peut refuser les services sexuels dus à son mari ; elle 
tend alors à les faire payer. 

La conception de la femme comme objet sexuel est corol 
laire de son statut inférieur. Elle n'est, ni en droit ni en fait 
l'égale de l'homme, mais un être inférieur comme l'enfant. 
Elle est « l'incomplète » (évocation sexuelle). Elle doit être 
obéissante et soumsie à son mari qui a sur elle un droit de 
correction (Coran IV, 38) et en use fréquemment ; elle doit 
porter le voile et éviter des attitudes qui pourraient être 
provocantes (Coran, XXIV, 31) ; on ne lui doit, pas plus 
qu'à l'enfant, la vérité ; elle est pour l'homme une sorte de 
jouet ; elle n'a de droits que ceux que l'homme de façon 
paternalistes lui confère selon les habitudes ou les injonctions 
de la religion : être clément, généreux, ne pas chercher inutile- 
ment querelle, ne pas répudier sans raison car « les anges 
se détournent du répudiateur », soumettre les disputes conju- 
gales à l'avis d'hommes justes, etc. (le Coran ne cesse d'ex- 
horter dans ce sens ; II, 228, 229, 231, 232, 238/237, IV, 23/19, 
24/20, 39/35 et passim). 

En fait, et les institutions (droits et habitudes) paraissent 
ici assez loin des recommandations de l'islam, le droit de 
répudiation consacre l'autorité absolue du mari dans le mé- 
nage. Seul il peut répudier soit selon son propre désir par 
simple déclaration sans avoir à donner de justification soit, 
mais le cas est extrêmement rare, sur la demande de sa 
femme qui lui verse alors une compensation. Cette faculté 
unilatérale de disposer du sort du couple, traditionnellement 
peu utilisée parce qu'elle mettait en cause des familles autant 
que des individus, plus fréquemment employée dans la phase 
actuelle d'individualisation, est et était une menace réelle et 
constante pour la femme qui renvoyée est le plus souvent 
séparée de ses enfants et « dévalorisée » pour un second 
mariage. Notons ici en passant que de façon très remarquable, 
les droits de la femme dans le couple ont tendu à être assurés 
au cours de l'évolution en sa faveur par des moyens non 
contradictoires avec le contenu traditionnel des rapports entre 
hommes et femmes ; par des moyens financiers : une somme 
habituellement élevée que l'homme doit payer en cas de ré- 
pudiation. 

Inférieure dans le ménage, la femme l'est aussi dans la 
vie politique, la première infériorité étant le produit de la 
seconde. La vie politique traditionnelle, s'exprime dans les 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 149 

alliances de familles de lignages, de taïfés, de clans. La femme 
a toujours été exclue de ce domaine, elle n'a jamais participé 
à cette vie de relation qui détermine l'avenir des groupes et 
des familles elles-mêmes. Et ce n'est pas sans difficulté que 
l'égalité des droits lui a été accordée dans le cadre d'une 
société en transformation. L'additif à la constitution de 1906 
stipulait que « tous les citoyens sont égaux devant la loi », 
formule ambiguë sur laquelle s'était fait l'accord des moder- 
nistes et des tradtionnalistes parce que, si pour les premiers 
elle signifiait l'égalité des hommes et des femmes, pour les 
seconds elle ne pouvait s'appliquer à celles-ci qui, non raison- 
nables ne peuvent être considérées comme citoyens de plein 
droit. 

Quant aux droits économiques, la législation civile autant 
que religieuse n'est pas sans en accorder à la femme (règles 
islamiques de l'héritage notamment — Coran, II, 241/240, IV, 
12/11, 14/12). Dans les faits, il est rare qu'ils soient respectés 
ou ils ne le sont qu'en principe et de mauvaise grâce. Ainsi 
les garçons considèrent comme une usurpation la part de 
l'héritage qui revient aux filles ; il est peu fréquent que la 
femme obtienne le respect de droits qu'elle détient sur un 
bien immobilier, une terre par exemple ; d'une façon générale 
le mari ou à défaut quelqu'autre parent mâle s'empare des re- 
venus qui devraient normalement lui échoir ; les revenus mê- 
mes du travail sont habituellement accaparés (cas par exem- 
ple de l'artisanat du tapis) ; enfin, en dehors des transac- 
tions quotidiennes (achat de produits alimentaires), la femme 
des milieux populaires, urbains aussi bien que ruraux, a peu 
de relations avec le marché, l'usage de la monnaie est encore 
un privilège masculin. Au reste, cette subordination économi- 
que de la femme n'est qu'un aspect particulier de l'infériorité 
de son sexe ; elle est inférieure à l'homme dans les relations 
économiques comme elle lui est inférieure en toute autre 
occasion ; elle est donc ou volée par l'agent économique avec 
lequel elle traite ou dépouillée par le protecteur qu'elle 
accepte ou qui s'impose à elle : mari, parent, intermédiaire, 
etc. On pourrait considérer d'autres aspects encore de la 
position subalterne dans laquelle la femme est tenue, le fait 
par exemple que traditionnellement elle n'était pas instruite 
même lorsque son frère l'était. La femme est dévouée aux 
travaux serviles de la maison, elle n'est en rien l'égale de 
l'homme et nul ne croit en sa capacité de se hausser jusqu'à 
lui. Son statut est, en définitive, beaucoup plus bas que celui 



150 PAUL VIEILLE 

des femmes non seulement dans les pays industriels (47) 
mais aussi dans maintes sociétés moins développées que la 
société iranienne, telles que les sociétés noires (48) ; il est 
sans doute voisin du statut de la femme dans les autres 
pays musulmans du Moyen et du Proche-Orient et de l'Afrique 
du Nord, il n'est probablement pas sans analogie avec le statut 
de la femme dans la Grèce antique qui, pas plus que sa sœur 
iranienne, ne pouvait vivre sans protecteur, père, mari ou 
tuteur (49). 

Hommes et femmes paraissent en fait constituer deux 
castes. La caste masculine est la caste supérieure ordonna- 
trice de la société et de la nature, elle domine la caste des 
femmes (voir par exemple l'expression Tayefe-ie-Hesvan, Loi 
sur la presse, 2 e législature) qui lui est d'abord donnée pour 
sa satisfaction sexuelle et qui, de surcroît reproduit les êtres 
humains et s'occupe de travaux sans prestige. Cette différence 
de statut est un obstacle aux relations autres que celles du 
sexe entre hommes et femmes, elle interdit jusqu'aux gestes 
de politesse. L'infériorité de la femme dans la société va 
beaucoup plus loin en fait que l'islam ne le désire ; celui-ci 
proclame bien la supériorité masculine mais il l'assortit de 
recommandations d'équité, de générosité, de pardon ; il donne 
à la femme des droits économiques et lui promet dans l'au- 
delà la même félicité qu'à l'homme. 

Le statut effectif de la femme a donc d'autres origines 
que la religion ; on montrera plus loin comment il est lié à la 
structure de la société. Pour l'instant, poursuivons l'analyse 
des rapports entre la sexualité et les rôles masculins et fé- 
minins. 



Une question (sinon la question centrale) est à ce sujet 
celle de savoir quels sont les stimuli au rapprochement des 
sexes. Un halo de rapports personnels, de communications 



(47) On se prend à en douter à la lecture de l'admirable ouvrage 
de Kate Miluet, La politique du Mate, Paris, Stock, 1971 (note de 1974), 

(48) Cf. D. Paulme, op. cit., p. 22 : 

« La tradition africaine envisage le mariage comme une association 
active où la femme apporte sa contribution quotidienne, » 

(49) J.-F. Havel, op. cit., pp. 12 et suivantes, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 151 

affectives et intellectuelles n'existe pas ; par ailleurs le rap- 
prochement de l'homme et de la femme semble entravé par 
la froideur que la femme doit montrer dans son « rôle avant » 
et par son statut inférieur. Certes l'image même de la femme 
est sexe, elle est en quelque sorte stimulus absolu, incondi- 
tionnel. De fait, les préambules à l'acte sexuel sont d'ordinaire 
extrêmement simples : jeu de la provoctaion verbale (évoca- 
tion du sexe) agaceries, attouchements, simple rapprochement 
physique, etc. ; mais la sexualité apparaît ainsi comme re- 
fermée sur la pulsion ; il ne semble guère que l'image de la 
femme comme objet erotique puisse se construire et se re- 
nouveler dans le couple. On peut alors se demander où se 
forme et s'entretient la motivation sexuelle. On retrouve ici 
les groupes masculins et féminins que l'on a déjà rencontrés 
à propos de la fécondité. L'apprentissage des rôles dans la 
sexualité et la stimulation sexuelle ont pour principale origine 
ces groupes mêmes, lieux privilégiés des communications rela 
tives au sexe. Ces communications sont beaucoup plus actives 
du côté des hommes que de celui des femmes plus orientées 
vers la fécondité. Par ailleurs, tandis que le groupe des fem- 
mes n'est pas scindé par les catégories d'âge, que les commu- 
nications priviligiées y ont lieu dans le sens vertical, dans le 
groupe des hommes, les communications sexuelles ont lieu 
entre pairs ou quasi-pairs à l'intérieur de catégories d'âge dont 
les limites ne sont du reste pas très précises. Entre cadets 
et aînés existe une certaine pudeur, la sexualité y est sujet 
tabou en dehors de communications assez formelles ; ce qui 
s'expliquera plus loin par la place de la femme dans les re- 
lations entre les uns et les autres. Mais ce qu'il est important 
de noter ici, est que dans les communications masculines à 
propos de la sexualité, les femmes apparaissent en quelque 
sorte comme des adversaires qu'il convient de soumettre par 
le sexe. 

L'opposition des sexes apparaît en somme comme le 
véritable stimulus à la réunion des sexes. L'activité sexuelle 
est en définitive un affrontement collectif des hommes et des 
femmes. 

Nous sommes ainsi parvenus au terme de la description 
d'un type de rapports entre hommes et femmes incluant un 
mode de sexualité, d'un système apparemment complet et sans 
défaut. La femme est un être inférieur, un objet sexuel avec 
lequel la communication n'est pas recherchée. Le rapport de 
l'homme et de la femme c'est la physiologie 4u coït, La feminç 



152 PAUL VIEILLE 

dans la sexualité n'est pas conçue différente de l'homme, elle 
n'existe pas en tant qu'autre ; sa jouissance est le fait de 
l'homme comme le champ de blé qui mûrit est le fruit de son 
travail. En outre la sexualité qui n'est pas intégrée à une com- 
munication plus ample de l'homme à la femme est aussi sans 
communication au sein de l'individu, elle est pour lui une 
activité détachée de ses autres activités qui trouve en elle- 
même sa propre fin ; le détachement de l'orgasme d'une acti- 
vité intellectuelle et affective tend à faire de lui-même l'objet 
de l'activité intellectuelle et affective. 

Ce modèle de conduite s'impose avec une force consi- 
dérable à l'individu, il est relié à l'ensemble des conduites 
frontales, à l'existence de l'homme comme être politique dans 
le sens traditionnel que l'on a défini plus haut. 

Et cependant d'un côté il apparaît lui-même contradictoire, 
en raison de cette recherche de la jouissance de la femme à 
laquelle l'homme lie sa propre volupté ; elle réintroduit la 
femme en tant qu'être concret, spécifique niant l'image que 
la culture masculine en donne, de l'autre côté il est en contra- 
diction avec les institutions qui déterminent tout aussi géné- 
ralement, le statut des épouses au sein des ménages. 



Affirmant la supériorité masculine, l'islam propose cepen- 
dant aux époux de parvenir à une entente conjugale par la 
pratique de valeurs complémentaires. L'homme doit être clé- 
ment, juste et surtout généreux, c'est ainsi qu'il s'attachera 
son épouse. La femme doit répondre à cette conduite par la 
fidélité, l'obéissance, la soumission. Au sein de cette disponi- 
bilité à l'égard de son mari (caractère, volontés, désirs), elle 
peut rechercher son propre bonheur et celui du ménage. La 
même conduite est en somme demandée à la femme vis-à-vis 
de son époux qui constitue pour elle l'intermédaire de contact 
avec la société, qu'a l'homme vis-à-vis du monde. La femme 
se voit ainsi confier, dans le cadre de la soumission, un 
rôle actif : à un niveau inférieur, il est attendu d'elle, tout 
autant que de l'homme, la réalisation des valeurs culturelles. 
L'islam présente ainsi, tout en conservant le statut tradition- 
nel de chaque sexe, une solution à l'opposition homme-femme 
dont le caractère humaniste est manifeste. Il tend à promou- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 153 

voir le respect mutuel et une relation quasi-contractuelle entre 
les époux. Ce qu'il propose est en somme d'atténuer les consé- 
quences particulièrement défavorables des institutions matri- 
moniales sans modifier ces dernières. Il demande aux croyants 
et aux croyantes un effort moral en vue d'éviter le glisse- 
ment sur une pente qui semble relever de la nécessité et dont 
on doit, en conséquence rechercher l'origine dans les fonde- 
ments économiques-sociaux mêmes de la société. On ne peut 
donc s'étonner que les modèles de conduite réels demeurent 
bien en deçà de l'idéal proposé. Mais la prétention masculine, 
démiurgique de construire et terminer le rapport de l'homme 
à la femme sur et avec le sexe de le dépouiller de son huma- 
nité ne s'actualise pas davantage ; la conception naturelle de 
la femme, fait de culture, est en contradiction avec la valori- 
sation de l'activité sexuelle, autre fait de culture, avec la 
nécessité ressentie, en conséquence, d'établir une relation per- 
sonnelle entre l'homme et la femme, et avec les institutions 
matrimoniales et féminines qui rehaussent en fait le statut 
de celle-ci et la conduisent à un comportement qui nie le rôle 
attendu d'elle. 

Commençons par rappeler brièvement ces dernières. La 
femme est considérée, a-t-on dit, comme une marchandise 
Mais jusqu'où cela va-t-il ? En fait la valeur de la femme- 
sexe-fécondité ne constitue qu'une partie du prix ; celui-ci est 
davantage étalonné au statut de son père et la transaction a, 
en quelque sorte, pour effet de transférer le statut du père 
sur la personne de sa fille au sein de sa nouvelle famille. Le 
statut de la femme auprès de son mari et de la famille de son 
mari est mesuré au prix payé ; cédée à vil prix, elle ne serait 
pas considérée. Or, la femme n'ignore pas (sa conception 
comme objet ne peut l'écarter de cette connaissance) l'impor- 
tance qui, en dehors d'elle-même, lui a été attribuée ; elle se 
l'approprie, la subjectivise, y ajuste son rôle dans sa nouvelle 
famille. 

En outre, avec le mariage et surtout le premier enfant, le 
statut de son mari est modifié tout autant que le sien. 
L'homme marié est plus indépendant de son père, il est désor- 
mais chef de famille et, à ce titre entre comme personnalité 
autonome dans l'univers des relations du village. 

Cela est dû à l'établissement du ménage, à cette association 
dans laquelle la femme tient une place essentielle : fonction 
sexuelle, fonction de reproduction, fonction économique — te- 
nir la maison, organiser la consommation, faire des réserves 



154 PAUL VIEILLE 

(aspect fondamental dans une société traditionnellement me 
nacée de pénurie). Et la femme n'est pas sans reconnaître 
l'importance des activités qui lui sont confiées. D'autant 
qu'elle appartient à ces groupes féminins déjà rencontrés, 
que les hommes doivent tolérer en raison de l'appui que cha- 
cune des femmes y trouve pour l'accouchement, la protection 
de la santé des enfants, la transmission des techniques ména- 
gères, etc. Ils sont le centre d'une activité, dont la forme varie 
selon les catégories sociales, de critique des maris, d'organi- 
sations de la résistance à ce qui peut paraître prétention 
exagérée, de prise de conscience, de fermentation d'une guerre 
sournoise des sexes. 

La femme n'est pas l'être passif que l'on attend qu'elle 
soit. L'organisation sociale projetée par les hommes tend à la 
faire objet mais objet de valeur. Elle en prend conscience et 
dépasse son objectivation ; elle adapte son rôle au statut de 
son père, aux fonctions éminentes de partenaire sexuelle, de 
mère, d'épouse que la culture lui attribue. La conception de 
la femme comme être ne participant pas à la culture est en 
définitive en contradiction avec le fait de sa conscience ; celui- 
ci introduit un élément insolite contrariant l'application de 
la culture masculine aux rapports entre l'homme et la femme, 
il est un facteur de conflit dans la culture et dans les mé- 
nages. 

Dès lors, la femme à la fois tend à se conformer à un 
certain nombre d'attentes, par exemple donner des enfants, 
ne pas alarmer inutilement la jalousie de son mari et donc, 
très précisément, s'écarter de tout homme et en même temps 
les déborde. Elle le fait selon trois voies principales qui 
constituent, chacune, le trait dominant d'un type de compor- 
tement ou se composent dans la conduite. 

Un premier type de réponse de la femme aux conduites 
masculines tend à définir ce que l'on pourrait appeler une 
culture de la lésion. La femme place sa fierté dans le dé- 
pouillement elle refuse de demander quoique ce soit à son 
mari, considère comme une impudeur de lui faire une re- 
quête. Alors que pour elle-même et ses enfants le nécessaire 
manque tandis que son mari ne songe qu'aux dépenses de 
prestige, elle refuse de se plaindre et oppose aux circonstances 
la force d'âme. La première leçon qu'elle a apprise de sa mère 
est de mépriser les hommes, de se passer d'eux. L'homme est 
méchant et infidèle, le mari est l'étranger et sa famille l'enne- 
mi ; il faut être fière et impassible ; la paix intérieure est 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 155 

à ce prix. La femme s'impose par son silence, sa réserve, sa 
capacité de souffrir, son mépris des biens, des avantages, du 
prestige. Elle n'est pas chose que l'on prend mais être qui se 
donne, se sacrifie. Elle réclame le respect par le renoncement 
même. A la violence de la rapacité masculine elle répond par 
une violence non moins grande mais inverse qui nie les 
valeurs de l'homme auquel ainsi elle s'égale. Cette attitude, 
pour autant qu'elle est généralisée, est aristocratique ou, 
plus exactement peut-être, appartient à certaines lignées de 
femmes aristocratiques fortement marquées par un certain 
sens de l'islam, mais, pour la grande majorité des femmes, 
elle est une des sources essentielles de la notion de fidélité 
conjugale. Alors que pour l'homme la fidélité de la femme 
n'est, on l'a dit, que le fruit du contrôle exercé, des mesures 
de ségrégations et des menaces que le mari et les mâles en 
général font peser sur elle, pour la femme, les barrières qui 
la séparent de l'homme prennent une valeur intérieure ; la 
claustration et le voile deviennent les symboles mêmes de 
son sacrifice, de sa renonciation. Le pouvoir de l'homme est 
ainsi rendu inutile. 

Une seconde façon pour la femme de déborder le rôle 
qui lui est assigné, une seconde attitude beaucoup plus 
répandue dans les milieux populaires et à la source d'une 
multitude d'aspects du comportement est la duplicité, en 
acceptant d'abord le mot dans son sens original, mais l'atti- 
tude double conduisant à une hypocrisie apparente bien que, 
semble-t-il, rarement vécue comme telle. 

On a déjà rencontré cette attitude dans le jeu de la femme 
au sein de la famille : elle trouve dans les enfants le moyen 
d'assurer son autorité contre son mari et de relever son 
statut social. On la retrouve dans ses conduites économiques, 
elle ne défend pas les droits qui lui sont refusés mais a des 
activités dissimulées ; détourner un peu de monnaie, la serrer 
dans des cachettes est une habitude populaire largement ré- 
pandue. Cette forme clandestine d'activité économique se re- 
trouve chez les femmes de milieu aisé dans la pratique du 
prêt usuraire sur hypothèque qui est une opération à la fois 
absolument sûre et obscure. 

Dans la sexualité plus qu'ailleurs, cette habitude du détour 
est répandue. Le catéchisme masculin du rôle de la femme 
dit qu'elle ne doit pas montrer son désir ; mais toute femme 
connaît et utilise les moyens aptes à provoquer le désir du 
mari, elle Jes apprend dans les groupes de femmes. Elle 



156 PAUL VIEILLE 

n'ignore pas non plus ceux susceptibles de l'écarter mais son 
principal souci est de capter, de garder son mari et la maxime 
primordiale, passant avant les pratiques est une règle de 
conduite sexuelle : contenter sexuellement son mari. La 
femme est loin de cette passivité sexuelle sur laquelle l'homme 
veut la projeter, mais elle ne provoque son mari que par des 
manœuvres détournées. 

Il est enfin un troisième type de comportement par lequel 
la femme manifeste son existence propre : la violence ouverte, 
conduite exceptionnelle réservée à des situations exception- 
nelles. On a vu, à propos de la fécondité, combien la femme 
était prudente dans l'expression de son désir de limiter le 
nombre des naissances. Mais par exemple, le mari néglige-t-il 
sa femme, elle a beau jeu de le dénoncer publiquement, de 
le taxer, à tort ou à raison, d'impuissance. Accusation ter- 
rible qui, d'un coup détruit tout le prestige de l'homme. De 
même, la maison du polygame n'est habituellement qu'un 
enfer d'intrigues et de violences. Cette conduite, dans l'éthi- 
que masculine, apparemment si normale de la polygamie, de- 
vient la source d'un perpétuel tourment ; médisances et dis- 
putes viennent constamment rappeler que la morale sexuelle 
de l'homme ou, du moins, sa conception de la femme et du 
mariage ne cadre pas avec les aspirations de la femme. L'ins- 
titution est mise en défaut par la réalité ; l'homme en tant 
qu'ordonnateur de la société est ici sérieusement mis en ques- 
tion et son activité sexuelle conçue comme souverainement 
indépendante, particulièrement conditionnée par la conduite 
féminine. 

Quelque soit le comportement de la femme, l'homme se 
rend bien compte qu'elle n'est pas l'objet qu'affirme la culture 
masculine, qu'elle a un statut social qui n'est pas ignoré 
d'elle, qu'elle est douée de volonté, d'une capacité d'acquies- 
cement ou de refus, que très généralement elle est appuyée 
par le groupe des femmes auquel elle appartient. L'épouse 
voilée, confinée à la maison, jamais nommée paraît finale- 
ment exercer sur le ménage une sorte de règne inavoué. 
L'homme est conduit à la respecter, à tendre vers elle, à 
la mériter parce qu'il a besoin de sa participation autant 
dans la gestion du ménage (exigence économique, sociale) 
que dans l'acte de l'amour (exigence culturelle). 

Mais comment concilier la relation égalitaire et person- 
nelle du sentiment rendue nécessaire par la situation de fait 
avec la relation hiérarchique et réifiée de la culture masculine. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 157 

Leur conjonction est difficile en principe et en fait. Dans la 
période d'éblouissement sexuel qui suit le mariage il n'est pas 
rare qu'une véritable passion amoureuse lie les époux ; cela 
est admis. Mais au-delà une tension plus ou moins grande 
existe toujours entre les deux attitudes et le modèle « offi- 
ciel », pesant de toute l'organisation de la société au-delà du 
couple, tend à écraser le modèle spontané qui ne trouve 
d'appui extérieur guère ailleurs que dans la poésie. 

L'homme veut-il faire prévaloir la relation de sentiment 
dans les rapports avec sa femme, refuse-t-il de séparer le 
coït de l'affection celle-ci devient une parenthèse dans le sys- 
tème de rôles tournés vers l'extérieur, il a deux personnalités, 
celle du couple et celle de la vie politique. Et de fait il est 
remarquable que s 'adressant à un homme, un autre homme 
ne nomme jamais son épouse et les autres femmes du mé- 
nage ; ce serait inconvenant ce serait confondre l'épouse avec 
cette femme-sexe (finalement abstraite, inexistante) de la 
culture masculine ce serait faire pénétrer dans le domaine 
« privé » jalousement fermé parce que ne correspondant pas 
à la culture « officielle » et laisser entendre que celle-ci s'ap- 
plique à celui-là. On évite donc de parler des femmes de la 
maison, d'en faire un sujet de conversation, on se borne à 
des allusions, on les nomme de façon détournée ; l'ensemble 
des femmes est désigné par le terme Khanevadeh (ménage), 
la sœur par l'expression Hamshireh (ceux qui ont reçu le 
même sein), la mère par un mot arabe : Valedeh. 

Le mari veut-il au contraire maintenir dans la relation 
à son épouse la position hiératique qui commande le sys- 
tème de rôles admis, les relations dans le ménage deviennent 
difficiles, la stimulaiton sexuelle par l'agression s'avère vite 
insuffisante, la participation attendue de la femme dans l'acte 
sexuel difficile à obtenir ; le coït tend à être cet acte de com- 
munication isolé de tout autre que l'on a décrit plus haut ; 
l'homme tend à être sexuellement malheureux dans sa rela- 
tion à son épouse. Dans les deux cas, qui ne sont d'ailleurs 
que des schémas simples composant une variété de figures 
réelles, la relation à la femme tend à contredire, d'une façon 
ou de l'autre, les images modèles de la culture masculine. 

Cette contradiction provient de l'inadaptation de la culture, 
de l'idéologie masculine à la vie quotidienne réelle et, à l'in- 
verse, de la conscience que la femme a de sa fonction effective 
dans la vie de l'homme. Le ménage n'est pas cette association 
idéale, ce contrat synallagmatique entre deux individus qu'en 



15S PAUL VIEILLE 






visage l'islam ; il n'est pas non plus, comme le voudrait 
la culture masculine, un simple instrument au service de 
l'homme. La femme n'est isolée ni de la famille de son père 
ni du groupe des femmes, elle est un être social conscient 
de sa valeur, qui le sait et le fait savoir. Elle n'est pas dans 
la sexualité objet mais acteur participant ou se refusant, pro- 
voquant ou déjouant de façon détournée le désir de l'homme, 
le conquérant au moins autant qu'elle est conquise par lui, 
témoin enfin de sa volupté, toutes choses par lesquelles elle 
se rend égale à lui. 

La femme est dépréciée dans la culture parce qu'elle n'est 
pas politique ; elle ne peut cependant manquer d'occuper une 
place importante dans la société puisqu'elle est l'instrument 
de la culture et de la politique (sexualité, natalité, alliances) 
et que (malheureusement) elle le sait. Dépréciée dans la so- 
ciété masculine, la femme ne peut qu'être surévaluée lorsque 
l'homme se retrouve en face d'elle. La surévaluation dans le 
ménage est en quelque sorte corollaire de la dépréciation 
externe. 

La femme représente ainsi l'irruption vivante du spontané 
dans la culture venue d'en haut. Si elle doit être acceptée elle 
est cependant inexpliquée et inexplicable au niveau de cette 
culture ; ses conduites directes ou détournées, que l'homme 
ne peut manquer de percevoir, sont du domaine de l'incom- 
préhensible. D'où par application du principe de raison suffi- 
sante, ces fantasmes masculins, cette image maligne de la 
femme : est-elle un être par nature pervers, démoniaque ? et 
le ressentiment que l'homme a fréquemment contre elle (50). 

La culture masculine, la conception de la femme ne cor- 
respond pas à la réalité. Sur la coopération fondamentale du 



(50) Cette image maligne de la femme n'est pas propre à la société 
iranienne. On la retrouve notamment en Afrique. Les observateurs ont, 
là aussi, été conduits à mettre en évidence sa relation avec la position, 
génératrice de conflit, de la femme dans la société. M. Gluckman, 
« Crise morale et solutions magiques », in Economies et Sociétés, V, 
10, février 1967, reprenant et amplifiant une proposition d'Evans Frit- 
chard, attribue cette image dans la société Zoulou à la contradiction 
de la situation de la femme : la famille est étendue, patrilinéaire, patri- 
locale, la femme crée des tensions disruptives dans cette organisation. 
« C'est ce conflit profond, écrit-il, qui se traduit dans ce type de so- 
ciété par toute une série de croyances concernant le mal inhérent à 
la féminité, mal qui est assorti d'un pouvoir surnaturel qui lui permet 
de porter tort aux autres membres de la société. Comme le conflit naît 
des facultés de reproduction de la femme, il est logiquement associé 
à l'intensité de ses désirs sexuels. » 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 159 

ménage s'installe en conséquence une tension habituelle, une 
lutte pour le pouvoir dont l'aspect essentiel est constitué par 
la rivalité, que l'on a soulignée précédemment, des parents 
autour du garçon. Le ménage semble ainsi rarement offrir aux 
époux la possibilité d'un accomplissement affectif. D'autres 
institutions le permettent-elles ? Dans quelle mesure la concep- 
tion de la femme (infériorité, irresponsabilité, objectivation 
sexuelle) et sa réclusion autorisent-elles accord mutuel, égalité 
des partenaires, liberté de relation. Considérons les conditions 
d'accès aux femmes dans la réalité sociale. 



Dans beaucoup de sociétés existent à côté du mariage (lié 
à l'organisation de la société et partant toujours en quelque 
manière soumis à des contraintes) des institutions plus ou 
moins ouvertement tolérées qui permettent, soit avant, soit 
quelque temps après la relation officialisée, aux individus des 
deux sexes de se rencontrer sur la base d'un accord mutuel 
(51). La spontanéité de la liaison balance le caractère imposé 
du mariage. Ce n'est encore que dans certains pays que le 
mariage tend à devenir un contrat individuel, aboutissement 
d'une « logique du sentiment ». 

Examinons les institutions iraniennes qui permettent aux 
hommes et aux femmes de se rencontrer. 

Le mariage est presque toujours un mariage arrangé qui 
méconnaît la personnalité des individus. Dans le cas du pre- 
mier mariage qui demeure unique pour plus de 9 personnes 
sur 10, c'est presque toujours la famille et l'union de famille, 
auxquelles dans les villages se superposent les autorités lo- 
cales, qui en décident (52). Il est entendu que la contrainte 
matrimoniale légale ou de fait ne s'exerce qu'en vue du bien 



(51) Au sujet de l'Afrique Noire voir D. Paulme, op. cit. Les jeunes 
filles d'Afrique Noire aussi bien que les jeunes gens jouissent d'une 
grande liberté sexuelle avant le mariage. Cela est vrai aussi bien des 
sociétés patriarcales que matriarcales, seules les sociétés islamisées 
interdisent les relations pré-mariage. Chez les Borroro, société pasto- 
rale, la multiplication des mariages secondaires, à la suite d'un aban- 
don de l'époux et leur régularisation, prouvent à quel point la femme 
parvient à disposer librement d'elle-même après être passée sous les 
fourches caudines d'un premier mariage conclu sans son consente- 
ment (p. 71). 

(52) P. Vieille et M. Kotobi, op. cit. 



160 PAUL VIEILLE 

des individus qui y sont soumis, en outre le consentement des 
jeunes gens est requis lorsqu'ils sont pubères. Mais ces contrô- 
les font appel au mieux à la raison ou à la pulsion amoureuse 
non aux raisons de l'amour. Le jeu des mobiles n'est pas 
différent dans le ou les éventuels mariages suivants dans 
lesquels l'individu, la femme aussi bien que l'homme, détient 
un pouvoir de décision beaucoup plus important. 

Rappelons ici, trait qui n'est d'ailleurs propre ni à l'Iran 
ni aux pays musulmans, que le mariage est traditionnellement 
et demeure précoce. L'âge au mariage tend à reculer lente- 
ment en fonction de dispositions légales (minimum de 15 ans 
révolus pour la fille, de 18 ans révolus pour le garçon) et de 
facteurs liés à la vie urbaine sur lesquels il n'y a pas lieu 
d'épiloguer ici ; mais beaucoup de parents tâchent encore, soit 
en tournant la loi, soit en demandant des dérogations, de 
marier leur fille avant 15 ans, et la plupart seraient fort in- 
quiets qu'elle ne le fût pas à 18 (53). 

Cette hâte au mariage est liée à la crainte de relations 
amoureuses prénuptiales par ailleurs sévèrement prohibées. 
Il est une obligation absolue pour la jeune fille d'être vierge 
au soir de la noce. Or la valeur prêtée à la virginité ne vient 
pas du souci de paternité, il y a pour en faire la preuve 
d'autres moyens traditionnels (le « délai de viduité »), non 
plus de la crainte de naissances illégitimes ; dans maintes 
sociétés et notamment dans des sociétés sous-développées, 
les relations sexuelles avant mariage sont libres et infécon- 
des (54). Pour les paysans eux-mêmes, la perte de la virginité 
n'est importante que parce que « cela prouve que la femme a 



(53) Le mariage des filles avant l'âge de 15 ans ne semble pas rare 
à la campagne où la notion d'âge est d'ailleurs peu précise. A Tehran, 
durant le mois de Sharivar 1343 (août-septembre 1964), ont été enre- 
gistrées 530 demandes de dérogation à l'âge légal de 15 ans ; parmi 
les jeunes filles présentées, 289 étaient impubères (données du Minis- 
tère de la Justice publiées par la Presse). L'âge moyen au premier 
mariage est, en Iran, d'après le recensement de 1956, 25,5 ans pour les 
hommes et 18,6 ans pour les femmes, mais seuls sont comptés dans 
le recensement les mariages survenus après l'âge légal. Une proportion 
non négligeable de mariages survenus avant l'âge légal n'est pas enre- 
gistrée à un âge plus élevé. J.-C. Chasteland, M. Amani, O.A. Puech, op. 
cit., pp. 199-200. 

(54) Voir encore ici D. Paulme, op. cit. 

La vie de la jeune fille noire courtisée par ses amants est une 
époque agréable (on lui demande seulement un peu de discrétion) 
qu'elle tâche de prolonger en évitant d'être enceinte, ce qui la mettrait 
dans l'obligation d'aller vivre sous le toit de son mari et de mener la 
vie pénible d'une femme mariée. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 161 

fauté » ; elle s'est ainsi « dénoncée ». La virginité a une valeur 
en soi, en dehors de la personne. C'est un élément de juge- 
ment externe dans une société qui se refuse à juger au for 
intérieur ; l'importance qui lui est accordée est liée, bien sûr, 
à un mariage qui n'est pas le résultat de sentiments. La ja- 
lousie à propos de l'état du sexe de la femme n'est pas sans 
parallèle avec l'inquiétude que l'amant éprouve à propos des 
sentiment de la femme à son égard et l'on pourrait penser 
que l'opposition des préoccupations n'est que la conséquence 
de l'opposition des institutions. Mais en fait le mariage ar- 
rangé et le mariage de raison n'ont pas toujours pour corol- 
laire le souci de la virginité. On peut par ailleurs dire que la 
notion de virginité est liée à celles de souillure rituelle, d'hon- 
neur de la race et à leurs composés. 

Toutefois le sens social de la virginité ne s'éclaire que 
lorsqu'on replace l'institution dans l'ensemble des institutions 
relatives au mariage et aux rapports entre sexes ; la sexualité 
n'est pas considérée comme une aventure personnelle elle est 
objectivée ; la « faute » est justement d'oublier que le sexe 
n'est rien d'autre que le sexe et qu'en outre (ou en consé- 
quence) la femme n'a pas le droit d'en disposer. 

Les relations adultérines ne sont pas plus admises, pas 
plus possibles et pas plus fréquentes dans le petit peuple 
des campagnes et des villes que les relations avant mariage. 
Il existe bien un mythe de la fornication généralisée mais il 
paraît devoir être davantage mis sur le compte de l'idéologie 
sexuelle que de la réalité. Les difficultés légales de la preuve 
de l'adultère que l'on évoquait plus haut en faveur de la 
liberté sexuelle ne peuvent être mises à profit que par ces 
catégories supérieures dont la puissance et la morgue défient 
le jugement populaire. Sans doute l'adultère est-il aujourd'hui 
en extension dans certaines catégories intermédiaires de la 
capitale du fait de l'effondrement des contrôles sociaux tra- 
ditionnels, du fait notamment de l'impossibilité du fonction- 
nement, dans une grande cité, des contrôles externes. Notons 
que d'ordinaire l'adultère est d'ailleurs une simple passade 
où la femme ne fait que se soumettre au désir de l'homme, 
une rencontre qui assouvit la pulsion sexuelle mais où les 
sentiments ne parviennent guère à s'exprimer. 

Les couches inférieures et moyennes de la population ré- 
prouvent très vivement la fornication. Les possibilités de 
rencontre entre hommes et femmes y sont limitées par l'en- 

11 



162 PAUL VIEILLE 

semble des restrictions apportées aux déplacements de celles- 
ci ; la facilité de la répudiation suffirait, d'ailleurs, en dehors 
de toute autre motivation à inciter la femme à la plus grande 
réserve dans ses relations avec les hommes. Les cas d'adul- 
tère sont, dans ces milieux, fort rares et poursuivis avec la 
plus extrême rigueur. La femme en est habituellement consi- 
dérée comme le principal responsable ; elle est parfois lapidée 
ou envoyée dans une maison de prostitution, de toutes façons 
elle est chassée de la maison de son mari et de celle de son 
père. Le verdict populaire est moins sévère pour l'homme 
coupable qui doit cependant quitter le groupe de localité. 

C'est ici le lieu de parler de ces institutions si curieuses 
de la vie rurale qui, en contradiction apparente avec la règle 
de séparation des sexes, permettent aux filles et aux garçons, 
aux femmes et aux hommes d'entrer en présence les uns des 
autres. L'occasion quotidienne est la corvée d'eau qui conduit 
filles et femmes à la source ou à la sortie du quanat, les occa- 
sions exceptionnelles sont les fêtes religieuses et les mariages. 
Les garçons y guettent les filles qui détournent les yeux ou 
regardent à la dérobée. Ces manèges sont connus des parents, 
ils les ont eux-mêmes pratiqués et les tolèrent. 

On donne parfois à ces rencontres le sens d'une institution 
ayant pour objet d'organiser discrètement un accord senti- 
mental entre jeunes gens (ce sont d'ailleurs les membres de 
l'intelligentsia qui les interprètent ainsi). Il est, en fait, pos- 
sible que parfois une idylle s'ébauche dans ces entrevues fur- 
tives, que des regards soient échangés, ou quelques mots ; il 
est rare, très rare que les choses aillent plus loin, qu'un baiser 
donné en cachette scelle une entente amoureuse ; il est tout à 
fait exceptionnel que garçons et filles en arrivent à des rela- 
tions sexuelles (même sur la Côte Caspienne où entre hommes 
et femmes régnerait une plus grande liberté de relations, le 
cas paraît rare — on en cite ici ou là un cas ; les parents 
seraient alors moins sévères ; ils « achèteraient » un mari qui 
consente à fermer les yeux ; quant au coït anal pré-mariage, 
en dehors de la jeunesse dorée de Tehran, il paraît aussi 
exceptionnel). 

D'ailleurs à supposer que dans les conditions où les ren- 
contres ont lieu des relations amoureuses se nouent, elles ne 
pourraient s'actualiser qu'avec le consentement des parents 
qui jugeront si l'alliance proposée est acceptable. L'efficacité 
de l'institution sur le plan d'un accord de sentiment entre les 
futurs époux est donc extrêmement limitée. Il convient da- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 163 

vantage de la considérer comme un des aspects de cet affron- 
tement collectif des sexes que l'on signalait plus haut. 

Dans ces occasions de rencontre, garçons et filles s'oppo- 
sent du reste comme deux chœurs dont les chants ne se ré- 
pondent pas mais se poursuivent parallèlement en monologues 
murmurés où chacun exprime à ses compagnons, chacune à 
ses compagnes les vœux de son cœur qu'ils ne peuvent an- 
noncer tout haut. 

Examinons maintenant les facilités légales d'accès aux 
femmes multipliées par l'islam. Le concubinage avec la femme 
esclave a vécu comme l'esclavage lui-même ; il n'était d'ail- 
leurs qu'à la portée de guerriers se partageant les femmes 
comme les biens des populations vaincues, de riches bourgeois 
ou aristocrates, capables d'acheter aux premiers ou aux mar- 
chands d'esclaves les femmes convoitées. Quant au mariage 
temporaire, il ne semble guère fleurir qu'à l'ombre des grands 
sanctuaires, lieux de pèlerinage, comme les lupanars avoisi- 
naient autrefois en Occident la cathédrale. Reste la polyga- 
mie ; comme le concubinat, elle n'était et n'est possible, par 
les frais qu'elle entraîne, que pour les catégories supérieures 
de la population. C'est d'ailleurs seulement dans ces catégories 
qu'elle avait, semble-t-il, une réelle importance aujourd'hui 
en déclin, et c'est seulement parmi elles qu'elle a pour motif 
effectif la satisfaction de la « vitalité sexuelle » ; dans les 
autres catégories sociales elle est davantage la conséquence 
de la stérilité d'une première union ou de l'intérêt économique 
du travail de la femme (tissage du tapis par exemple), en 
quoi la polygamie paysanne en Iran ne se différencie pas de 
celle observée en Egypte ou en Afrique du Nord. 

Les facilités légales d'accès aux femmes paraissent ainsi 
être peu mises à profit. De plus, il faut insister sur le fait 
que ces facilités n'ont rien à voir avec une liberté d'accès. Les 
droits reconnus aux individus ne prennent leur sens que dans 
les conditions concrètes où ils s'exercent. Le fait que les insti- 
tutions officielles admettent plusieurs unions concurrentes 
ou consécutives et de plusieurs espèces se superpose à des 
contrôles sociaux extrêmement stricts de l'accès aux femmes. 
L'enregistrement légal d'une union n'est pas, comme par 
exemple dans la première législation soviétique du mariage, 
une simple trace d'une union par ailleurs absolument indivi- 
dualisée, destinée à faire la preuve de paternité en cas de 
litige entre les époux. L'homme en réalité, n'accède à la femme 
quelle que soit l'union qu'il envisage avec elle qu'au travers 



164 PAUL VIEILLE 

d'un autre homme. Garçon et fille, homme et femme, à moins 
qu'ils ne soient rituellement interdits l'un pour l'autre, ne se 
rencontrent jamais réellement, tout au plus peuvent-ils parfois 
s'entr'apercevoir. 

Toute relation doit être médiatisée par un arrangement 
conclu avec celui ou ceux qui, à un titre ou un autre, disposent 
de la femme et qui sont surtout les « aînées » : pères-chefs de 
famille et hiérarchies des unions de familles et des groupes 
de localité. Dans cette perspective, il est tout à fait remar- 
quable d'ailleurs de noter que le père est la personne la plus 
intéressé à la virginité de l'épousée ; c'est à lui qu'est pré- 
senté le drap ensanglanté de la nuit de noce. Le mariage est 
une transaction ; au don de la femme génitrice-sexe corres- 
pond un courant inverse de contre-dons en biens ou en mon- 
naie et d'obligations « politiques », le cédant ne peut admet- 
tre dans une transaction aussi importante que l'objet cédé 
ait été altéré à son insu. Sa violence en cas d'altération n'a 
d'autre fonction que de regagner un prestige bafoué. 

La médiatisation du rapport avec la femme, fait généralisé, 
est en relation fonctionnelle avec son infériorisation, son ob- 
jectivation, avec l'absence de communication et avec les for- 
mes mêmes de la sexualité. 

Les facilités juridiques d'accès aux femmes ne font ainsi 
que cacher l'inexistence d'un accès libre, et le fait que la 
plupart des hommes ne peuvent accéder qu'à une femme 
qu'ils n'ont pas personnellement choisie. 

La multiplication des formes légales de la relation sexuelle 
est au fond à classer, dans l'optique des couches populaires 
(perspective évidemment en soi), au même rang que la valori- 
sation du sexe que l'on notait plus haut. 

On peut à ce point se demander si la critique implicite 
contenue dans la présentation effectuée des institutions gérant 
les relations entre hommes et femmes, n'est pas subjective, 
orientée par un tropisme humaniste ; si en fait on ne se trouve 
pas devant des institutions traditionnelles fonctionnant au 
sein d'une société qui les assume entièrement. On a déjà ren- 
contré des contradictions sociales qui tendent à montrer 
l'objectivité de la critique, il convient ici d'insister sur une 
autre contradiction majeure : cette société qui valorise tant 
l'activité sexuelle est sexuellement malheureuse. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 165 

Signalons d'abord qu'il semble bien, quoique l'on en ait 
dit, quoique le langage rapporte, que la sexualité ne paraît 
pas plus intense dans la population étudiée qu'en d'autres. 
Dans les campagnes iraniennes semble prévaloir un rythme 
hebdomadaire. On ignore par ailleurs la fréquence réelle de 
la frigidité féminine ; elle est du reste particulièrement dif- 
ficile à connaître pour diverses raisons dont la première est 
l'inexistence de mots désignant les aspects propres de la 
volupté féminine ; mais le fait que les hommes estiment en 
général que 30 à 40 % des femmes sont frigides constitue 
un indice inquiétant à propos de leur propre satisfaction 
puisque le code masculin de la pratique sexuelle exige l'obten- 
tion de la participation de la femme (rôle de la femme 
« après »). On n'a pas, par ailleurs, d'indices directs, d'aveux 
individuels de l'insatisfaction masculine. Par contre plusieurs 
aspects du comportement la révèlent. On peut d'abord évo- 
quer la longue plainte de la chanson paysanne faisant écho à 
la tradition poétique et reprise par la chanson populaire mo- 
derne. Son thème constant est l'impossibilité d'un amour 
partagé, l'échec de la communication, l'inexorable opposition 
des destins, l'homme refermé sur une solitude malheureuse. 
Elle est à la fois extraordinaire aveu et violente critique des 
institutions de l'amour. 

L'extension des pratiques sexuelles considérées comme 
anormales convainc encore de l'insatisfaction de la relation 
sexuelle avec la femme. Ces pratiques sont fortement réprou- 
vées par l'islam officiel qui, aux yeux de certains, est apparu 
indulgent pour la masturbation, mais qui place l'homosexua- 
lité et la bestialité au même banc d'infamie que l'adultère ; 
ce faisant le code moral officiel valorise par un nouveau biais 
le commerce sexuel avec la femme ; il est fidèle à la tendance 
générale qui l'inspire. Il y a loin toutefois du code à la réalité 
où les différentes formes de l'onanisme sont communes. La 
masturbation apparaît particulièrement blâmable à la morale 
populaire et il est difficile d'évaluer son extension exacte qui 
n'apparaît pas négligeable. Mais on ferme les yeux sur la 
bestialité et sur l'homosexualité juvéniles ou adultes, dans ce 
dernier cas concomitantes au mariage. On en sourit. La pra- 
tique de la bestialité est à la campagne proverbiale. A la ville, 
huit garçons sur dix auraient dit-on, au moins une expérience 
homosexuelle d'une forme ou d'une autre avant le mariage 
soit avec des pairs soit avec des hommes plus âgés, l'habitude 
se transmettant ainsi de génération en génération. Elle serait 



166 PAUL VIEILLB 

toutefois en déclin. Entre garçons, entre hommes, la conver- 
sation porte souvent on l'a dit, sur la sexualité ; il n'est pas 
rare en outre, qu'elle ait un contenu de provocation homo- 
sexuelle. 

Notons en passant que la fréquence des manifestations 
sexuelles contraires à la loi montre assez que ce n'est pas 
par respect de celle-ci que la liberté amoureuse est inexistante 
avant ou après le mariage mais seulement parce que les résis- 
tances populaires sont plus grandes de ce côté en raison 
essentiellement de l'objectivation de la femme dans la société 
et la culture officielle. 

Nous débouchons ainsi sur une contradiction majeure en- 
tre, d'une part, la valorisation du sexe, de l'activité sexuelle 
avec la femme et, de l'autre, la frustration de cette activité, 
de l'attente que l'homme y place, des besoins qu'il cherche à 
satisfaire dans sa relation à la femme. Nous sommes conduits 
à nous interroger sur la fonction sociale de cette opposition. 



La contradiction entre le niveau des valeurs et celui de 
la pratique effective de la sexualité peut être traduite dans 
les termes suivants. En même temps qu'elle surévalue le sexe, 
la société dans son organisation, prétend légaliser entière- 
ment la vie sexuelle, la faire entièrement contrôler par les 
aînés. Ce canal transforme le rapport amoureux de l'homme à 
la femme en rapport politico-économique de l'homme au pro- 
tecteur de la femme ; il stérilise le rapport humain, en fait 
un rapport physiologique, détache la sexualité de la commu- 
nication entre l'homme et la femme, rend finalement l'un et 
l'autre insatisfaits. Dernier trait du système, la culture offi- 
cielle offre encore l'idéologie du sexe comme solution à cette 
insatisfaction. 

Aussi la surévaluation du sexe n'est-elle finalement que 
l'entretien d'un rêve inassouvissable élevant le prix du sexe, 
c'est-à-dire de ceux qui en détiennent l'accès, et reléguant au 
second plan la quête humaine de bonheur. 

La propagande sexuelle apparaît en définitive comme une 
arme idéologique du pouvoir des aînés sur les cadets ; elle 
renforce le pouvoir dont les premiers disposent sur les se- 
conds grâce au contrôle exercé sur la caste inférieure des 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 167 

femmes. Mais il est insuffisant d'en rester à cette catégorie 
générale d'aînés parce qu'eux-mêmes ont dû se plier au 
pouvoir de leurs prédécesseurs avant de dominer leurs des- 
cendants ; ils ne peuvent être à l'origine de rapports sociaux 
qui les ont brimés. Et surtout parce qu'en définitive leur 
autorité sur les familles les lignages ou franctions de lignage 
et les unions de famille est rendue nécessaire par le système 
féodal, par cette organisation spécifique de la société en 
systèmes d'appareils concurrents dont les liens internes sont 
des fidélités essentiellement fondées sur la parenté, les liens 
du sang et les alliances matrimoniales. La relation entre la 
féodalité et le contrôle de l'accès aux femmes est d'ailleurs 
expressément affirmée par l'intérêt que traditionnellement 
le maître de la terre prenait dans les mariages au sein des 
groupes de localité. Jaloux d'une autorité maintenue par la 
division, il tendait à éviter que des clans trop puissants ne 
s'établissent grâce aux mariages dans la population dominée. 
Le pouvoir des aînés sur les cadets au travers des femmes 
n'est en dernière analyse, que l'échelon inférieur des hiérar- 
chies féodales. 

L'idéologie du sexe semble bien aussi provenir de la classe 
dominante. Il faut espérer que l'histoire nous apporte un 
jour des données sur ce sujet ; dans la structure sociale pré- 
sente on n'est pas sans observer un certain nombre de faits 
qui tendent à montrer l'origine et le transfert du modèle. 

On note d'abord que la réification du sexe et le culte de 
la luxure ne sont entièrement assumés, vécus sans remords 
que par les couches supérieures ; qu'il s'agit là avant tout de 
parties du comportement aristocratique, de conduites appar- 
tenant à ces couches qui sont à la poursuite cynique du pou- 
voir, de la fortune et de la jouissance, qui sont seules en 
mesure « d'avoir des femmes » par l'autorité ou l'argent et 
donc seules à pouvoir profiter dès ce monde de la religion du 
sexe ; pour qui, enfin, est naïve la prétention de vouloir com- 
muniquer avec la femme. 

Cette idéologie est imposée par divers canaux aux couches 
inférieures qui, fractionnées en petits groupements, ne repré- 
tent pas l'imperméabilité culturelle de macro-groupements 
comme les classes sociales. 

Elle subjugue en raison du prestige que lui assure le fait 
d'appartenir aux couches dominantes. Elle est nécessairement 
affirmée, en vertu des règles de la frontalité, aussi bien en 
paroles qu'en actes, dans la conduite vue par autrui. De 



168 PAUL VIEILLE 

plus elle est rendue nécessaire par les rapports sociaux eux- 
mêmes ; par la recherche, venant d'en haut, de la femme 
comme objet de luxe, par l'obligation d'organiser la société 
sur des groupes de parenté fortement cohésifs, par la priva- 
tion sexuelle qui en résulte. 

Ces différents effets aboutissent au transfert dans les 
couches populaires du modèle contradictoire d'infériorisation, 
d'asservissement de la femme en tant que personne, et de sa 
valorisation en tant qu'objet sexuel. 

On voit qu'en définitive les conditions assignées à la satis- 
faction sexuelle font partie intégrante de l'organisation so- 
ciale, qu'elles en sont une pièce essentielle. Le schéma de 
cette relation peut être exprimé de la façon suivante : 

— La sexualité est surévaluée, le mariage est considéré comme 
un état supérieur, de grandes facilités sont assurées à 
l'union contrôlée de l'homme et de la femme. La société 
baigne dans une propagande sexuelle diffuse. 

— L'activité sexuelle est cependant strictement contrôlée. Les 
femmes, caste inférieure, sont soumises aux aînés, leur 
accès libre est interdit et impossible. Le candidat au ma- 
riage doit passer sous les fourches caudines de la hiérar- 
chie des familles et des unions de famille pour satisfaire 
des pulsions exacerbées par la culture. Il doit se sou- 
mettre politiquement, s'inféoder. 

— Les conditions d'accès aux femmes et le statut de la femme 
contribuent à créer une insatisfaction sexuelle par la limi- 
tation même de l'activité sexuelle, par l'absence de com- 
munication personnelle avec la femme. Cette insatisfaction 
tend à fermer le système sur lui-même, elle contribue à 
son tour, dans les conditions culturelles existantes, à la 
surévaluation du sexe. 

Notons ici, sans y insister davantage, l'opposition pro- 
fonde entre le rôle assigné en Iran à la sexualité et la place 
que l'Europe du XIX e siècle et de la première moitié du xx e 
siècle lui a faite. La sexualité apparaît là comme un instru- 
ment direct d'inféodation, la pulsion n'y est pas inhibée mais 
insatisfaite en dehors de certaines conditions politiques, izi 
la culture et l'ordre social prétendent se fonder sur la ré- 
pression sexuelle, sur le refoulement des instincts. L'opposi- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 169 

tion correspond à celle des structures sociales et des formes 
politiques globales. 



On a récemment donné du statut de la femme dans les 
pays musulmans une explication bien différente de celle que 
je suppose (55). Son auteur se fonde essentiellement sur la 
connaissance de l'Algérie mais remarque, et cela ne fait point 
de doute, que les faits rapportés sont valables pour une grande 
partie du bassin méditerranéen ; ils le sont aussi pour l'Iran. 
Ce pays se trouve en outre justement implanté sur cette 
partie du monde où sont apparues les inventions du néolithi- 
que auxquelles des institutions matrimoniales encore vivantes 
seraient dues. Il est donc nécessaire de se situer par rapport 
à cette thèse. 

L'auteur pense reconnaître dans la société rurale une vo- 
lonté de « vivre entre soi », d'endogamie, de constitution de 
groupements rassemblant tous ceux, hommes et femmes nés 
d'un même ancêtre, de réalisation de petites « républiques 
des cousins » dans lesquelles la femme dispose d'un statut 
élevé. La dégradation de la condition de la femme serait un 
phénomène urbain lié au conflit entre la république des 
citoyens, tendance urbaine, et la république des cousins, for- 
mation rurale dont le modèle a constamment, au cours des 
millénaires, été réintroduit dans la ville par les populations 
qui en réalimentaient la démographie. Menacés dans leurs ha- 
bitudes endogames, les cousins recluent les femmes dans le 
harem, leur imposent le voile, les soumettent à un contrôle 
jaloux. 

Il ne semble pas que l'explication soit valable pour la so- 
ciété iranienne, particulièrement pour la partie paysanne de 
cette société, essentiellement composée de métayers, « sujets » 
d'une féodalité terrienne. 

Ainsi en Iran comme en Afrique du Nord, le voile est en 



(55) G. Tillion, op. cit. 

Quant aux faits il y a peu de différences entre l'Iran et l'Algérie. 
L'analogie apparaît encore à la lecture du réquisitoire de F.-M. Rabet, 
La femme algérienne, Paris, Maspero, 1965, 140 p., ou du témoignage 
de Z. Bittari, O mes sœurs musulmanes, pleurez, Paris, Gallimard, 
1964, 215 p. 



170 PAUL VIEILLE 

relation avec l'urbanisation mais il n'y apparaît que comme 
le résultat particulier d'un souci aussi bien campagnard qu'ur 
bain, le refus de contact de l'homme et de la femme. La densité 
urbaine, la diversification des contacts dès les abords du loge- 
ment, le fait que le quartier et, bien davantage, la ville ne 
sont plus, comme le village constitués par un seul groupe 
isolé de relations face à face, rend nécessaire une forme plus 
individualisée de la ségrégation des sexes ; mais si la femme 
paysanne n'est pas voilée, elle n'est pas moins par d'autres 
moyens, recluse : elle ne va pas à la ville, ne participe pas 
aux assemblées locales, se retire lorsqu'un étranger pénètre 
dans le village, se cache s'il entre dans la maison, etc. C'est 
seulement le domaine où la femme peut aller à visage décou- 
vert qui se rétrécit aux limites de la maison lorsqu'on passe 
des campagnes à la ville ; et dans l'une comme dans les autres, 
le souci de ségrégation ne paraît pas lié en Iran comme ce 
serait le cas dans les villes du Maghreb à l'agression subie 
par les habitudes endogames mais à une agression perpétuelle 
de la femme elle-même, à son statut de bien convoité, d'ins 
trument de loisir et de reproduction. 

Or cette agression semble liée, en Iran tout au moins, à 
la relation entre les populations, qu'elles soient rurales ou 
citadines, et le pouvoir. Pour expliquer les divergences (à 
mon sens seulement apparentes) entre l'histoire qui nous mon- 
tre les sociétés orientales constamment dominées par un pou- 
voir autoritaire, et l'ethnographie qui rencontre aujourd'hui, 
des sociétés qui ne semblent pas avoir été broyées, c'est-à-dire 
individualisées par des millénaires de despotisme, l'auteur 
poursuit en supposant que les campagnes ont vécu à l'abri 
des influences du pouvoir central et qu'ainsi ont pu s'y 
maintenir les particularismes de clans par ailleurs constam- 
ment réintroduits par l'immigration dans la ville, domaine 
privilégié de l'influence du pouvoir. 

Quant à l'Iran, et sinon celui d'aujourd'hui du moins 
celui d'un passé récent et moins récent, il n'y a, semble-t-il, 
aucune différence fondamentale dans l'organisation des 
villes et des campagnes. On ne voit nulle république des 
citoyens urbaine à opposer à la république des cousins ru- 
rales, la première n'a jamais existé sinon à l'état d'aspira- 
tion et non de forme organisée, sinon à l'état de forme émer- 
gente et aussitôt bousculée. Aussi bien à la ville qu'à la 
campagne le modèle d'organisation sociale comporte l'exis- 
tence de factions, de familles, d'unions de familles de tribus, 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 171 

plus simplement de « clans ». On ne voit pas davantage de 
différence dans le mode de domination de la ville et de la 
campagne par le pouvoir central, dans l'une comme dans l'au- 
tre, un petit nombre de représentants directs de l'autorité, 
quelques administrateurs, agents du fisc et soldats. Dans 
l'une comme dans l'autre, rien de cette autorité à volonté 
égalisatrice agissant au travers d'une forte administration 
qui a si profondément marqué l'Occident. C'est là que réside 
le désaccord essentiel lorsque l'on tente d'appliquer à l'Iran 
la thèse d'une volonté endogame. 

Le « despotisme oriental, » en Iran au moins, ne domine 
pas au travers d'une administration ; il le fait au travers de 
relations de familles, de relations de personnes ; le pouvoir 
est toujours le pouvoir d'un clan ; il est « administré » au 
travers du clan dominant et des clans clients du premier ; 
non pas selon des normes arrêtées à l'avance et égalitaires 
mais selon les termes du rapport de force entre dominants et 
dominés. Le « despotisme oriental » n'est pas égalisateur mais 
différenciateur, c'est là, du reste, l'une de ses règles conscien- 
tes traditionnelles « d'administration ». 

Mais ainsi l'organisation en clans se propage-t-elle de haut 
en bas du corps social, elle est une nécessité aussi bien de la 
participation à l'appareil de domination que de la résistance. 
On voit alors que le clan n'est pas lié aux possibilités offertes 
à l'expansion démographique par l'agriculture et l'élevage, 
qu'il n'est pas non plus d'abord, une forme recherchée d'or- 
ganisation sociale, la manifestation d'une tension vers l'idéal 
du « vivre entre soi », qui pourrait être le souvenir de la 
situation exceptionnelle qui a suivi les découvertes techni- 
ques du néolithique, c'est avant tout une formation d'attaque 
et de défense, un instrument de domination de l'homme par 
l'homme et de résistance à l'exploitation de l'homme par 
l'homme. Le modèle est maintenu vivant par les grandes tri- 
bus, plus exactement par les familles dominant les grandes 
tribus. Opposées les unes aux autres dans la course au pou- 
voir, dominant toujours une fraction au moins du territoire, 
contestant toujours, lorsqu'elles ne l'exercent pas, de façon 
ouverte ou latente, l'exercice du pouvoir, se tenant continuelle- 
ment prêtes à l'asssumer, elles ont le souci de maintenir la 
cohésion au sein d'une lignée aussi étendue que possible, elles 
ont une volonté endogame. Ce sont ces familles et les tribus 
qu'elles guident qui submergent périodiquement la ville et 
non les paysans dominés qui y immigrent timidement. Ce 



172 PAUL VIEILLE 

sont elles qui y importent et imposent périodiquement le mo- 
dèle d'organisation endogame et plus généralement le modèle 
d'organisation en fractions qui devient pour les populations 
dominées une forme de résistance au pouvoir mais une forme 
adaptée à la domination qu'elles subissent et qui en définitive 
les plie au système établi. 

Le statut de la femme est lié au rapport entre catégorie 
dominante te catégorie dominée, aux droits que les membres 
du clan dominant détiennent sur les personnes et les biens 
des familles sujettes et à l'incertitude de ces droits. La femme 
(et plus particulièrement la femme des populations dominées) 
est pour la catégorie dominante un bien de loisir et de re- 
production (la première fonction dépassant la seconde en 
importance). Tandis que cette notion aristocratique pénètre 
la culture ou est un frein à l'évolution de la culture des cou- 
ches dominées, il ne reste qu'une conduite possible pour la 
famille, l'union de famille, le clan s'ils désirent préserver leurs 
femmes : les cacher. Ils ne se conduisent, au reste pas diffé- 
remment pour les biens. Mais on voit alors que le voile et 
la réclusion ne sont pas seulement moyens et symboles d'as- 
servissement de la femme mais moyens et symboles de sa 
protection ; cette dernière fonction étant la justification ob- 
jective et subjective (dans la culture masculine) de la pre- 
mière. 



En conclusion de cette étude à propos des conduites 
relatives à la naissance, à la mort et à la sexualité dans la 
société iranienne, essayons de jeter un regard d'ensemble sur 
ce problème auquel on a accordé un constant souci, la dia- 
lectique du comportement. 

Dès le départ on a indiqué qu'il convient de prêter une 
attention particulière à la dualité de l'expression et des pra- 
tiques effectives, à l'opposition de la frontalité et de la spon- 
tanéité. L'étude des conduites permet de préciser le schéma ; 
on relève en effet qu'elles ont trois sources principales. 

On trouve d'abord un corps d'expressions toutes faites, 
rituelles, appartenant à différents codes et particulièrement à 
l'islam. Elles se présentent comme la couverture symbolique 
des conduites, mais ne sont que des affirmations rituelles 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 173 

ayant une autre finalité que l'expression de la réalité ; elles 
sont l'aspect proprement frontal du comportement. 

On rencontre ensuite la partie la plus substantielle des 
pratiques, des idées et des valeurs, celle qui est déterminée 
par l'organisation sociale effective, est liée à cette situation 
globale que nous identifions comme féodale et que nous tâ- 
cherons de caractériser dans sa spécificité au cours du dernier 
chapitre de cet ouvrage. 

Apparaissent enfin un certain nombre de conduites, quel- 
ques pratiques, surtout des aspirations, habituellement ca- 
chées ou ne s'exprimant que partiellement qui révèlent un 
comportement tendanciel et concourent à définir certains 
traits d'une société paysanne qui serait libérée de la contrainte 
féodale. 

Sous la frontalité existent donc deux conduites concur- 
rentes : une spontanéité de réponse à la situation féodale, et 
une spontanéité de révolte tendant à nier l'organisation féodale 
de la société. Reprenons d'abord succinctement les aspects du 
comportement qui trouvent leur signification et leur cohérence 
dans la structure féodale. 

La notion de fécondité naturelle nous est apparue de plu- 
sieurs façons liée à l'organisation de la société. Cette organi- 
sation fait disparaître de la perception individuelle et col- 
lective le paramètre objectif de la limitation des naissances : 
le niveau des ressources disponibles. Les rapports de produc- 
tion créent l'intérêt aussi bien pour le maître féodal que pour 
les unions de famille, de l'accroissement du nombre des indi- 
vidus. La multiplication de la descendance est une réponse 
à l'insécurité latente et multiforme du statut des individus, 
de l'homme dans le groupement féodal et le village, de la 
femme dans le ménage ; enfin l'homme, dernier échelon de la 
société politique, conçoit la femme comme être inférieur, ins- 
trument de la politique, qui doit porter des enfants auxquels 
le destin, c'est-à-dire la place que l'individu saura acquérir 
dans les conjonctures qu'il traverse, donnera ou ne donnera 
pas la possibilité de survivre. 

La notion de fécondité naturelle est ainsi corollaire d'un 
isolement fondamental de l'individu par rapport aux condi- 
tions collectives de l'existence et par rapport aux autres êtres. 
Elle est identique à l'objectivation de la femme, de l'enfant 
et, à un double titre de la petite fille. 

L'enfant n'est pas, a-t-on dit, être spécifique mais adulte 



174 PAUL VIEILLE 

en attente, la fille est dévalorisée par rapport au graçon parce 
qu'elle est objet sexuel en puissance et menacé. La femme 
est réduite à des fonctions sexuelles et de fécondité au béné- 
fice de l'homme. Elle n'est pas reconnue, dans la culture 
masculine comme personne, comme sujet de sexualité, de 
maternité au sein d'une existence personnelle ; elle est ins- 
trument. Bien plus, le monde humain est radicalement divisé 
en deux castes se partageant les valeurs, les sentiments, les 
activités les attitudes, les qualités selon une dichotomie to- 
tale. Frontalité — spontanéité, culture — nature, esprit — 
matière, politique — naïveté, activité — passivité, pureté — 
impureté, domination — soumission, volupté — enfantement, 
besoin — absence de besoin, violence — renoncement, acca- 
parement — don, cynisme — consolation, etc., sont des anti- 
nomies identiques à l'opposition homme-femme qui situent 
la femme dans le pouvoir de l'homme. 

Cette division rend inutile la communication et se pro- 
longe dans son absence au sein du couple ; le couple n'existe 
pas comme nous qu'il s'agisse du sentiment, de la sexualité, 
de l'éducation des enfants, il est composé dans la culture 
d'un sujet et d'un objet. L'incommunicabilité a pour consé- 
quence de rendre le couple imperméable au changement, elle 
tend à le refermer sur les normes traditionnellement reçues. 

L'objectivation de la femme, l'absence de communication 
au sein du couple ne sont pas des faits sociaux isolés ; bien 
au contraire, l'objectivation de l'autre, la non-communication 
sont des caractères généraux de la société considérée, d'une 
société du pouvoir de l'homme sur l'homme, dont la femme 
subit doublement les effets parce qu'elle est justement un 
instrument de ce pouvoir. 

La violence féodale exige que l'homme surmonte sa naï- 
veté, baise la main qu'il mord en intention, tende à dominer 
par la force ou par la ruse. L'homme féodal c'est la fierté, 
l'isolement, le refus de s'avouer, de communiquer parce que 
se dévoiler c'est se livrer. Il est jeté vers la solitude condamné 
à tenter d'ordonner la société par rapport à lui seul. Il se 
ferme à l'autre parce qu'il poursuit inlassablement l'objectif 
du pouvoir sur l'autre. Il fait de l'absence de communication 
sa grandeur, de l'isolement son orgueil. On ne parle évidem- 
ment pas ici des communications naïves qui n'ont trait qu'à 
la sphère la plus immédiate du quotidien, de la promiscuité 
des ménages (voisins, apparentés), des solidarités immédiates, 
spontanées ; à ce niveau, communications et coopération sont 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 175 

certes infiniment plus intenses qu'en Occident à propos du- 
quel on a souvent souligné — et exagéré — l'isolement des 
ménages, le cloisonnement de la vie résidentielle ; mais de 
la communication et de la coopération réfléchie, volontaire, 
active, orientée vers des objectifs collectifs (culturels, politi- 
ques, sociaux), conduisant à des solidarités, à des engage- 
ments, à des amitiés irrévocables, cimentés par l'action. Ces 
formes de relations sociales sont comme fait collectif inexis- 
tantes. 

Dans ces conditions la continuité de l'homme n'est pas 
une continuité éthique, une continuité de sens ; la parole est 
étrangère à la parole, elle est étrangère à l'acte ; l'acte est 
étranger à l'acte ; la personne ne peut être reconnue ni dans 
ses paroles ni dans ses actes ; l'individu se conçoit étranger 
aux uns et aux autres ; et c'est bien vrai puisque la parole, 
l'acte sont opportunité et, donc, n'expriment pas la personne 
dans sa totalité. Mais en même temps paroles et actes, dans 
leur totalité disloquée, expriment bien l'homme à la pour- 
suite de la puissance ou de la sécurité. 

En définitive, la culture n'est pas autre chose que la 
politique, elle est l'opposé de la naïveté, de la sincérité, de 
l'amitié, de tout ce qui n'est pas soumis à la dure loi du calcul 
nécessaire pour la survie. Elle tend à transformer en appa- 
rences les institutions fonctionnelles à l'unité des groupes et 
groupements ou encore à maintenir ou créer des postulats 
idéologiques permettant de couvrir les actes motivés par l'in- 
térêt particulier du groupe ou de l'individu et leurs résultats ; 
c'est-à-dire de se protéger ou de surprendre. La frontalité, 
qu'elle ait un objet offensif ou défensif, qu'elle soit sciem- 
ment ou inconsciemment utilisée, est l'un des instruments de 
la politique, son moyen le plus élevé. Elle est la création la 
plus haute de l'organisation sociale en même temps qu'elle 
couvre les conduites spontanées de réponse à cette organisa- 
tion et celles qui tendent à la nier. 

La notion de destin est une notion frontale essentielle. 
La fortune, le malheur, la naissance, la mort, tout est écrit 
d'avance ,1e sort de l'homme n'est autre que les coups du 
destin ; Dieu lui-même apparaît comme un maître du des- 
tin. Mais lorsqu'on examine comment est vécue cette no- 
tion par laquelle on a en particulier voulu caractériser l'islam, 
on se rend compte qu'elle n'est une valeur de l'activité prati- 
que qu'indirectement puisqu'en fait, on se trouve dans une 
société qui est d'une part tendue par la volonté de puissance, 



176 PAUL VIEILLE 

d'autre part, plus profondément à la recherche de la vie et 
du bonheur. 

Dans le cas de la mort, par exemple l'appel au destin 
relève d'une croyance qui a un certain nombre de fonctions 
telles que celles-ci : refouler et cacher l'inquiétude effective 
durant la maladie ou la tristesse lors de l'issue fatale, parce 
que ces sentiments sont contraires à la fierté ; couvrir l'échec 
de la lutte humaine contre la mort : l'homme n'a pas échoué, 
mais le destin n'a pas été favorable ; cacher éventuellement 
les choix réels, ou une insouciance cynique au sort de l'hom- 
me ; ne pas avouer des responsabilités que l'on perçoit effec- 
tivement dans la mort advenue. C'est encore le destin qui 
couvre l'échec des rapports de l'homme à la femme. L'affir- 
mation de sa responsabilité apparaît dans tous les cas liée 
au statut et au rôle de l'homme féodal incapable de percevoir 
l'action de la mécanique politico-économique qui l'écrase ou 
la transformant en mécanique non humaine de façon à ne pas 
être humilié par le sort qui lui est fait. Le destin est le mythe 
qui couvre d'un voile de pudeur les résultats de la pratique 
collective ; la mécanique sociale est objectivée, elle n'appar- 
tient plus aux hommes, elle apparaît sous une forme qui 
n'est pas très éloignée de la providence du libéralisme. Ainsi 
l'idée de destin telle qu'elle est vécue, apparaît-elle bien à la 
fois comme le produit idéologique (effectif ou repris de 
croyances plus anciennes) et la couverture de la violence 
sociale permanente. 

Considérons maintenant la notion de Dieu. Le Dieu affirmé 
est bien celui de Mahomet tout puissant, bon, généreux en- 
vers le croyant auquel celui-ci doit gratitude et adoration. 
C'est à Lui que sont effectivement dédiés les actes d'adora- 
tion. Mais la notion vécue de Dieu est, on l'a dit, identique à 
celle de destin ; les événements de la vie ne sont pas une 
occasion de reconnaissance de la sagesse de Dieu mais seule- 
ment de reconnaissance de l'inévitable, de l'événement qui 
doit arriver parce qu'il est dans « l'ordre des choses » ou qui 
devait arriver parce qu'il est arrivé ; c'est une mise en ordre 
mythique mais tranquillisante de l'événement. Dieu apparaît 
comme une incarnation du destin. 

On voit ainsi comment s'articulent notion de Dieu, notion 
de destin et activité pratique. Les événements de la naissance 
et de la mort des enfants, par exemple, sont présentés comme 
la manifestation de la volonté divine mais dans une forme 
qui permet d'identifier derrière le nom de Dieu la notion de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 177 

destin et dans un contexte tel que la croyance où son affir- 
mation ne font que cacher des choix effectifs orientés par 
une valeur d'action pratique : la distinction entre culture et 
nature. C'est une valeur d'action bien définie qui dirige la 
conduite, mais l'homme se perçoit ou se dit soumis à un 
destin qu'il nomme Dieu. On peut encore prendre comme 
exemples de valeurs frontales soit l'égalité des êtres et notam- 
ment des enfants quels que soient leur sexe, leur âge, leur 
rang à la naissance ; affirmation qui couvre en fait une activité 
fortement différenciatrice, soit l'équité dans le comportement 
à l'égard de la femme qui serait dominé par le sens de rendre 
à un être inférieur ce qui lui est dû et de la traiter avec 
mansuétude — en fait si la femme a bien un statut inférieur, 
ce n'est habituellement pas la générosité qui règle les rap- 
ports que l'on a avec elle ; soit enfin le pansexualisme qui 
n'est qu'une dérision. 

D'une façon générale, la frontalité tend à laisser entendre 
que toute l'activité des hommes se déroule selon les principes 
d'une cité idéale, que l'on se trouve dans une société ration- 
nelle, heureuse et sans tension, soumise à Dieu, à la nature 
des choses et à l'Etat ; que chacun exécute les actes que com- 
mandent la justice, l'équité, la loi (elles-mêmes sans contra- 
diction possible), le principal guide des conduites étant 
l'islam. 

Mais ce serait un contre sens à la fois de principe et de 
réalité que d'affirmer que le comportement est commandé par 
les préceptes affirmés et notamment se conforme à ceux de 
l'islam ; on a dit que constamment l'activité tendait à se cou- 
vrir de symboles qui lui étaient étrangers ; on peut ajouter 
que ni l'organisation féodale ni l'islam n'exigent du sujet ou 
du croyant davantage d'authenticité. Ils ne demandent pas 
autre chose que l'affirmation renouvelée de gestes et de paro- 
les prescrits ; les uns et les autres témoignent de la bonne vo- 
lonté, de l'intention de se conformer aux règles édictées d'en 
haut ; mais le citoyen ou le croyant estime que ces règles 
ne peuvent en fait être réalisées parce que soit en lui-même 
il les juge injustes (cas parfois des lois civiles), soit elles lui 
apparaissent mal appliquées ou tournées par les individus, 
les « autres », rendant ainsi nécessaire que chacun, tout en 
affirmant les principes, poursuive la lutte pour la défense des 
droits qu'il estime lui appartenir ; il pense que la société vou- 
lue par en haut et notamment la société islamique, ne peut 
se réaliser que sous un maître « juste » appliquant lui-même 

12 



178 PAUL VIEILLE 

jusqu'à la limite la règle prescrite et amenant chacun par 
l'exemple et l'exhortation à s'y conformer. La société affirmée 
par la frontalité est donc une société d'intention ; l'exécution 
des rites a d'abord, pour objet la temporisation ; mais, dans 
l'expectation du « Maître du Temps » qui abrogera l'attente, 
l'activité réelle, contournant ou utilisant les rites, se déroule 
selon les lois de la lutte pour la vie. 

La frontalité qui nous est apparue comme un produit de 
l'organisation sociale, qui tend à naître d'elle comme instru- 
ment de couverture de la politique en même temps en est le 
sceau définitif, puisqu'ainsi l'homme se trouve partagé entre 
une communication qui ne l'exprime que très partiellement, 
qui n'exprime que son rôle de sujet et l'impossibilité de la 
communication relative aux rôles spontanés que le premier 
couvre. Le développement individuel et collectif est ainsi 
arrêté sur les conduites fonctionnelles à l'organisation féo- 
dale, c'est-à-dire sur ce que l'on a appelé la spontanéité de 
réponse au féodalisme. L'individu, coupé de la collectivité de 
ses pairs, ne parvient pas à dépasser une résistance à l'insé- 
curité féodale qui finalement ne fasse pas le jeu de l'organisa- 
tion en place ; isolé derrière son front, il s'intègre au système 
en luttant pour la vie. 

La culture de fait, les valeurs d'action relatives à la femme, 
à l'enfant, à la naissance, à la mort, à la sexualité et, plus 
généralement la conception de l'homme et de la société, 
sont le produit de l'organisation sociale et ne lui sont pas 
contraires. 

La multiplication des enfants est profitable aux couches 
dominantes : le surnombre de bras et de bouches à nourrir 
fournit, dans les rapports de production existant, un instru- 
ment de pression sur les travailleurs ; de même, le culte du 
sexe, dans une société où l'accès de la femme est entièrement 
contrôlé, renforce le pouvoir des aînés et des maîtres féodaux. 
Si elles se retournent contre la couche dominée, ni la première 
ni la seconde conduite ne gênent cependant la couche domi- 
nante. Le nombre d'enfants devient avantage pour celui qui a 
les moyens de les élever et de les placer ; le pansexualisme, 
idéologie de la faim, rêve pour les pauvres, est une idéologie 
réaliste pour les maîtres féodaux à qui le pouvoir et l'argent 
fournissent la marchandise sexuelle recherchée. 

Dans ces conditions on comprend que la couche dominante 
sur qui reposent les responsabilités du destin collectif ne s'op- 
pose pas aux conduites en cause mais les favorise. On se 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 179 

trouve ainsi dans une situation qui n'est pas sans analogie 
avec celle de la société bourgeoise. 

A l'idéologie des libertés qui favorise l'exploitation des 
travailleurs, l'accumulation du capital, la possibilité pour les 
uns de jouir effectivement des libertés et l'impossibilité pour 
les autres d'utiliser les droits juridiques qui leur sont accor- 
dés, correspond ici, en particulier, l'idéologie de la naissance 
et du sexe. Par des moyens différents, correspondant là à 
l'universalisme individualiste du capitalisme industriel, ici aux 
particularismes de clans, d'unions de famille et de ménages 
d'une société où l'homme demeure la principale source d'éner- 
gie de la production, il s'agit, dans les deux cas, d'obtenir une 
main-d'œuvre asservie par la combinaison des termes de 
l'idéologie et de l'organisation sociale. 

L'idéologie de la naissance et du sexe est donc bien un 
instrument de domination des couches inférieures de la popu- 
lation par la féodalité. Mais ce rapport est-il seulement fait 
d'analyse ou est-il vécu comme tel, a-t-il une réalité propre- 
ment sociale, fait-il partie d'une conscience de classe ? 

Les couches inférieures recherchent d'autres valeurs que 
celles qu'elles vivent en pratique. Les conceptions reçues de 
la femme et de l'enfant font leur malheur ; elles le ressentent. 
Les aspirations, sur lesquelles on va bientôt revenir, le mon- 
trent ; mais les couches inférieures n'avouent pas leur insatis- 
faction et surtout pas publiquement, si bien qu'il ne peut y 
avoir prise de conscience et résistance effective à la culture 
imposée. La perméabilité culturelle des couches populaires est 
grande ; elles tendent à s'identifier à leurs maîtres. On ne peut 
donc parler de classe que comme phénomène latent. 

Ecrasée par la frontalité et les conduites déterminées par 
le système féodal, les unes à l'autre liées bien que ne se cor- 
respondant pas, vit une spontanéité tendant à rejeter les deux 
aspects précédents. Fondée sur les conditions immédiates de 
l'existence, finalement sur la violence même qui est faite aux 
individus, et, plus profondément sur le couple antagoniste 
agressivité-solidarité, elle prend la forme d'un humanisme pri- 
mitif, païen, non encore repris par la pensée philosophique, 
et cependant déjà incompatible aussi bien avec la volonté de 
puissance qu'avec la soumission au destin. 

Cet humanisme sous-jacent s'exprime dans le besoin d'a- 
mour et l'amour même des parents pour les enfants, de 
l'homme pour la femme, dans la tendresse qui ne s'exprime 
qu'à la dérobée, celle du père qui n'embrasse l'enfant qu'en- 



180 PAUL VIEILLE 

dormi, de l'époux qui ne dit des mots d'amour qu'en cachette. 
Si la culture institutionnalisée pose au début la brutale diffé- 
renciation, la séparation radicale de l'homme et de la femme, 
existe aussi dans le peuple un mythe latent semblable au 
mythe grec de l'androgyne originel dont les moitiés séparées 
par le démiurge cherchent à se rejoindre. L'humanisme popu- 
laire c'est encore le besoin d'amitié, de confiance, de commu- 
nication, constamment surpris et renouvelé qui rend possibles 
et nécessaires ces débordements brusques et imprévisibles de 
la spontanéité que l'on signalait au début. Il apparaît aussi 
dans ce besoin de sécurité dont quelques manifestations ont 
été rencontrées, qui donne lieu à tant d'actions finalement 
dérisoires. On pourrait en évoquer d'autres aspects étrangers 
au domaine de cette étude tel le besoin de justice qui donne 
naissance à ces institutions populaires non fixées en organisa- 
tion qui sont un des faits remarquables de la vie publique. 

Cet humanisme sur lequel peuvent être fondés de profonds 
changements sociaux, n'est pas, dans l'état où nous l'avons 
observé, le fait d'une évolution récente. D'anciennes institu- 
tions montrent qu'il coexiste depuis fort longtemps avec les 
valeurs provenant du féodalisme et qu'il a constamment tendu 
à entrer en tension avec elles ; on peut, à ce propos et à titre 
d'exemple, évoquer à nouveau la chanson populaire ou, dans 
un autre domaine les pahlavans, sortes de chevaliers popu- 
laires redresseurs de torts, défenseurs des faibles, gardiens 
d'une notion démocratique du droit et de l'honneur. 

On peut aussi désigner les groupes ou catégories au sein 
desquels les valeurs humanistes ont tendu à se maintenir. De 
ce point de vue, la catégorie des artisans de bazar représente 
probablement une catégorie privilégiée. Toutefois l'opposition 
entre hommes et femmes que l'on a rencontrée tout au long 
de cet exposé est la trace d'un phénomène de toute autre 
envergure. La femme apparaît comme le véritable point 
d'émergence de la spontanéité, tandis que les valeurs du féo- 
dalisme, descendant pour ainsi dire au travers des hiérarchies 
sociales, dressent contre elle et au-dessus d'elle la caste des 
hommes. Cependant, cette dichotomie sociale que la culture 
venue d'en haut veut totale, comme point de démarcation 
entre elle-même et la nature, n'existe pas en réalité de façon 
aussi radicale. D'abord parce que la femme accepte et ne peut 
qu'accepter, au moins frontalement, les valeurs masculines 
dont le statut est politiquement supérieur ; parce qu'aussi, de 
façon à hausser la considération qui lui est accordée, elle se 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 181 

fait « politique », dresse le fils contre le père et au travers du 
premier cherche à relever un prestige social diminué. 

L'homme de son côté, isolé, mutilé par les conduites pro- 
pres au système féodal, pris en outre dans la contradiction 
entre la dévalorisation de la femme comme personne et sa 
valorisation comme sexe, tend à abroger le mur par lequel on 
veut le séparer d'elle, et accepter certaines des valeurs qui 
permettent la communication. 

Fécondité et sexualité illustrent excellement les deux sys- 
tèmes de pratiques et de valeurs contradictoires, celui de 
femme-nature et celui de femme-culture ; mais la limite entre 
culture provenant de l'organisation sociale et culture naissant 
spontanément se déplace de la coupure homme-femme vers 
une rupture se situant au sein de la personnalité, d'ailleurs 
formée dès l'enfance dans la relation aux parents et spéciale- 
ment à la mère qui enseigne à la fois soumission et révolte à 
l'égard du père. 

Sans doute atteint-on ici un fait majeur de la culture et 
du psychisme collectif, correspondant à des traits spécifiques 
de l'organisation sociale. 

Les contradictions existent dans la société et la culture de 
ce pays comme elles existent ailleurs. Le produit de leur tra- 
vail est arraché aux paysans et aux travailleurs urbains par 
les couches dominantes ; des institutions, une culture sont 
imposées au peuple des campagnes et des villes qui contri- 
buent à leur exploitation. 

Une féodalité d'origine nomade impose sa domination, une 
organisation sociale et des modes de conduite qui lui convien- 
nent ou lui sont utiles, à une population qui n'a d'autre raison 
de les accepter que les pressions qui sont exercées sur elle. Il 
existe une conscience de l'exploitation économique qui s'ex- 
prime parfois très rudement, un sentiment de l'inadéquation 
de la culture imposée dont on a rencontré maints symptômes ; 
mais ces contradictions ne parviennent que difficilement à 
s'exprimer socialement sous la forme d'opposition de classes 
en raison même de l'organisation du féodalisme fondé sur 
des appareils concurrents se divisant à leur tour en fractions 
concurrentes jusqu'au niveau de l'individu. La force de cette 
organisation se trouve dans l'instabilité potentielle et réelle 
qu'elle contient, dans l'opposition constante des groupements, 
groupes et individus, dans l'incertitude de leurs statuts, dans 
les menaces qui pèsent sur eux, dans les possibilités d'ascen- 
sion sociale que leur offre le jeu de la puissance et, finalement, 



182 PAUL VIEILLE 

dans l'impossibilité où sont placés deux individus, deux grou- 
pes, deux groupements de se rencontrer comme pairs. 

Dans ces conditions les tensions collectives réelles, soit 
proprement économiques soit relevant davantage du domaine 
de la culture, ne prennent pas la forme de contradictions 
sociales déclarées ; elles s'affirment sous des formes détour- 
nées et fragmentées, ou se réfugient au sein de la famille 
dont elles empoisonnent l'existence ou encore demeurent au 
sein de la personne dans un équilibre en perpétuel balance- 
ment. 

Au-dessus de ce combat obscur entre les deux systèmes 
socio-culturels spontanés, la frontalité intervient comme troi- 
sième larron. Elle a, comme on l'a montré, partie liée avec le 
système de réponse à la situation féodale ; mais, brouillant les 
cartes, obscurcissant les rôles, éliminant les communications 
au sujet des motivations réelles des conduites, elle débilite 
en fait chacun des systèmes et leur opposition. 



Tehran 1966 



III 



BOURGEOISIE NATIONALE 
ET BOURGEOISIE DÉPENDANTE 

FONCTIONS ET FONCTIONNEMENT 
D'UNE VILLE IRANIENNE DANS LES ANNEES 1960 



Le fonctionnement de la ville tel que l'Occident le connaît 
est un héritage de l'ascension de la bourgeoisie. A partir du 
x* siècle, tandis que les activités d'échange et de production 
se développent, commerçants et artisans, regroupés en asso- 
ciations, ressentent la nécessité d'institutions urbaines diffé- 
rentes et indépendantes de celles de la féodalité. Ils obtiennent 
privilèges et franchises aux contenus fort divers, dont le 
caractère commun est la consécration de l'unité politique 
de la ville et de son autonomie plus ou moins grande dans 
l'administration et les finances locales, dans la réglementation 
économique, dans la définition du droit et l'exercice de la 
justice, dans la défense communale. Les cités s'organisent en 
micro-états, en petites républiques démocratiques. 

Avec le renforcement de l'Etat appuyé sur une bourgeoisie 
unifiée et le déclin de la féodalité, le régime des lois générales 
tend à se substituer au régime des chartes et coutumes. Les 
institutions municipales sont, en quelque sorte, transposées 
au niveau de la nation. Les villes trouvent dans le cadre de 
l'Etat une personnalité civile et municipale ; leur indépendance 
s'atténue ; elles ne sont plus des totalités politiques finies, 
deviennent une des bases essentielles de l'organisation de la 
société globale. Elles jouissent d'institutions propices au déve- 
loppement des forces et des formes économiques qui ont pro- 
voqué l'apparition de la commune, conservent la gestion de 
ce qui leur est spécifique (notamment l'équipement et l'amé* 



184 PAUL VIEILLE 

nagement de leur territoire), sont ainsi en mesure de répondre 
dans des conditions favorables aux besoins collectifs ou à 
certains des besoins dont la dimension est locale et de per- 
mettre l'épanouissement de la société urbaine. 

Jusqu'à ces dernières décennies, la commune fut un élé- 
ment de l'organisation des sociétés bourgeoises. Selon les pays, 
l'autorité centrale exerçait sur elle des pouvoirs plus ou 
moins étendus de tutelle et de contrôle ; mais il ne s'agissait 
là que de nuances au sein d'un ensemble d'institutions et 
d'habitudes qui définissaient les sociétés de démocratie libérale 
où pouvoir central et autorités locales ne pouvaient entrer 
durablement en conflit puisqu'ils émanaient de la même 
volonté, celle de la nation exprimée au travers d'un type 
défini de mécanismes. La commune, telle qu'elle existait, il y 
a encore peu en Occident, faisait partie d'une organisation 
globale de la société, elle n'était pas seulement définie par les 
institutions communales mais liée à l'ensemble des institu- 
tions de la société : organisations et mœurs habituelles. 

Avec le développement de nouvelles forces et formes éco- 
nomiques : unités industrielles de taille croissante, intégration 
financière des entreprises, planification du progrès éco- 
nomique et social et surtout dans un pays fortement 
centralisé comme la France, la commune apparaît aujour- 
d'hui à maints égards comme une institution dont les 
limites territoriales ne sont plus que le témoin d'une 
organisation économique-sociale dépassée et le domaine d'ac- 
tion de plus en plus limité par la puissance de l'Etat. Cette 
situation apparaît cependant transitoire. Des tendances nou- 
velles se font jour qui conduisent à des tensions entre l'Etat 
et des entités territoriales en gestation qui présagent l'affir- 
mation d'autorités locales dont les contours ne seront plus 
ceux des communes. Formées sur la base de vastes ensembles 
territoriaux les régions urbaines dynamiques cherchent à 
obtenir la reconnaissance de leur identité politico-administra- 
tive aux dépens des communes et d'un Etat dont l'organisation 
ne peut répondre aux besoins collectifs nouveaux et freine 
en conséquence le développement de la société. Par ailleurs 
se forment des groupes urbains de localité définis par des 
besoins insatisfaits, des intérêts communs au niveau de sec- 
teurs géographiques dont les limites sont déterminées par 
les caractères morphologiques des régions urbaines. 

L'institution communale est, en Occident, liée au dévelop- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 185 

pement technicoéconomique, aux formes économiques-socia- 
les et à l'ensemble des institutions de la nation ; elle est, en 
un mot, un corollaire des fonctions de la ville si l'on entend 
le terme non pas dans le sens étroit des activités urbaines de 
production mais dans celui, général, de la totalité des rôles 
économiques et sociaux de la ville dans la nation. 

Qu'en est-il en Iran ? Comment les groupements de localité, 
comment en particulier les villes, s'intègrent-ils à la société 
globale ? Quelle relation y observe-t-on entre institutions ur- 
baines, formes économiques-sociales et organisation de l'Etat ? 
Quelle est la dynamique de ces rapports ? Une organisation 
municipale de type occidental (conseil et maire élus) a été 
adoptée en 1952. Mais comment fonctionne- t-elle, alors que les 
conditions dans lesquelles la décision fut prise (le Mossade- 
ghisme) ont été bouleversées par la Restauration, dans un pays 
qui n'a pas connu le mouvement des communes, où la 
féodalité fut urbaine (1) et dont la révolution bourgeoise, fut 
étouffée ? L'organisation communale parvient-elle à se greffer 
sur des institutions qui ne lui ont pas donné naissance, son 
maintien s'explique-t-il par un changement fondamental du 
rapport des forces sociales au sein du pays ? Quel est alors 
ce changement, et comment l'institution nouvelle s'amalgame- 
t-elle à l'ensemble des institutions nationales ? Notre objet 
n'est pas ici de retracer l'histoire des institutions municipales 
en Iran, mais d'examiner le fonctionnement de la société 
urbaine et ses relations avec la structure sociale globale à un 
moment donné. Le moment où Ahvaz fut visitée, au cours de 
l'année 1963, se situe dans une période cruciale. La société 
« traditionnelle » déjà profondément remaniée au cours du 
xix e siècle est en voie de remodélation rapide avec le renfor- 
cement du pouvoir central depuis 1922. Après 1953, l'inté- 
gration accélérée de l'Iran au marché mondial, conduit à une 
restructuration fondamentale où viennent pourtant prendre 
place certaines des institutions les plus anciennes. 



(1) A.N. Poliak, « La Féodalité Islamique », in Revue des Etudes Isla- 
miques, 1936, X, pp. 247-266, pense que le caractère fondamental de la 
féodalité orientale est sa concentration dans les villes par opposition 
à la féodalité occidentale dispersée dans les châteaux, et montre com- 
bien cette localisation a conditionné l'avenir de la société au travers 
notamment des modèles de relation entre catégories socio-profes- 
sionnelles. 



186 PAUL VIEILLE 

On aborde habituellement le fait urbain de façon périphé- 
rique : on l'envisage sous l'angle des fonctions comprises 
comme activités économiques de la ville par rapport aux 
autres points du territoire, on compare alors des productions, 
on évalue des échanges, on chiffre le produit et le revenu 
urbain, etc. ; ou bien l'on analyse le comportement social de 
la population urbaine, les représentations, les pratiques, les 
opinions, etc. ; ou encore l'intérêt est porté à l'écologie urbaine, 
à la répartition des paysages, de l'équipement, de la population 
et aux relations entre les différentes répartitions obtenues. 
Chacune de ces approches atteint un aspect du social ; mais, 
d'ordinaire, chacun de ces aspects fragmentaires est hyposta- 
sié. L'opération est légitime lorsque l'on se fixe pour objectif 
d'apporter certains aménagements à l'organisation en place, 
ou de renforcer les connaissances et les moyens d'action des 
forces sociales dominantes ; elle est inadaptée à l'explication 
de la société et à l'identification de son devenir (la transfor- 
mation des fonctions urbaines, au sens étroit, par exemple, ne 
peut être appréciée indépendamment du fonctionnement de 
la société nationale). On cherchera ici à dépasser la descrip- 
tion d'une multiplicité d'aspects en les replongeant dans le 
drame urbain réel, celui des rapports entre classes sociales, 
entre classes et pouvoir, entre régions se développant selon 
des mouvements inégaux. Dans cette perspective, une ville 
particulière, Ahvaz, est un point d'observation grâce auquel 
il est permis de découvrir des configurations plus vastes que 
celles contenues dans ses propres limites. A ce rôle de témoin, 
chaque ville ajoute cependant ses dimensions spécifiques, 
celle d'un cadre local où ne se retrouvent pas également repré- 
sentés les intérêts, les groupements, les classes existants au 
sein de la société globale, si bien que le rapport des forces 
local n'est pas une simple transposition du rapport des forces 
national, et celle d'une situation écologique donnée dans l'es- 
pace national si bien que des disparités et des tensions exis- 
tent entre elle et les autres villes parmi lesquelles la capitale 
tient évidemment une place prééminente. 

Cette étude débute par une évocation des transformations 
générales, récentes et en cours, du rôle d' Ahvaz et de l'organi- 
sation politique et économique de la société et de l'espace 
iranien ; on se situe alors au niveau des rapports sociaux 
globaux les plus facilement observables (modification des 
activités, transformations institutionnelles), sans pouvoir at- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 187 

teindre l'ensemble des fonctions urbaines, des mécanismes 
intérieurs du groupement de localité, de la société nationale 
et leur dynamique. On poursuivra donc par un examen attentif 
de la société urbaine ; de ses activités économiques, de l'orga- 
nisation de son appareil de production de sa surface mor- 
phologique, mettant en relief les désadaptations des moyens 
par rapport aux fins assignées de l'activité collective : le 
développement et la satisfaction des besoins collectifs. Cette 
description des produits de la pratique sociale pose des pro- 
blèmes, indique que la société poursuit en fait d'autres objec- 
tifs que ceux qu'elle avoue. Il convient alors d'expliciter ces 
objectifs, d'expliquer les produits de la société par son orga- 
nisation. Pénétrant dans le domaine des conduites des indi- 
vidus et des groupes, dans celui des rapports entre groupe- 
ments sociaux, classes, institution municipale et pouvoir, on 
analysera et on tentera de recomposer le fonctionnement de la 
société urbaine. On sera ainsi conduit à retrouver l'interroga- 
tion de départ à propos de la fonction de la ville dans l'espace 
social national, 



La ville d'Ahvaz, sur les rives du Karoon, au centre de la 
plaine du Khuzistan, occupe un site urbain ancien, sans doute 
déjà occupé par les Achéménides et réutilisé, dit-on, sous le 
nom de Hormuzd-Ardeshir par les Sassanides dont elle 
est la capitale remplaçant l'ancienne Suse. Les Sassanides 
construisent sur le Karoon un pont-barrage qui fait de la 
ville le centre d'une région agricole prospère et un point de 
passage important. L'effondrement de l'ouvrage vers le xiv* 
siècle provoque la décadence de la ville (2). Pendant plusieurs 
siècles Suk al Ahvaz, nom que les Arabes, après la conquête, 
ont donné à la place, ne sera plus qu'un bourg sans importance 
dominé par les villes situées au nord de la plaine, Dezful et 
Shushtar. 

L'essor de la ville moderne débute à la fin du xix e siècle 
avec l'intensification de la pénétration commerciale de l'Iran 
et l'utilisation, relativement nouvelle, des routes de la Suziane 



(2) L. Lockhart, s.v. Ahvaz in Encyclopédie de l'Islam, nouvelle 
édition, vol. I, p. 305. 



188 PAUL VIEILLE 

(nom que l'on donnait alors au Khuzistan) qui, après avoir 
escaladé le Zagros, débouchent sur le plateau à Hamadan et 
Isfahan. L'importance du rôle d'Ahvaz dans ce courant com- 
mercial provient du rapide, provoqué dans le cours du Karoon, 
par un banc rocheux, celui-là même qui supportait le pont- 
barrage sassanide. Les marchandises qui remontent la rivière 
doivent être transbordées de la section aval à celle d'amont 
ou abandonner la voie navigable et poursuivre leur chemin par 
la route. Vers 1920 cette circonstance fait choisir Ahvaz 
comme camp de base de l'exploitation pétrolière de la bordure 
montagneuse du Khuzistan (3). 

Très rapidement, dans le premier quart du XX e siècle, Ahvaz 
devient l'une des plus importantes places commerciales de 
l'Iran. Son influence bénéficie du coup porté aux villes du 
nord par la fermeture des frontières soviétiques. L'aire de 
marché d'Ahvaz s'étend alors à une grande partie du pays. 
La ville devient un entrepôt majeur et l'un des marchés étalons 
du pays (Le., où se fixent les prix intérieurs). A l'importation, 
activité motrice, répond bientôt un contre-courant d'exporta- 
tons. Le développement des institutions et de la construction 
suit celui des activités. Les maîtres féodaux du Khuzistan, 
Arabes surtout et Bakhtiaris, assurent la tranquillité des voies 
commerciales et la sécurité de la ville. La population se 
développe rapidement ; les quelques milliers d'habitants de 



(3) L. Lockhart, art cité, attribue à l'exploitation pétrolière l'essor 
moderne d'Ahvaz. Or c'est de 1901 que date la première concession 
pétrolière dans le sud-ouest de l'Iran, c'est en 1908 que le pétrole est 
découvert en quantité exploitable à Majid-i-Suleiman, et ce n'est qu'en 
1912 que la raffinerie d'Abadan est mise en activité. Par contre la route 
Ahvaz-Isfahan est remise en état dès 1888 par les Anglais ; c'est la 
« route Lynch » qui révolutionne les courants commerciaux au sud du 
plateau, elle tend notamment à supplanter la route Bouchir-Chiraz ; 
en 1903 entre les deux villes d'Isfahan et d'Ahvaz ont été transportées 
dans un sens ou dans l'autre 6 711 charges (?), en 1906 : 19 446 (voir 
Bérard, Les révolutionnaires de la Perse, Paris, A. Colin, 1910, 363 p.). 
De même c'est en 1899 que commence la construction par les Français 
de la forteresse de Suse sur la route d'Ahvaz à Hamadan qui montre 
l'intérêt que les puissances coloniales ressentent, dès la fin du xix* 
siècle, pour le Khuzistan. 

Quant à la chronique locale (orale) elle fait remonter aux dernières 
années du règne de Nassr-ed-Dine Chah (mort en 1896) la fixation 
du plan urbain de la nouvelle ville d'Ahvaz par un ingénieur allemand. 
Notons que Lockhart semble ne fonder son opinion que sur l'article 
Ahvaz de la première édition de l'Encyclopédie de l'Islam (1913) qui lui- 
même avait été rédigé d'après des documents qui ne sont pas tou- 
jours de première main et par ailleurs anciens (le voyage de de 
Morgan, dernière source citée, date de 1897-99). 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 189 

1900 deviennent 120 000 cinquante ans plus tard (4). Les 
hommes affluent des provinces limitrophes, chacun apportant 
avec lui les habitudes et les traits culturels spécifiques de sa 
ville d'origine. Les grands commerçants de la ville se recru- 
teront ainsi surtout parmi les immigrés d'Isfahan. 

Le petit bourg de la fin du xix 8 siècle, dont les masures 
surpeuplées existent encore au nord-ouest de la ville, s'étend 
avec rapidité. Un plan de développement en damier est établi 
par des agents voyers occidentaux ; il tranche avec le plan 
des villes anciennes et préfigure celui que la spéculation fon- 
cière mettra en honneur quelques décennies plus tard lors 
de la grande croissance des villes iraniennes. Un quartier 
commercial est construit au centre de la ville en jonction avec 
les quais du port fluvial. Avec Reza-Chah, Ahvaz devient la 
capitale du Khuzistan : elle est le point de départ du Trans- 
iranien qui mène à Tehran et, au-delà, vers les provinces du 
nord du pays ; en fuse aussi le réseau routier régional. Un 
nouveau quartier aux larges avenues est tracé sur l'autre rive 
du Karoon face à la ville de la rive gauche qui, dans les années 
précédentes, s'est densifiée. Les rives sont reliées par deux 
ponts. Cette prospérité n'aura été qu'une flambée. Une série 
de transformations vont réduire le rôle d'Ahvaz, l'atteindre 
dans sa fonction principale de centre dominant d'échanges 
entre l'Iran et l'Etranger et dans ses fonctions secondaires : 
fonction de point de transbordement et de port, fonction de 
centre régional d'échanges et d'animation. 



La transformation la plus profonde, celle qui affecte le plus 
le sort de la ville, est la construction d'un Etat bureaucratique 



(4) Lockhart, op. cit., propose le chiffre de 2 000 habitants pour 
le début du siècle. L'indication est d'ailleurs reprise de la première 
édition de l'Encyclopédie de l'Islam. J'aurai tendance à croire que ce 
chiffre est faible. En 1956 le recensement de la population compte 
120 090 habitants à Ahvaz. (Ministry of Interior, Public Statistics, census 
district statistics of the first national census of Iran, Aban 1335, Vol. IX, 
Avhaz census district, Tehran, mars 1960, 47 p.) Le recensement rap- 
porte en outre que seulement un peu plus de la moitié (54,5 %) de la 
population totale de la ville est née dans les limites du Sharestan 
(département) d'Ahvaz. Bien plus, moins de 1/3 de la population âgée 
de 25 ans et plus est originaire du Sharestan alors que c'est le cas 
de 77 % de la population âgée de à 24 ans. 



190 PAUL VIEILLE 

centralisé qui débute vers 1922 avec l'installation au pouvoir 
de Reza-Chah et se développe par vagues jusqu'à nos jours. 
L'organisation de l'Etat sous les Ghadjars n'était pas bureau- 
cratique, n'était centralisée que dans un sens original, laissait 
subsister de grands féodaux provinciaux entre lesquels le pou- 
voir jouait un jeu constant d'équilibration. Telle était notam- 
ment la situation dans le Khuzistan qui, dominé par deux 
grandes familles, les Bakhtiars, et celle de Cheik Khazal 
jouissait d'une relative autonomie. L'Etat bureaucratique cen- 
tralisé ne se borne pas à détruire ces puissances locales, il tend 
aussi à diriger l'économie du pays et, d'abord, son commerce 
extérieur par les droits de douanes, les contingentements, la 
réglementation des devises, la création de monopoles, etc. La 
direction de l'économie n'a pas pour corollaire nécessaire la 
concentration des activités, c'est pourtant l'effet qu'elle eut. 

Une réglementation stable, une application uniforme per- 
mettent à chacun de jouir de conditions d'activités identiques 
où qu'il soit situé. En fait, la pratique administrative est 
loin d'assurer ces conditions. Le régime du commerce extérieur 
est fréquemment modifié ; interdictions et levées d'interdic- 
tions d'importation, modifications du volume des contingents, 
de l'importance des droits, etc., avantagent ceux qui sont les 
plus rapprochés (socialement et géographiquement) des centres 
de décision, ceux qui sont plus vite, plus complètement infor- 
més. Les bureaux chargés de l'application de la réglementation 
économique et fiscale sont d'un formalisme extrême. Dès lors 
seuls des rapports personnels à un niveau élevé peuvent 
aplanir les obstacles rencontrés, accélérer le processus bureau- 
cratique. Un entrepreneur dynamique ne peut se passer d'user 
d'influence, celle-ci allant parfois, sinon fréquemment jusqu'à 
inspirer les modifications de la réglementation. En outre, les 
relations personnelles nécessaires à l'activité commerciale (et 
aux autres activités) ne peuvent être maintenues à distance ; 
les communications sont lentes : en 1963, il en coûte encore 
deux jours au minimum pour faire parvenir un courrier d'Ah- 
vaz à Tehran, quatre jours au minimum d'Ahvaz à Tabriz. 
Quant aux communications téléphoniques, elles sont fort peu 
commodes et partant peu intenses (270 appels quotidiens d'Ah- 
vaz à l'ensemble du pays à la même époque). Pour être au 
courant des décisions du pouvoir, pour peser sur elles, pour 
profiter de leur application, la résidence dans la capitale est 
nécessaire. L'exode vers Tehran, durant les années 1930-1960, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 191 

des commerçants des villes de province, d'Ahvaz en particulier 
mais aussi de villes comme Tabriz, Recht, Isfahan ou Kerman- 
chah, n'a pas d'autre raison. Ce facteur est surtout effectif 
dans les activités d'importation davantage soumises à la régle- 
mentation étatique ; cependant importation et exportation sont 
habituellement liées dans l'activité, cette liaison procurant 
l'avantage de demeurer hors du marché des devises. Par 
ailleurs, après la nationalisation des pétroles et l'augmentation 
des revenus qu'ils apportent au pays, l'importation se déve- 
loppe très rapidement reléguant au second plan l'activité 
d'exportation. Cette tendance à la centralisation géographique 
des échanges avec l'étranger provenant de l'organisation nou- 
velle de l'Etat rencontre une autre tendance à la concentration 
des affaires qu'elle favorise et qui la renforce. 

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (en Iran 
depuis 1953 surtout), les grandes firmes exportatrices des pays 
dominants, organisent leurs marchés dans les pays sous- 
développés, y implantent des concessionnaires exclusifs éven- 
tuellement appuyés sur des réseaux de succursales. Elles 
contrôlent l'activité de leurs représentants et les soutiennent 
par une politique des ventes dont l'aspect principal est l'ac- 
cord de délais de payement relativement longs et à taux réduit. 
Ces facilités de crédit, liées à la surabondance des capitaux 
dans les pays développés, contrastent avec les taux usuraires 
des pays sous-développés et placent les concessionnaires dans 
une situation avantageuse sur le marché local. Ainsi se trouve 
dévalorisé dans les opérations d'importations le rôle du capital 
de l'entrepreneur et valorisés d'autres facteurs, notamment les 
facultés d'organisations et l'entregent (l'influence qui permet 
de faciliter les opérations d'importations), celui-ci ne pouvant 
être utilement exercé que dans la capitale. De toutes façons 
les concessionnaires exclusifs ont intérêt à être choisis sur la 
place commerciale principale du pays ; à partir de ce point ils 
peuvent étendre dans de meilleures conditions leur activité. 
Tehran tend ainsi à devenir le point de contact privilégié entre 
économie des pays développés et économie iranienne ; les 
firmes étrangères les plus importantes y fixent leurs déléga- 
tions, toutes y favorisent l'installation du centre de leur réseau 
de distribution. Les commerçants de province se trouvent 
dans ces conditions deux fois désavantagés : ils ne sont pas en 
mesure d'obtenir des concessions et donc, dès le départ, ne 
peuvent obtenir des situations préférentielles sur le marché ; 



192 PAUL VIEILLE 

ils sont désormais concurrencés, dans leur propre ville de rési- 
dence, par les succursales ou les revendeurs des concession- 
naires qui travaillent dans des conditions plus favorables. La 
liste est longue des produits qui sont ainsi monopolisés par 
des concessionnaires exclusifs établis à Tehran et répartis 
directement ou indirectement par eux : automobiles, matériel 
électro-ménager, pharmacie, matériel médical, chirurgical, ma- 
chines de bureau, produits plastiques, étoffes, peinture, fer, 
etc. 

Les grands distributeurs nationaux, disposant ou non d'ex- 
clusivité, répartissant directement ou non, ont encore un autre 
motif de s'établir à Tehran. Ils peuvent y être épaulés par le 
capital bancaire qui développe ses activités parallèlement à 
celles des grandes firmes exportatrices étrangères et à l'insti- 
gation des groupes financiers des pays développés. La syn- 
chronisation des deux mouvements est remarquable, elle n'est 
pas due au hasard, et l'on note, de façon très symptomatique, 
que, fréquemment, ce sont les mêmes hommes qui se trouvent 
à la tête des grandes affaires commerciales, et au conseil 
d'administration des banques. Alors que, jusque vers 1955 
n'existent en Iran que des banques d'Etat, c'est à partir de 
cette date que se multiplient les établissements financiers 
Irano-Etrangers dont l'objet principal est le soutien des 
opérations commerciales et surtout des opérations d'im- 
portations en provenance des pays mêmes qui ont par- 
tiellement fourni le capital de la banque. Toutes les ban- 
ques, sans exception, ont leur siège à Tehran ; elles y trouvent 
les mêmes avantages que les commerçants eux-mêmes : 
proximité des centres de décision, facilité des contacts avec 
l'étranger. Mais elles sont aussi conduites à choisir cette loca- 
lisation en raison de la concentration commerciale elle-même 
qu'en retour elles appuient. En effet, si les banques tendent 
à ouvrir des succursales dans l'ensemble du pays dont elles 
pompent une partie de l'épargne (en 1963 on compte 11 suc- 
cursales à Ahvaz), elles n'y distribuent pas les crédits égale- 
ment. Le rapport bancaire demeurant dans une large mesure 
un rapport face à face, les bases de l'accord d'un crédit étant 
moins objectives (réelles) que morales (personnelles), les 
sièges, en la personne des directeur, sous-directeur et chef de 
crédit, tiennent à contrôler directement les opérations effec- 
tuées. Ce n'est que pour des opérations de très faible mon- 
tant que certaines banques laissent à leurs succursales régio- 
nales quelque latitude de décision. La pratique est générale, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 193 

elle est valable pour les banques privées mais aussi pour les 
banques d'Etat qui, concurrencées à Tehran par les pre- 
mières, conservent une position prépondérante en province. 

L'afflux des facilités de crédit à Tehran favorise les com- 
merçants de la capitale et les plus grands d'entre eux qui 
trouvent dans le capital financier le moyen d'étendre leurs 
affaires et notamment le réseau de leurs agents ou succur- 
sales de province qui viennent concurrencer les commerçants 
locaux des mêmes produits. La situation sur le marché des 
capitaux à court terme en province évolue alors de la façon 
suivante. Les commerçants locaux ne peuvent manquer, pour 
résister à la concurrence de la capitale, de faire appel à des 
crédits extérieurs (afin d'assurer les mêmes délais de paye- 
ment à leurs acheteurs). Les banques, a-t-on dit, n'accordent 
des crédits qu'avec réserve ; souvent, après avoir assuré cer- 
taines facilités, les sièges, inquiets, ne pouvant suivre les 
clients, se rétractent, plongeant l'emprunteur dans les diffi- 
cultés. Les commerçants s'adressent alors au marché usuraire 
local appauvri par le jeu des banques et comptant des taux 
plus élevés que ceux de la capitale, (18 % au lieu de 12 %). 
Ils doivent, en fin de compte, rétrocéder à l'usure la plus 
grande part des profits commerciaux. Du même coup, c'est 
l'usurier local et non pas le commerçant qui devient, en pro- 
vince, le client préféré des banques ; il a pour lui le volume 
et la prospérité des affaires. Il devient un intermédiaire entre 
la banque et le commerce local, empochant dans l'opération 
la différence des taux de l'argent (taux des crédits bancaires ; 
8 % ; taux d'intérêt sur le « bazar » : 18 % pour le long terme 
et les emprunteurs particulièrement sûrs, 24 °/o pour le moyen 
terme de 6 mois à un an, 36 °/o pour des délais moins longs 
tels que financement des dépôts de garantie en cas d'adjudi- 
cation). Cet ensemble de modifications des conditions de l'ac- 
tivité commerciale explique la disparition presque complète 
du commerce international de la ville d'Ahvaz. Ses activités 
ne sont aujourd'hui qu'un pâle reflet de celles d'autrefois : 
elles sont peu intenses et dispersées, portent aussi bien à 
l'importation qu'à l'exportation sur une grande diversité de 
produits traités en faibles quantités et affectent une zone 
étendue sur les franges de l'aire d'influence de Tehran (Khu- 
zistan, Fars, Kerman). 

La concentration à la fois économique et écologique ob- 
servée à propos de l'activité commerciale se retrouve dans 
les activités de travaux publics et de bâtiment dont les gran- 

13 



194 PAUL VIEILLE 

des opérations sont commandées par l'Etat et par les entre- 
prises importantes telles que les sociétés pétrolières. La cen- 
tralisation de ces organismes, le fait que les contrats de 
travaux effectués localement (constructions de routes, de mai- 
sons d'habitation, de bâtiments administratifs etc.) sont 
passés directement par les établissements centraux sans 
contact avec la localité, conduisent, quasi nécessairement, à 
la recherche d'entrepreneurs présentant des garanties juridi- 
ques et financières et une notoriété selon les standards des 
organismes centraux. Les caractéristiques requises se rédui- 
sent en définitive à l'exécution d'un certain nombre de forma- 
lités relativement simples pour peu que l'on soit au courant 
des procédures, à la présentation d'une certaine surface fi- 
nancière, et surtout à la disposition de relations à un niveau 
suffisamment élevé pour obtenir d'une part les garanties ban- 
caires requises, d'autre part la reconnaissance d'une réputa- 
tion dont l'aspect personnel est toujours dominant. Ce n'est 
pas tant, du moins au départ, l'envergure réelle des entre- 
preneurs locaux qui les place dans une situation d'infériorité 
par rapport à ceux de la capitale que l'absence de relations 
dans le milieu où les décisions sont prises, qu'une conduite 
inadaptée aux nouveaux modèles fixés par les organismes 
centraux mais fonctionnelle aux procédures habituelles de la 
ville de province. Etrangère aux entrepreneurs locaux, se crée 
ainsi une catégorie nouvelle d'entrepreneurs à vocation na 
tionale, née de sa relation avec les administrations centrales 
et dont les ambitions rencontrent les besoins de ces organis- 
mes. Les travaux, commandés par les établissements de l'Etat 
ou de grandes sociétés, à exécuter dans une ville de province 
telle qu'Ahvaz, sont donc très souvent confiés à des entre- 
prises de la capitale. Celles-ci font réaliser les travaux sous 
la surveillance de leurs ingénieurs, parfois par un personnel 
importé, le plus souvent par les artisans locaux. Etudes et 
administration sont effectuées dans la capitale qui bénéficie 
dès lors de l'ensemble des profits, des frais d'étude et des 
frais généraux et vers laquelle une partie des salaires est 
rapatriée. Ici encore la ville de province apparaît dominée 
par la capitale elle ne profite de la croissance que de façon 
mineure ; cette domination n'a pas d'origine technique ou 
n'en a pas toujours. La construction par exemple, telle qu'elle 
est pratiquée, n'enferme point d'autre technique que celle de 
l'artisan ; les entreprises de Tehran ne sont que des inter- 
médiaires liés au pouvoir, une courroie de transmission. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 195 

On rencontre des faits parents dans le processus d'indus- 
trialisation soutenu par l'Etat. La capitale jouit auprès des 
entrepreneurs d'une faveur qui s'explique par les avantages 
qu'elle leur offre (concentration des autres activités, de la 
population etc.) L'Etat, dans la répartition géographique des 
crédits, se conforme à une tendance générale créée par sa 
centralisation même. Des ateliers industriels importants ont 
pu, toutefois, être établis à Ahvaz et dans sa région grâce à 
son aide ; mais dans ce domaine encore, on observe une pré- 
férence donnée aux personnes introduites auprès des instan- 
ces gouvernementales centrales sur la catégorie des artisans 
que la société locale engendre spontanément sans que ce 
choix s'explique par des considérations technico-économi- 
ques. On décrira plus longuement par la suite cette pratique 
et sa place dans les mécanismes d'évolution de la société. 

L'histoire du rôle d'Ahvaz au cours des trois dernières 
décennies, et surtout après 1950, est symptomatique de l'évo- 
lution de l'organisation du territoire national et de la société 
iranienne. Ahvaz n'est qu'un cas parmi d'autres, mais l'un 
des plus remarquables parce que la ville fut dans la période 
immédiatement antérieure l'une des places commerciales les 
plus importantes du pays. Les entreprises de Tehran grâce 
aux contacts plus faciles qu'elles entretiennent avec le pou- 
voir centralisé, avec les firmes étrangères avec les banques, 
sont en mesure de dominer les entreprises locales. Les éta- 
blissements commerciaux de la capitale, au travers des ré- 
seaux de distribution qui dépendent d'eux peuvent concur- 
rencer victorieusement les établissements locaux. Ils peuvent 
vendre soit à meilleur prix, soit avec des délais de paiement 
plus grands, soit avec des profits plus élevés, soit combiner 
les éléments de ces alternatives. Le monde des échanges tend 
à se diviser en deux secteurs : le secteur 'traditionnel', celui 
des économies de bazar, fragmenté en groupements locaux 
de commerçants d'envergure petite et moyenne et d'usuriers, 
ceux-ci faisant payer les risques relativement grands encourus 
par des taux élevés, le secteur nouveau constitué par les 
réseaux nationaux conjugués du commerce et de la banque 
centrés sur Tehran et tendant à dissoudre par la concurrence 
et à exploiter par le marché de l'argent le secteur traditionnel 
Dans la conjoncture présente, les intérêts du capital commer- 
cial et du capital financier sont opposés dans le premier sec- 
teur, convergents dans le second. On assiste ainsi à la dispari- 
tion du commerce international de la ville de province dont 



196 PAUL VIEILLE 

les fonctions sont accaparées et le marché progressivement 
alimenté par les réseaux de la capitale. La tendance est ag 
gravée par un effet de masse ; en dessous d'un certain seuil, 
l'activité n'est plus possible, les stocks ne peuvent plus être 
suffisamment diversifiés pour répondre à la variété des de 
mandes ; les acheteurs se détournent de la place. Des trans 
formations analogues ont lieu dans le secteur si important à 
l'époque, du bâtiment et des travaux publics. Les entrepre- 
neurs de Tehran réduisent les entrepreneurs locaux au rôle 
de sous-traitants ; le développement de ceux-ci est rendu im- 
possible par le développement de ceux-là. 

On assiste en outre au pompage des économies locales, à 
l'appauvrissement des marchés locaux des capitaux ; à l'afflux 
des profits vers Tehran : profits commerciaux proprement 
dits récoltés par les réseaux de succursales et de revendeurs, 
profits financiers réalisés soit au travers des réseaux précé 
dents (par la vente à crédit) soit par l'intermédiaire des usu 
riers, profits d'entreprise ramassés par les sociétés de travaux 
de la capitale. Dans ces conditions les capitaux de la ville de 
province, commerciaux et d'entreprise, ont avantage soit à 
abandonner une place en déclin et à s'expatrier, vers la capi« 
taie de préférence, soit à se transformer en capitaux usuraires 
sur la place même où ils pourront profiter du manque locaJ 
de liquidités. 

Tehran apparaît comme un pôle de restructuration com 
mercial, financier, d'affaires, extrêmement actif de l'espace ira 
nien. Une ville comme Ahvaz située à près de 1 000 km de 
la capitale, au surplus sur la principale voie de relations avec 
l'étranger, se trouve dans son aire de domination. Tehran 
colonise la province, étend ses réseaux commerciaux, ban- 
caires, d'entreprise, désorganise l'économie « traditionnelle » 
La transformation est remarquablement parallèle à la trans 
formation de l'organisation politique que l'on a évoquée pré 
cédemment bien que celle-là ne soit que partiellement l'effet 
de celle-ci puisqu'en même temps a joué la pénétration du 
marché iranien par les grandes firmes étrangères. Plus exac- 
tement, peut-être, convient-il de décrire l'évolution comme la 
succesion de phases se recouvrant plus ou moins et s'engen 
drant (i) centralisation du pouvoir politique (ii) concentra 
tion écologique du commerce extérieur et des grandes af- 
faires (iii) concentration économique et renforcement de la 
concentration écologique du commerce sous l'impact des fir- 
mes étrangères (iv) concentration écologique de l'industrie 



LA FÉODALITÉ BT L'ÉTAT EN IRAN 197 

naissante. Coiffe cependant l'enchaînement des causes et des 
phases, la relation entre, d'un côté, la création et le renforce- 
ment de l'Etat bureaucratique centralisé, de l'autre, l'évolu- 
tion politico-économique du rapport entre pays « développés » 
et « sous-développés ». Par ailleurs l'intervention économique 
de l'Etat d'une part, des firmes étrangères et des banques de 
l'autre, s'effectue selon des processus semblables. Ni l'un ni 
les autres ne traitent directement avec des agents économi- 
ques tels que la société tend à en produire mais interposent 
entre eux-mêmes et ces agents des intermédiaires nouveaux 
(au moins par l'utilisation qui en est faite) : concessionnaires, 
entrepreneurs « contractants », usuriers-distributeurs de cré- 
dit, etc. L'ancienne organisation socio-économique n'est pas 
transformée par sa propre réaction aux conditions nouvelles 
dans laquelle elle est plongée, elle ne se dépasse pas non plus 
d'elle-même dans un nouvel état, elle est dominée et dissoute 
par des institutions nouvelles importées d'ailleurs, d'en haut 
et de l'extérieur. 

Le statut de la ville de province a été modifié de façon bru- 
tale. D'une quasi-indépendance elle est passée à une quasi- 
sujétion économique. Les tensions dominantes étaient jusque- 
là locales se développaient entre groupements provinciaux 
(commerçants et féodaux principalement) ; désormais le rap- 
port dominant est celui de la ville de province avec la capitale, 
celle-ci venant menacer celle-là jusque dans son domaine 
propre. On examinera plus loin le contenu exact de ce rap- 
port. Avant d'y parvenir l'on décrira d'autres facteurs qui ont 
affecté la fortune de la ville depuis le milieu du siècle, puis 
les aspects organisationnels de l'équipement urbain de pro- 
duction et de service qui sont les produits des forces et 
formes économiques-sociales globales et permettent donc d'en 
apprécier la dynamique. 



L'essor d'Ahvaz comme place commerciale était lié à l'acti- 
vité de transbordement et de port ; mais la ville eût pu 
conserver la fonction de transit alors qu'elle perdait sa pré- 
éminence dans l'échange. Des transformations de l'infrastruc- 
ture de communications ont anéanti la première fonction. 

La construction d'une grande voie asphaltée de Khorram- 
shahr à Tehran, venant après la double prolongation du Trans- 



198 PAUL VIEILLE 

Iranien vers Khorramshahr et Bandar-Chahpour, l'aménage- 
ment de ces deux ports pour la réception des bateaux de 
haute mer, éliminent la nécessité du transbordement des mar- 
chandises sur des chalands par lesquels Ahvaz était alimentée. 
Désormais les marchandises peuvent directement passer du 
navire au camion ou chemin de fer et être acheminées vers 
l'intérieur du pays, vers Tehran surtout, place commerciale 
centrale. Les deux ports de Bandar-Chahpour et Khorram- 
shahr ont ainsi seuls profité de la grande croissance des 
échanges entre l'Iran et l'étranger consécutive à la nationali- 
sation des pétroles, et une ville comme Khorramshahr est 
devenue, grâce aux taxes portuaires, la plus riche d'Iran. 
Mais il est remarquable que les deux places sont demeurées 
des lieux de transit sans fonction commerciale. Le port 
d'Ahvaz, actif il y a 15 ans encore, est réduit à des quais en- 
dormis et à des entrepôts abandonnés. La disparition des 
activités portuaires accélère celle de l'activité commerciale 
qui n'est même plus légitimée par le passage physique des 
marchandises ; ce sont aussi toutes les activités de services 
liées au port, jusqu'aux cafés, qui sont arrêtées. 

Cette décadence en chaîne se prolonge dans le domaine 
des fonctions urbaines régionales, la domination d'Ahvaz 
sur le Khuzistan s'amenuise en même temps que disparaît sa 
fonction de place commerciale centrale du pays. 

Pour certains produits, matériaux de construction, pro- 
duits et biens d'équipement industriels et agricoles, les villes 
de la région s'adressent désormais directement au marché de 
Tehran par-dessus un marché régional étroit et mal acha- 
landé. Pour d'autres, ceux qui relèvent de la consommation 
des ménages, le pôle régional de distribution tend à se situer 
en fonction de la localisation des pouvoirs d'achat des loca- 
lités. Dans cette perspective l'agglomération d'Abadan-Khor- 
ramshahr avec près de 300 000 habitants et le versement ré- 
gulier d'une masse énorme de salaires par la grande raffinerie 
jouit d'une position privilégiée. 

Entre 1953 et 1963 le développement des fonctions com- 
merciales d'Abadan a été spectaculaire. C'est Abadan, par ail- 
leurs, et non Ahvaz, qui est devenu le centre national de la 
contrebande dont les courants sont principalement alimentés 
par Koweït. Celle-ci s'est développée en raison même de l'in- 
tervention de l'Etat dans l'activité du commerce extérieur ; 
elle porte sur des produits aussi variés que le thé, le sucre, 
les cigarettes, les vêtements, les produits pharmaceutiques, 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 199 

la vaisselle, le matériel électrique, les articles de Paris et 
parfois le pétrole ; elle pénètre le territoire iranien aussi bien 
par les côtes que par les frontières terrestres. Abadan et, 
secondairement, Ahvaz sont des marchés réputés d'approvi- 
sionnement en produits de contrebande, auxquels de vérita- 
bles pèlerinages nationaux sont rendus chaque printemps ; 
c'est aussi à partir de ces deux places que sont fournis les 
bazars de l'est du pays. Pas davantage que dans la distribution 
des produits de consommation locale, Ahvaz n'a conservé un 
rôle dominant dans le ramassage et l'expédition des produc- 
tions régionales. Le réseau de ramassage de la capitale est 
ainsi entré en contact direct avec les producteurs agricoles 
de la région ; la collecte n'est pas d'abord effectuée par un 
échelon local dont l'équipement n'a pas évolué aussi vite que 
les besoins de Tehran. Ahvaz enfin a perdu l'une de ses fonc- 
tions régionales essentielles, la prostitution, symbole même 
de l'époque de la ruée vers la fortune que le commerce et 
l'exploitation pétrolière promettaient aux pionniers du Khu- 
zistan. Le taux de masculinité élevé des populations attirées, 
le déracinement des hommes, le climat de violence, de spécu- 
lation et de cupidité des années de la colonisation expliquent 
assez la prospérité du bordel d'Ahvaz, le Doub, nom que les 
indiens formant les cadres moyens de l'Anglo-Iranian Oil 
Company, avaient imposé. Il s'était installé dans le centre 
commercial de la province, dans la ville où s'épanouissait la 
société pionnière bridée par les contraintes que la Compagnie 
imposait aussi bien à Abadan que sur les champs d'extraction. 
Les commerçants d'Ahvaz font aujourd'hui avec nostalgie le 
compte des maisons et des femmes du quartier réservé, des 
revenus que le commerce en tirait (de 500 millions à un mil- 
liard de riais annuellement selon que les estimations sont 
réservées ou optimistes). Quels furent les motifs réels de la 
fermeture du Doub qu'une décision du gouvernement imposa 
vers 1960, portant un dernier coup à l'influence régionale de 
la ville ? Depuis, la prostitution s'est disséminée dans les 
villes de la province, et fleurit surtout à Abadan et à Masjid-e- 
Soleiman. 

Des fonctions régionales qu'elle avait acquises durant les 
décennies antérieures, Ahvaz ne conserve après 1960 que 
celles de centre du réseau routier et de direction administra- 
tive de la province. Ainsi prennent fin une prééminence na- 
tionale et une prospérité un moment extraordinaire dont le 
cycle entier n'a guère duré plus d'un demi-siçcle, Des facteurs 



200 PAUL VIEILLE 

économiques et politiques sont directement à l'œuvre dans 
la décadence de la ville ; mais si la disparition de la fonction 
de marché national est apparue d'abord redevable à une 
restructuration politique, ce sont surtout des facteurs écono 
miques (diminution des coûts de transport, attraction des 
marchés de consommation) qui prédominent dans l'amenui- 
sement des autres fonctions. Cependant, tandis qu'entre 1950 
et 1960 le visage que la ville d'Ahvaz avait jusque-là s'efface, 
d'autres activités apparaissent au sein de la prospérité de 
l'époque qui amortissent les effets de la crise. 



En 1951 l'industrie pétrolière est nationalisée. En 1954 un 
accord de gestion est passé entre le gouvernement iranien 
et un consortium de sociétés pétrolières. Les revenus du 
pétrole s'élèvent rapidement. Le pays inaugure une politique 
d'industrialisation et de grands travaux d'équipement qui, 
dans l'immédiat, distribuent la richesse par le canal des cré- 
dits d'investissement, des contrats de travaux, des achats et 
des dépenses de salaires de l'Etat. Ahvaz profite de cette 
politique de plusieurs façons. 

Augmentation du nombre des employés de l'Etat et de 
leurs salaires, construction de bâtiments administratifs, ins- 
tallation dans la ville des organismes de gestion des program- 
mes dont le Khuzistan est l'objet : Agence de développe- 
ment du Barrage du Karkhe, Agence de Développement du 
Khuzistan qui, après une phase d'études intensives, donne 
naissance à plusieurs projets (barrage, développement agri- 
cole, culture de la canne à sucre, sucrerie) exécutés sous la 
direction de l'Organisation de l'Eau et de l'Energie du Khu- 
zistan, Bureau de Construction de la route de Khorramshahr 
à Andimeshk. Deux entreprises industrielles importantes, une 
usine de filature et tissage, une usine de fabrication de sucre 
de betterave, s'installent en outre aux abords mêmes de la 
ville. Les entrepreneurs d'Ahvaz sont aussi les premiers à 
profiter dans les années 1950 de la politique, inaugurée en 
1949, de distribution des terres des domaines (Khaleseh) en 
vue de leur mise en culture. Cette distribution est effectuée 
dans des conditions particulièrement intéressantes et ac- 
compagnées de crédits d'équipement ; elle porte sur des 
terres vierges, fertiles, facilement exploitables. La période est 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 201 

propice au développement agricole : durant une dizaine d'an- 
nées le Khuzistan ne connaît pas alors de sécheresse. L'ex- 
ploitation agricole de forme capitaliste se propage rapide- 
ment. 

Les dépenses des établissements nouveaux, salaires, achats 
de marchandises et de services (réparations mécaniques no- 
tamment), l'augmentation du revenu des travailleurs de la 
terre et des exploitants fonciers, déterminent une prospérité 
locale sur laquelle un esprit d'entreprise débridé a tôt fait 
de spéculer. Spéculation d'autant plus intense que des capi- 
taux sont sans emploi en raison de la réorganisation des 
circuits commerciaux et du fait que les secteurs où l'inves- 
tissement apparaît possible ne sont pas nombreux ou n'absor- 
bent pas des sommes très importantes (cas par exemple du 
développement agricole). La demande de terrains à bâtir 
(pour les logements et autres constructions) induite par les 
nouvelles activités, par l'accroissement rapide de la popula- 
tion (5) ont notamment pour effet une intense spéculation 
foncière. D'énormes profits sont accumulés grâce au marché 
des terrains qui joue le rôle d'un instrument de pompage 
des économies et d'accélération de la circulation de la mon- 
naie. De fait, une partie des profits fonciers est, semble-t-il, 
utilisée dans diverses activités et surtout dans la construc- 
tion. Au total, entre 1955 et 1962, la ville connaît une extension 
rapide. Parallèlement, incités par l'accélération générale de 
la demande et par des prix élevés, des capitaux se dirigent 
vers les activités artisanales et industrielles. 

De 1953 à 1959 toutes les branches d'activité existantes 
connaissent une rapide croissance dont l'aspect spéculatif ap- 
paraîtra quelques années plus tard. La moitié des établisse- 
ments de travail du métal, dont l'objet final est en général 
la réparation automobile, a, par exemple, été créée durant 
cette période. De même le nombre de briquetteries nouvelles 
qui ont été construites est plus grand que celles qui existaient 
déjà et leur capactié sans mesure avec ce que l'on avait 
jusque-là. L'investissement industriel n'a pas été que le fait 
d'anciens entrepreneurs locaux ; dans presque toutes les bran- 



(5) Au début de l'année 1963 la ville compte 174 000 habitants (son- 
dage de l'Institut d'Etudes et de Recherches Sociales, Université de 
Tehran), fin 1966 : 206 000 (Recensement général de la population), à com- 
parer avec le chiffre de 120 000 de la fin de 1956. La date du premier rele* 
vé est malheureusement peu favorable à l'observation précise du rythme 
de croissance en regard de la conjoncture économique. 



202 PAUL VIEILLE 

ches des individus nouveaux, d'origine locale ou étrangère à 
la ville, sont venus se mêler aux premiers et il est remar- 
quable que si l'accroissement du nombre des unités de pro- 
duction s'est accompagné d'un changement qualitatif, presque 
toutes les unités créées par des entrepreneurs nouveaux sont 
mieux étudiées, d'un niveau technique plus élevé, plus puis- 
santes que les unités qui existaient déjà, même rénovées. Un 
petit nombre seulement d'entrepreneurs anciens ont su ré- 
former complètement équipements et méthodes. 



La crise économique nationale qui débute vers 1960 et 
se prolonge durant plusieurs années affecte la ville de Ahvaz 
comme l'ensemble des villes du pays. Elle y est particulière- 
ment grave du fait que, dans la période précédente, la pros- 
périté était, plus étroitement qu'ailleurs, liée aux dépenses de 
l'Etat et que certaines circonstances locales viennent réduire 
l'activité économique globale. 

Les principaux facteurs d'aggravation sont les suivants : 

— Fin des dépenses du 2 e plan. Dans le Khuzistan fin des 
grands travaux de recherche et d'étude, fin de la construc- 
tion du barrage de Dez et d'un certain nombre d'usines, 
fin de plusieurs grands travaux publics auxquels s'ajoutent, 
pour Ahvaz, le déplacement du centre principal d'activité 
de l'Organisation de l'Eau et de l'Energie du Khuzistan 
vers Andimeshk et Dezful. 

— Nouvelle politique du personnel des sociétés pétrolières 
qui, vers 1960, décident de se défaire de leurs surplus de 
main-d'œuvre (6). Elles débauchent les ouvriers moyennant 
la remise d'un certain pécule ; outre que la politique nou- 
velle engendre un climat d'insécurité défavorable à la 
dépense, peu d'emplois de base sont offerts ailleurs en 
substitution si bien que les ouvriers débauchés sont re jetés 
vers des activités déjà surchargées (commerce, artisanat 



(6) En fait la politique de compression du personnel des pétroles 
est plus ancienne mais, jusque-là, on s'était contenté d'arrêter l'em- 
bauche et de chercher à recaser ailleurs le personnel en surplus dans 
certains services. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 203 

de réparations, taxis, etc.) dont ils consommaient autrefois 
les services. 

— Sécheresse exceptionnelle du Khuzistan durant plusieurs 
années consécutives (1959-1962). L'activité agricole est ré- 
duite ; elle est par ailleurs handicapée par un investisse- 
ment mécanique désordonné. En 1963 les entrepreneurs 
agricoles ne sont pas en mesure de rembourser les crédits 
auprès des banques ni de payer les redevances dues à 
l'administration des domaines pour les achats de terres. 

— Diminution des ventes iraniennes dans le Golfe Persique. 
Ahvaz avait notamment trouvé à Koweït un marché pour 
ses briquetteries. L'industrialisation des émirats du Golfe, 
le ralentissement de la construction après une phase d'acti- 
vité intense freine désormais l'exportation iranienne au 
surplus gênée par les restrictions imposées à l'importation. 
A partir de cet ensemble d'événements freinateurs le com- 
merce et la production sont touchés. 

L'activité commerciale est d'autant plus atteinte que les 
entrepreneurs spéculant sur la croissance avaient surstocké 
dans la période précédente et se trouvent, en conséquence, 
plongés dans de graves difficultés financières. Le commerce 
de forme « traditionnelle » (le bazar) est particulièrement at- 
teint par la restructuration accélérée du secteur des échan- 
ges, par l'extension des « monopoles » (c'est-à-dire des repré- 
sensations exclusives et des réseaux de vente), par la création 
de « coopératives » d'administrations (qui n'ont de coopéra- 
tives que le nom) détournant une masse importante du 
pouvoir d'achat des salariés de l'Etat, par la contrebande 
qui, sans doute, écoule ses marchandises par l'intermédiaire 
des boutiquiers, mais avec ses propres grossistes et demi- 
grossistes forme un réseau commercial parallèle. 

Dans le secteur de la production la crise réalise une dis- 
crimination semblable. 

Lorsqu'elle éclate, lorsque la demande cesse d'augmenter 
ou diminue, toutes les branches d'activités se trouvent en fait 
disposer d'une capacité de production très élargie par rapport 
à une dizaine d'années plus tôt. Mais toutes les entreprises 
ne sont pas touchées de la même façon. Celles qui possèdent 
un équipement plus moderne, disposent d'une plus grande 
aisance financière sont mieux organisées, concurrencent alors 



204 PAUL VIEILLE 



pro- 



sévèrement les ateliers les plus anciens fournissant des pr< 
duits de moins bonne qualité, ou, tout simplement, des pro- 
duits de modèle périmé (cas par exemple du meuble) dont la 
clientèle se détourne. En 1963 les ateliers les plus modernes 
fonctionnent en général de façon satisfaisante tandis que les 
unités plus anciennes ont une activité réduite ; les premiers 
tendent à éliminer les secondes (cas des établissements de 
travail du métal). Toutefois dans certaines branches les unités 
modernisées dépassent les possibilités du marché et aucune 
d'elles ne travaille à pleine capacité (cas des usines de fabri- 
cation de glace). Un certain nombre d'établissements fonc- 
tionnent à perte. 

A l'époque où Ahvaz fut visitée règne un climat de crise 
générale. Toute l'activité est ralentie. Les entrepreneurs, les 
commerçants, industriels, artisans manquent de liquidités, 
n'ont aucune confiance dans l'avenir. Les banques adoptent 
une politique restrictive du crédit, les usuriers eux-mêmes 
sont circonspects. La banqueroute hante les esprits. De fait 
les créances non honorées sont nombreuses, les individus in- 
solvables disparaissent, le nombre des faillites n'est limité 
que par des arrangements propres au milieu « traditionnel ». 
Les fonctions que la ville tendait à acquérir depuis une dizaine 
d'années sont mises en péril. Les activités que ses habitants 
avaient entreprises ou que l'Etat lui avait attribuées traver- 
sent une conjoncture défavorable. Seule encore une fois l'ad- 
ministration franchit la crise sans heurt ; indifférence dont 
beaucoup de pays, sans doute, ont l'habitude mais qui prend 
tout son relief lorsqu'on la situe au sein du comportement 
administratif, ce que l'on fera plus loin. 

La crise n'est pas due à l'absence de facteurs favorables 
ou à l'épuisement d'une catégorie de facteurs de développe- 
ment. Les potentialités du Khuzistan, telles qu'elles sont 
connues vers 1960 composent un impressionnant tableau. 
Les possibilités agricoles sont immenses. 

Un million d'hectares peuvent être mis en culture, le seul 
barrage du Dez, terminé en 1961, peut irriguer 125 000 hectares 
dont 25 000 seulement sont cultivées en 1963. Or, si la limita- 
tion des programmes des années 1960-1963 légitime le dépla- 
cement du centre de l'activité de développement agricole vers 
le nord de la province, leur mise en œuvre complète favori- 
serait Ahvaz ; la ville est située au point central de la plaine, 
vers elle concourt un réseau routier qui eut autrefois une 
fonction de pénétration commerciale puis politico-adminis- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 205 

trative mais acquerrait avec le développement une fonction 
plus économique ; elle possède d'ailleurs déjà certains élé- 
ments de place d'animation agricole : Faculté et école d'agri 
culture, sièges d'entreprises agricoles de forme capitaliste (7). 
Ahvaz dispose de même d'atouts industriels majeurs que peu 
de villes iraniennes réunissent : électricité, eau, gaz en abon- 
dance, voie ferrée, voie navigable (qui, au prix de quelques 
travaux, peut être utilisée pour le trafic régional : transport 
de matériaux pondéreux locaux (ciment, briques, mine- 
rais, etc.) au travers du Khuzistan et vers le Golfe Persique). 
Certains minerais et matériaux existent à proximité (bauxite, 
argile, etc.) et des produits agricoles (canne à sucre, coton, 
cézame, etc.). Une main-d'œuvre à bon marché est disponible. 
Ces possibilités industrielles locales ont intéressé nombre de 
sociétés iraniennes et étrangères. Des projets ont été étudiés : 
projet de fabrication de polyvinyle et d'engrais chimiques, 
projet d'une usine de pâte à papier et papier, projet de ci- 
menterie couplée avec celle de Doroud, projet de fabrication 
de sacs de jute, projet d'un atelier de décorticage du riz, etc. 

Si les prix à la production des produits locaux étaient 
compétitifs sur le marché international (et il n'y a pas de 
raison inéluctable pour qu'ils ne le soient pas) les industries 
du Khuzistan seraient particulièrement bien placées sur le 
marché du Golfe Persique. En retour le développement local 
pourrait espérer profiter de l'apport de capitaux provenant 
de la même région. L'esprit d'entreprise lui-même ne fait pas 
défaut. La spéculation foncière le montre assez. Tous les élé- 
ments de la croissance apparaissent donc réunis. La crise ne 
peut être imputée à des circonstances naturelles défavorables. 
Les mauvaises conditions atmosphériques mêmes, qui, durant 
quelques années consécutives ont été préjudiciables à l'agri- 
culture, ne pouvaient pas quelque jour manquer d'advenir; 
à défaut de les maîtriser (ce que les barrages devraient per- 
mettre) la société devait y adapter son activité. La sécheresse 
pluri-annuelle rencontrée ne fut au surplus qu'une cause très 
partielle de la crise. 

Celle-ci est donc la conséquence de l'organisation sociale. 
Poursuivons l'examen des effets de cette organisation en 
décrivant les incohérences caractéristiques de l'appareil de 
production et de la construction urbaine. 



(7) P. Vieille, « La société rurale et le développement agricole du 
Khuzistan », in L'Année Sociologique, 3 e série, vol. 16, 1965. 



206 PAUL VIEILLE 



Dans le développement du Khuzistan des années 1953-1963, 
les incohérences de l'appareil de production mis en place sont 
nombreuses et apparentes. On en rencontre à tous les ni- 
veaux : celui des unités de production, celui des branches et 
des secteurs, celui de l'ensemble économique. Les établisse- 
ments industriels construits au cours de la décennie appa- 
raissent fréquemment conçus de façon apparemment peu 
rationnelle. 

Considérons par exemple une unité industrielle parmi les 
plus importantes établie aux environs d'Ahvaz. L'implantation 
dans le Khuzistan d'une grande usine de filature et de tissage 
n'était légitime que si l'unité était complète, si le processus 
industriel pouvait mener de la matière première aux tissus 
imprimés ; elle se situait alors dans une position convenable 
entre les produits utilisés (coton iranien, rayonne étrangère) 
et les marchés de la province et du Golfe Persique. Dès le 
départ cependant deux ateliers importants (blanchiment et 
teinture) manquent qui nécessitent l'expédition des produits 
semi-finis vers l'intérieur du pays pour les dernières opéra- 
tions industrielles. Quelque soit le lieu de vente de la pro- 
duction finale, elle est alors surchargée de frais de transports 
que d'autres unités industrielles ne supportent pas. 

Dans la plupart des établissements industriels la composi- 
tion du personnel apparaît inadaptée aux conditions de la 
production. 

Un aspect particulièrement remarquable est la surcharge 
de personnel de production que l'on rencontre aussi bien 
dans les entreprises privées que dans celles de l'Etat ; elle 
occasionne des charges apparemment contraires à une gestion 
économique. Le personnel d'encadrement des établissements 
est par contre ordinairement insuffisant en nombre et quali- 
fication. Dans les ateliers artisanaux, le patron cumule toutes 
les fonctions de direction et d'encadrement ; comme tous les 
artisans, il est actif mais manque souvent des connaissances 
les plus rudimentaires. Son incapacité est flagrante sur le plan 
financier : il ignore presque toujours les éléments de la comp- 
tabilité financière et se trouve constamment à court de capital 
circulant. Il est, en outre, ordinairement un travailleur qua- 
lifié mais sans plus de connaissances techniques. Dans les 
ateliers moyens et dans les grandes entreprises, le manque 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 207 

de personnel d'encadrement compétent est flagrant, il est par- 
ticulièrement apparent dans la gestion financière. A l'exception 
de quelques établissements, qui ne dépendent du reste pas 
d'entreprises locales, on ne rencontre dans les ateliers 
d'Ahvaz aucun comptable qualifié. La comptabilité des entre- 
prises est tenue par de simples employés non formés à la 
comptabilité industrielle, dont le niveau ne dépasse habituelle- 
ment pas celui du calcul des opérations de caisse. L'encadre- 
ment technique n'est guère plus satisfaisant : les ingénieurs 
sont peu nombreux ; les difficultés techniques demeurent 
irrésolues. C'est notamment le cas de l'industrie de la brique 
dont la matière première locale nécessiterait un traitement 
particulier ;nul technicien compétent n'a pour charge de 
résoudre la difficulté ; chacun procède par tâtonnements, pra- 
tique qui occasionne des pertes considérables et a provoqué 
la faillite d'un établissement important. Les entrepreneurs des 
établissements moyens et grands manquent eux aussi des ca- 
pacités techniques nécessaires à l'exercice de leurs fonctions : 
rassemblement et composition des facteurs de production. 
L'indice le plus patent de leur incapacité se situe à nouveau 
dans le domaine de la gestion financière, aspect de la marche 
des établissements qui devrait leur être le plus familier. 

Considère-t-on l'ensemble de l'investissement industriel 
effectué dans la ville durant la période considérée, son ca- 
ractère majeur est l'inadaptation au marché. On a surinvesti 
dans certaines branches, surtout dans celles qui existaient 
déjà, sans tenir compte des possibilités effectives d'écoule- 
ment de la production. 

C'est le cas de la fabrication de glace, de celle des briques 
et de la réparation mécanique. Cette conduite ne peut tenir 
dans ces branches à l'expérience technique antérieure de l'en- 
trepreneur ou de la main-d'œuvre puisque pratiquement beau- 
coup des établissements nouveaux sont semi ou entièrement 
automatisés, si bien que les qualifications anciennes sont sans 
intérêt. Un cas de surinvestissement de grande envergure 
quoique de nature différente se situe dans le secteur des 
transports. La portée de l'incoordination que l'on y rencontre 
dépasse certes le cadre de la ville d'Ahvaz ; elle est un fait 
national ; mais elle touche particulièrement la capitale du 
Khuzistan qui dispose d'un équipement ferroviaire impres- 
sionnant. Par l'équipement routier, par les tarifs élevés des 
chemins de fer ont été favorisés les transports par camion. 
La route assure dès lors l'ensemble du fret privé entre les 



208 PAUL VIEILLE 

ports de la province et Tehran, les chemins de fer n'achemi- 
nant que les marchandises appartenant à l'Etat. Or l'utilisa- 
tion plus intense des chemins de fer et l'emploi sur d'autres 
itinéraires du parc national de camions eut accéléré la circu- 
lation des produits sur le territoire et activé la création d'un 
marché national. Le Khuzistan aurait profité de cette circons- 
tance : grand nombre de produits y sont plus chers que dans 
d'autres provinces du pays. De même certains surinvestisse- 
ments, en partie motivés par une conjoncture accidentelle 
(cas de la fabrication des briques), eussent été freinés par 
des communications ferroviaires mieux organisées et moins 
coûteuses entre le Khuzistan et d'autres provinces. 

D'autres incohérences affectent l'ensemble économique et 
social ; elles se situent dans les relations entre secteurs tels 
que production industrielle, agriculture, enseignement, équi- 
pement urbain. 

Ainsi, l'enseignement distribué par l'Etat est mal adapté 
aux besoins de la production. Le personnel manuel qualifié 
est rare, il fait défaut dans presque toutes les branches ; 
dans certains corps de métier (maçons, mécaniciens, carros- 
siers automobiles) la pénurie est plus vivement ressentie. 
Les entrepreneurs se disputent les professionnels existants sur 
la place par des taux de salaire en hausse et par des avan- 
tages en nature susceptibles d'attacher le personnel à l'en- 
treprise (logement par exemple). Les ouvriers qualifiés que 
l'on peut trouver ne sont cependant que des ouvriers formés 
sur le tas, expérimentés mais sans formation théorique, 
d'où une difficulté d'adaptation aux changements techniques. 
L'Etat a cherché à répondre aux besoins par la création d'une 
école technique. En fait, la production avait davantage besoin 
d'ouvriers professionnels que de techniciens qui, faute de 
main-d'œuvre qualifiée, ne trouvent personne à encadrer et 
pas d'emploi ; une école professionnelle était plus nécessaire 
qu'une école technique. En outre, dans l'école ouverte, les 
branches d'enseignement ne sont pas adaptées à l'importance 
des branches d'activité dans la ville ; ainsi ne forme-t-on que 
peu d'individus pour le bâtiment et la mécanique automobile, 
pas du tout de carrossiers. Enfin le niveau de la formation 
est très bas ; les élèves sortant ont à peine le niveau requis 
en fin d'école professionnelle, mais leurs prétentions sont au 
niveau du diplôme obtenu. Ils ne trouvent pas en conséquence 
à s'employer. Les besions de l'industrie n'en subsistent pas 
moins et, seule, la Société Nationale Iranienne des Pétroles a 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 209 



été en mesure de créer un enseignement professionnel et 
technique répondant à ses propres besoins. 

La raffinerie de sucre d'Ahvaz met en lumière un autre cas 
d'incoordination : elle ne fonctionne que grâce à la protection 
de l'Etat tant que la production de betterave sucrière n'est 
pas implantée dans le Khuzistan ; six ans après la mise en 
chantier de l'usine, quatre ans après sa mise en marche, la 
culture n'en est qu'à ses premiers essais. 

L'agriculture ne pâtit pas moins que l'industrie de ces dés- 
ordres. Le barrage du Dez est construit mais la société rurale 
n'est pas en mesure, du fait de son organisation, de profiter 
des investissements réalisés ; les champs expérimentaux ne 
sont qu'une exploitation modèle dans une société rurale sous- 
développée. Les achats d'équipements agricoles ont été dés- 
ordonnés, les stations de réparation n'ayant pas été mises en 
place, des pertes considérables sont éprouvées. Les silos à blé 
d'Ahvaz construits il y a d'ailleurs longtemps, sont dispropor- 
tionnés aux quantités de blé qui passent par eux, mais le 
Khuzistan manque d'une minoterie moderne. Enfin le crédit 
agricole n'est pas adapté au rythme de l'agriculture : alors 
que périodes humides et sèches alternent de façon aléatoire, 
les banques, celles de l'Etat même, réclament régulièrement 
aux agriculteurs le payement des annuités des crédits obtenus. 
Le comportement des banques n'est d'ailleurs pas mieux 
assorti aux besoins d'entreprises industrielles en difficulté, 
ainsi les conditions de crédit insuffisantes liées à l'impossibi- 
lité d'une banque de contrôler économiquement et financière- 
ment une entreprise sont un obstacle au renflouement de tel 
grand établissement industriel. 

On pourrait donner maints autres exemples d'incoordina- 
tion entre les institutions et les formes requises par l'activité 
économique. On a mentionné ailleurs l'inadaptation des insti- 
tutions judiciaires ; elle rend impossible le fonctionnement 
effectif des sociétés anonymes ; Ahvaz a connu dans ce do- 
maine quelques scandales majeurs qui, pour longtemps, ren- 
dent impossible l'appel à l'épargne des particuliers. 

Une inadaptation de nature semblable est rencontrée dans 
les relations entre Etat et entrepreneurs. Le premier confie 
des travaux d'entreprises, de génie civil ; en réalité il crée de 
toutes pièces les entreprises avec lesquelles il contracte parce 
qu'il n'en existe pas de l'envergure recherchée. De même il 
avance des fonds d'investissement industriel d'un montant 

14 



210 PAUL VIEILLE 

élevé sans mesure avec les capacités éprouvées des promo- 
teurs. Les contrats passés dans l'une ou l'autre circonstance 
sont d'une précision sans défaut ; les règles sont ensuite scru- 
puleusement appliquées, mais inadaptées à la réalité sociale, 
elles ne sont finalement qu'une formalité inopérante qui au- 
torise l'accaparement légal des fonds d'Etat. Les aspects de 
la conduite des sociétés pétrolières qui ont un effet économi- 
que majeur sur la région sont tout aussi inadaptés aux condi- 
tions locales effectives. 

Dans les années 1960 ces sociétés poursuivent une politi- 
que d'« intégration » c'est-à-dire d'abandon de la concentra- 
tion horizontale qui faisait dépendre d'elles tous les services 
dont la production et le personnel avaient besoin, les consti- 
tuaient en corps pratiquement autonome et explique partiel- 
lement l'absence, durant plusieurs décennies, de tout effet 
d'entraînement de l'activité pétrolière sur la région. L'intégra- 
tion n'est pas exempte de soucis d'économie : on escompte 
que les villes auront désormais à fournir certains services 
autrefois à la charge de la compagnie. Au cours de la recon- 
version, une solution « économique » est aussi arrêtée : les 
sociétés pétrolières ne consentent à traiter qu'avec des entre- 
prises d'une certaine taille, inexistantes sur le marché ; elles 
doivent en conséquence contribuer à la formation d'unité de 
services qui, par la suite utiliseront contre elles les monopoles 
acquis. La conduite est justifiée par le contrôle étendu qu'exi 
gérait l'appel à une multitude de petits entrepreneurs ; mais 
son coût dépasse finalement les prévisions qui l'avaient fait 
choisir. L'intégration est donc programmée dans une société 
irréelle ; la société réelle se charge a posteriori de rappeler 
son existence. Les sociétés pétrolières agissent avec une désin- 
volture semblable à l'égard de la réalité lorsque, dans les 
mêmes années, elles pratiquent une réduction du personnel, 
sans souci des effets économiques globaux, et du recasement 
effectif des individus re jetés qui eurent bientôt dilapidé le 
pécule qu'on leur offrait en dédommagement. 

Les défauts que nous venons de relever au cours de l'exa- 
men de l'ensemble de l'appareil de production et des services 
d'accompagnement sont couverts par deux catégories concep- 
tuelles principales : d'abord incohérences technico-économi- 
ques de l'appareil de production. Elles se situent au niveau 
des unités industrielles, à celui des secteurs d'activité (sur- 
investissement) et à celui des rapports entre branches (incoor- 
dinations) ; ces incohérences trouvent leur origine dans un 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 211 

défaut de programmation au cours de la construction d'un 
appareil économique en large mesure nouveau. On peut en 
rapprocher l'incohérence temporelle des incitations au déve- 
loppement économique, la succession de périodes de dépenses 
(début des plans) et de restrictions ( fin des plans) qui ne 
pouvaient que produire la succession d'une période de ma- 
rasme à une période de prospérité. Désarticulation ensuite 
entre la nature des impulsions économiques et le milieu social 
au sein duquel elles sont données : inadaptation de la taille 
et de la qualité technico-économique des équipements et des 
unités de production aux capacités d'absorbtion effectives de 
la société en l'absence ou en dépit d'efforts tendant à modifier 
le milieu d'accueil (manque de qualification de la main-d'œu- 
vre et des entrepreneurs, inefficacité des mesures prises pour 
le résorber, inadaptation des institutions juridiques, etc.). Afin 
d'éviter cette désarticulation, deux solutions étaient possibles. 
Ou bien l'on considérait la nature des impulsions économi- 
ques comme fixée. Il convenait alors de concentrer une grande 
part des moyens (financiers, techniques organisationnels etc.) 
dont on disposait dans une province du pays de manière à 
provoquer une destablisation de la société « traditionnelle », 
sa transformation en société pionnière ; la province choisie 
pouvait alors devenir, dans un second temps un pôle de dé- 
veloppement pour le pays. Le Khuzistan eut été une région 
favorable à une telle expérience en raison de ses potentialités, 
de sa population relativement faible et partiellement accul- 
tarée. Ou, au contraire, on désirait partir de la société ira- 
nienne actuelle ,parvenir à un stade développé en utilisant 
ses propres forces de travail d'innovation et d'adoption de 
techniques nouvelles. Il convenait alors de disperser l'aide à 
l'investissement, de la distribuer et de l'adapter à la multitude 
des petits et moyens producteurs des secteurs primaires et 
secondaires de l'assortir d'une aide technique étendue et de 
favoriser des travaux d'aménagement à la mesure de la société 
considérée. 

Une solution mixte a été adoptée ; de grands investisse- 
ments ont été éparpillés sur l'ensemble du pays et l'on a ainsi 
manqué aussi bien la constitution d'une société pionnière 
que la transformation plus lente de la société toute entière. 
Dans chacun des deux cas, les villes, en tant que centres 
d'échange d'information, d'animation des pays environnants 
devaient être l'objet d'efforts particuliers et spécifiques. La 
solution choisie pour le développement urbain révèle en réa- 



212 PAUL VIEILLE 

lité une désarticulation analogue à celle rencontrée dans le 
domaine du développement de l'appareil économique. 



Le développement de la ville d'Ahvaz est handicapé par 
des conditions climatiques extrêmement défavorables : cha- 
leurs torides de l'été, forte humidité, vents de sable. L'été est 
la morte saison, tous ceux qui en ont la possibilité depuis 
les travailleurs saisonniers jusqu'aux entrepreneurs, fuient la 
ville cherchant sur le plateau des températures plus clé- 
mentes. A cette époque la production et la consommation 
diminuent, les loyers tendent à baisser, contrairement à ce 
que l'on observe ailleurs dans le pays. La dureté du climat 
est un obstacle à la fixation des habitants. Ahvaz est une 
ville où l'on vient tenter la fortune mais que l'on souhaite 
quitter aussitôt que possible. Entrepreneurs, commerçants, 
cadres surtout, artisans et ouvriers à un moindre degré 
placent tout ou partie de leur épargne hors de la ville ; beau- 
coup, notamment, font construire dans leur ville d'origine où 
à Tehran où ils espèrent se fixer plus tard. Ce flux centrifuge 
n'est que légèrement compensé par l'attraction qu'Ahvaz 
exerce sur les petits et moyens propriétaires, sur les petits 
commerçants de la région qui tendent à venir s'établir dans 
la capitale provinciale et par les dépenses des touristes qui, 
durant l'hiver, fréquentent une contrée qui ignore les froids 
rigoureux du plateau, mais préfèrent Abadan à la capitale 
provinciale. Au temps de la prospérité commerciale de la 
ville, lorsque les capitaux extérieurs y affluaient, l'exporta- 
tion d'une partie des profits vers le reste du pays n'était guère 
préjudiciable à l'économie locale. Il n'en est pas de même 
au moment où la ville voit fuir ses capitaux commerciaux, où, 
à la recherche de nouvelles activités, elle n'a encore que peu 
de biens et services à exporter ; elle tend à s'appauvrir, les 
effets induits des investissements manquent de se produire 
sur place. La tâche majeure que l'urbanisme d'Ahvaz devait 
s'assigner dans la perspective d'un aménagement servant au 
développement régional était donc de fixer la population et 
plus spécialement les individus nécessaires à la croissance de 
la production, de donner aux formes et à l'équipement urbain 
des caractères susceptibles de combattre les etfets néfastes 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 213 

du climat. Il devait en outre équilibrer d'une certaine façon le 
développement des services urbains et le développement éco- 
nomique de manière à ce que la population soit en mesure 
de payer les services qu'on lui offrait. 

Ahvaz, ville neuve, est construite et continue à être cons- 
truite selon des modes « traditionnels » ; les maisons, ne com- 
portant en général qu'un niveau, sont à plan fermé ou semi- 
fermé : la cour sur laquelle donnent les pièces d'habitation 
est entourée de bâtiments ou de murs. Le modèle est deux 
fois infonctionnel. Il est conçu pour une occupation unifami- 
liale alors que d'ordinaire les ménages s'entassent dans les 
constructions. Il fragmente les espaces libres, empêche l'air 
de circuler, emmagasine la chaleur dans une ville qui, en 
raison d'une nappe d'eau peu profonde, n'a pas, contre les 
hautes températures, la ressource des sous-sols et des caves 
fraîches dont disposent la plupart des villes iraniennes. Deux 
secteurs urbains font exception à la règle de ce mode archi- 
tectural : les quartiers pavillonnaires construits pour les ca- 
dres des chemins de fer et des sociétés pétrolières. La forme 
convient aux conditions climatiques, elle aurait pu être éten- 
due et adaptée à des catégories de revenus moins élevés. 
Ahvaz en outre n'a pratiquement pas d'espace vert public. 
Aux exceptions près des deux secteurs que l'on vient de men- 
tionner et que quelques autres de moindre importance, elle 
n'a pas d'espace vert. L'arbre fait partie du paysage quotidien 
de moins d'un habitant sur quatre. Les avenues et les rues, 
en dehors du quartier administratif sont rarement plantées. 
En raison de l'étalement de l'habitat en surface, d'un plan 
voyer en quadrillage, la ville possède une énorme voierie 
(203 km - 223 ha) en partie inutile pour la circulation ; mais, 
pour des raisons d'hygiène au moins (diminution des pous- 
sières, etc.) il convient de l'asphalter entièrement. En 1963 
la moite est couverte ; l'achèvement du travail coûterait trois 
ans du budget municipal, l'entretien du tout un quart de ce 
budget. Le coût de construction s'élève à 15 630 riais par 
ménage et par an, celui de l'entretien à 446 riais. Malgré l'ex- 
tension de la voierie, la circulation urbaine est mal assurée. 
Au cours des années récentes, la ville a poussé par îlots tous 
trop petits pour permettre l'existence d'un équipement en 
points de vente et de services suffisant pour leur population 
résidentielle, disposés les uns par rapport aux autres de telle 
façon qu'un équipement commun à plusieurs d'entre eux n'a 
pas tendu à se créer, Presque tous sont donc attirés par le 



214 PAUL VIEILLE 

centre urbain où s'accumulent boutiques et établissements 
de services ; mais ils lui sont mal raccordés. Les détours et 
goulots d'étranglement sont nombreux ; un réseau de trans- 
ports en commun n'existe pas, il serait d'ailleurs difficile- 
ment rentable. 

Sub-désertique, l'Iran manque d'eau. Comment les besoins 
des habitants et de la ville d'Ahvaz, baignée par l'un des 
plus beaux fleuves du pays sont-ils couverts ? En 1963 l'ali- 
mentation est assurée par sept réseaux privés ; deux fau- 
bourgs populeux sont ravitaillés par camions citernes. Quatre 
des réseaux privés, couvrant 90 °/o de la population urbaine 
desservie, délivrent l'eau du fleuve sans autre traitement 
qu'une simple décantation. Sommairement filtrée pour la 
consommation par une partie des ménages elle est une source 
d'infection et d'épidémies. Les profits d'exploitation des qua 
tre distributeurs sont considérables. Parmi les autres réseaux 
deux, appartenant à un même industriel, ont été créés avec 
l'appui financier d'organismes para-étatiques, ils permettent 
aussi de substantiels profits. Les quatre premiers réseaux se- 
ront remplacés par le Service Municipal des Eaux. L'investis- 
sement correspondant à la nouvelle usine et à ses canalisa- 
tions est réalisé par l'Organisation du Plan. La municipalité 
est supposée rembourser par annuités la moitié des frais 
engagés. Le plan d'équipement étudié en 1956 n'a pas prévu 
l'alimentation de secteurs urbains construits depuis dont les 
deux faubourgs mentionnés un peu plus haut, soit au total 
environ 25 % de la population urbaine. Aucune autorité ne se 
soucie de cette circonstance ; aucune, non plus, n'a effectué 
de prévision quant au coût de la vente du service aux consom- 
mateurs. Les deux choses sont évidemment liées, l'extension 
du réseau permettrait de réduire la charge supportée par 
chaque habitant. A ce propos notons encore que l'une des 
usines privées modernes, construite avec l'aide des sociétés 
pétrolières, fut mise en chantier peu avant l'usine municipale, 
alors que ce dernier projet était déjà connu. La coordination 
eut été profitable à la collectivité urbaine. 

Pour le Khuzistan et Ahvaz les conditions de la distribution 
électrique ont été complètement transformées dans les années 
1960-1963. Un réseau moderne a été construit, les anciennes 
usines électriques fermées ou reprises en main par l'Organi- 
sation de l'Eau et de l'Electricité du Khuzistan. Prochaine- 
ment l'électricité sera produite par la centrale électrique du 
barrage du Dez. De grandes quantités d'énergie seront dispo- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 215 

nibles. Un nouveau système de tarification a été adopté. Il 
paraît peu adapté à la population de la province et de sa 
capitale. Il tient compte de trois facteurs : de la « demande » 
dont la prise en considération convient à une société où la 
consommation est élastique (le coût unitaire diminue lorsque 
la consommation croît), qui suppose un calcul économique 
dont les populations n'ont pas l'habitude, de la consommation 
antérieure alors que la vie économique est très marquée par 
les saisons, et d'un minimum de consommation supérieur à 
la consommation effective de 60 % des ménages d'Ahvaz. 
Finalement le prix effectivement payé est, pour une part 
importante de la population, la plus pauvre, exorbitant. Les 
entrepreneurs industriels et agricoles ne sont pas davantage 
favorisés. Un grand nombre d'établissements, de fondation 
récente même, trouvent plus avantageux de disposer de leurs 
propres générateurs, d'autres renoncent à s'installer en raison 
du coût de l'énergie. On songe cependant, en 1963, à réétudier 
les tarifs. 

Les eaux usées sont évacuées par des moyens de fortune. 
Sur une partie importante du périmètre urbain elles s'écou- 
lent en surface le long du système voyer selon la pente na- 
turelle. Elles s'accumulent dans les creux de terrain, sont 
utilisées sans traitement pour l'irrigation maraîchères, réali- 
sant ainsi un cycle d'infection propice à la propagation d'affec- 
tions intestinales et urinaires. La construction d'un réseau 
d'égouts modernes et d'une usine d'épuration suppose un 
investissement équivalent à quatre années du budget muni- 
cipal. 

Dans bien d'autres domaines encore, on constate l'insuffi- 
sance de l'équipement urbain : équipement hôtelier, équipe- 
ment sportif (actuellement à peu près au tiers de ce qu'exi- 
geraient les normes minima, habituellement reçues), équipe- 
ment téléphonique ( 1 appareil pour 60 habitants), équipement 
de loisir (25 places de cinéma pour 1 000 habitants). Les 
efforts en vue de fixer dans la ville les cadres humains néces- 
saires au développement ont été très partiels. Certains établis- 
sements ont créé des quartiers résidentiels propres à leur 
personnel dirigeant et des institutions de loisir réservées. Ces 
réalisations mêmes accroissent sur le plan local un besoin 
que l'ensemble des cadres ne peut, en raison de l'organisation 
sociale globale que ressentir ; leurs limites sont un frein à 
l'extension du progrès économique. Il n'existe pas, en dehors 
des cas mentionnés, de quartier résidentiel aisé, ou, plus 



216 PAUL VIEILLE 

exactement, les tendances spontanées à la différenciation du 
tissu urbain n'ont pas été favorisées. On peut d'ailleurs esti 
mer que les réalisations partielles ont été un handicap écono- 
mique à une solution d'ensemble. Il en est de même pour 
les loisirs. Des institutions fermées satisfont une partie des 
cadres de la ville. Les autres cadres n'ont que la ressource 
d'établissements socialement non ou peu différenciés qui ne 
sauraient répondre à leurs aspirations. Une réalisation d'ail- 
leurs souhaitée, qui eut contribué à fixer les cadres eut été 
la création dans le voisinage d'Ahvaz une zone d'estivage, re- 
traite saisonnière ou de fin de semaine pour les individus et 
leur familles. Diverses solutions ont été envisagées, aucune n'a 
été soigneusement mise à l'étude. 

Quelqu'aspect de l'aménagement urbain que l'on considère 
dans la perspective d'un aménagement répondant aux besoins 
collectifs apparaissent des incohérences et des carences. Il en 
est ainsi de la construction de la ville : mode architectural, 
plan voyer, caractères, disposition et rapports des secteurs 
urbains et de l'équipement collectif : eau, électricité, évacua- 
tion des eaux usées, etc. Une contradiction générale est en 
outre rencontrée entre développement économique et équipe- 
ment urbain ou entre développement des industries de pro- 
duction qui enrichissent la ville et activités qui la desservent. 
Deux solutions de l'aménagement urbain pouvaient en effet 
être suivies : aménagement accéléré profitant de gros inves- 
tissements en provenance de l'extérieur, aménagement plus 
lent et comptant davantage sur les ressources locales. La 
cohérence du développement de la société urbaine demandait 
qu'il y eut correspondance entre progrès économique et amé- 
nagement urbain. 

En fait, face à un développement incohérent des activités 
de production qui n'a pas permis un relèvement rapide du 
revenu moyen de la population urbaine, ont été choisies des 
solutions d'aménagement coûteuses soit par le prix de leur 
création (eau, électricité, égouts) soit, par les dépenses qu'en- 
traîne leur inadaptation (asphaltage d'une voierie excéden- 
taire, création d'un réseau de communications entre secteurs 
urbains dispersés). Les travaux effectués jusqu'ici mais im- 
payés, les projets existants et les créations non encore en- 
visagées mais nécessaires, relatifs seulement à la distribution 
de l'eau, à la voierie et aux égouts correspondent au minimum 
à dix années du montant total du budget municipal de 1962. 
Or ce budget n'équilibre guère plus que les dépenses de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 217 

fonctionnement. Resterait encore à prévoir l'entretien des 
équipements nouveaux, à satisfaire les besoins de la popula- 
tion qui s'ajoutera durant les prochaines années à la popu- 
lation présente, à répondre à des nécessités moins urgentes 
telles que plantation d'arbres, création de parcs, construc- 
tion d'un réseau d'eau pour la consommation non personnelle 
qui amélioreraient considérablement les conditions d'exis- 
tence dans la ville. 

Dans le cadre d'un développement économique lent d'au- 
tres solutions pouvaient être trouvées : amélioration du sys- 
tème existant de distribution de l'eau ou généralisation du 
filtrage individuel, construction d'un réseau d'égouts som- 
maire mais satisfaisant, arrosage méthodique d'une voirie 
construite plus simplement, efforts pour résorber par la crois- 
sance nouvelle les difficultés résultant de la répartition anté- 
rieure des secteurs urbains, par exemple. Une plus grande 
partie des travaux d'équipement eut alors pu être effectuée 
par des moyens locaux (matériaux, main-d'œuvre), limitant les 
achats de la ville à l'extérieur. Un système de taxe d'équipe- 
ment acquittable en nature ou en argent, complétant le sys- 
tème, eut en outre permis à chacun de participer selon ses 
moyens à la tâche collective. 

L'inadaptation de l'équipement collectif au développement 
économique apparaît encore dans le fait que l'équipement 
urbain semble ignorer les besoins des établissements de 
production. 

Des quantités importantes d'énergie sont certes mises à 
la disposition du secteur secondaire par le barrage de Dez et 
le nouveau réseau d'électrification. Les tarifs appliqués, qui 
devraient constituer un facteur d'attraction des entrepre- 
neurs vers une région jusqu'ici délaissée, apparaissent peu 
favorables. Par ailleurs aucune réalisation, aucun projet ne 
tendent à mettre en valeur les autres facteurs locaux (eau, 
gaz) propices à l'industrialisation. On remarque, en outre, 
l'absence de zone industrielle qui eut été un atout de déve- 
loppement considérable (elle ne sera mise à l'étude qu'en 
1965). 

La désarticulation urbaine est universelle ; on la retrouve 
dans tous les aspects de l'organisation matérielle de la ville : 
fragmentation de l'espace urbain, répartition de l'équipement 
oubliant certains secteurs, relation entre l'équipement et la 
différenciation sociale liée au type de développement écono- 
mique choisi, organisation des services collectifs (création 



218 PAUL VIEILLE 

incoordonnée d'établissements parallèles, etc.), relation entre 
équipement et développement de la société. L'incoordination 
est aussi généralisée dans le domaine de l'aménagement ur- 
bain que dans celui de l'équipement industriel. La ville s'ac- 
complit par création parcellaires juxtaposées, reliées par 
hasard. La poésie ne manque pas à l'hétéroclite assemblage 
qu'elle offre au regard ni l'ironie au titre proposé par le mot 
d'ordre de la période considérée : « développement intégré ». 

Mais pourquoi cette distance entre le discours et les actes, 
pourquoi cette incohérence généralisée ? Est-ce un fait de 
retard des connaissances et des capacités organisationnelles 
par rapport aux besoins collectifs et aux moyens technico- 
économiques nécessaires à la satisfaction des besoins ? Cette 
explication habituelle, suppose une désarticulation sociale, 
si bien que nous sommes, de toutes façons, conduits à nous 
demander comment les rapports sociaux globaux produisent 
l'incohérence du développement. 

Identifions tout d'abord la source fondamentale de la 
désarticulation. La catégorisation précédemment proposée 
des défauts de l'appareil de production demeure valable pour 
l'équipement urbain : d'un côté des incohérences relatives à 
la programmation des investissements, de l'autre des désarti 
culations entre la nature des impulsions économiques et le 
milieu social qui les reçoit. En fait, les premières peuvent 
être génétiquement ramenées aux secondes puisque la ratio- 
nalité programmatrice est la condition de l'efficacité d'un ap- 
pareil économique du type de celui mis en place ; la société, 
dans son ensemble n'a pas su parvenir à assurer la cohérence 
des instruments technico-économiques qu'elle adoptait. Nous 
devons donc nous demander pourquoi la société iranienne a 
employé des moyens qu'elle ne maîtrisait pas et n'a pas su 
maîtriser, qui étaient inadaptées à la fois à ses capacités de 
maniement et à ses possibilités d'utilisation. Se poser cette 
question c'est, avant tout, se demander qui a décidé des 
moyens et dans quelles conditions. L'Etat a été le promoteur 
principal du développement : il a financé les projets, les étu- 
des, les réalisations d'envergure (barrages, zones pilotes, ré- 
seau d'irrigation, équipement urbain, etc.), il a procuré une 
proportion considérable des crédits d'investissement à la plu 
part des entreprises industrielles importantes, il contrôle la 
plus grande activité de la province, celle de la production 
pétrolière. Le problème est donc d'abord celui de la politique 
économique de l'Etat. 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 219 

Contrairement à la période Mossadeghiste durant laquelle 
l'objectif est la construction d'une économie auto-centrée, 
c'est-à-dire structurée par et structurant l'ensemble des res- 
sources, des capacités et des besoins de la société iranienne, 
à partir du Coup d'Etat de 1953, la Restauration poursuit 
l'intégration au marché mondial. L'économie iranienne de- 
vient un appendice des économies dominantes : la production 
de pétrole est commandée par la demande des centres de 
domination mondiale, la demande iranienne de biens manu- 
facturés de consommation et d'investissement déterminée par 
la production des pôles industriels occidentaux. La désarticu- 
lation générale observée à Ahvaz n'a pas d'autre origine que 
la restructuration de l'économie iranienne sur les économies 
dominantes. Mais, comment cette désarticulation s'impose-t- 
elle ? La question doit être posée puisque les instruments de 
développement et d'équipement proposés étant inadaptés à la 
société locale (et à la société nationale), ne peuvent être uti- 
lisés par elle et, en conséquence, ne peuvent être utiles à la 
satisfaction des besoins et au développement attendu ; ils 
ne peuvent donc être désirés. La contradiction implique une 
contrainte. Quelles est sa nature ? Le problème est celui de 
l'organisation de la société iranienne, des institutions relais 
entre l'intégration au marché mondial et une société inadaptée 
à cette intégration, bouleversée par elle. Nous l'aborderons 
par l'analyse de l'échiquier de la société urbaine et de ses 
relations avec le pouvoir. 



Les mécanismes globaux sont immédiatement lisibles ; 
mais ils le sont plus ou moins facilement. Les sociétés orien- 
tales (ou, plus généralement, « sous-développées ») opposent à 
l'observation une plus grande opacité que les sociétés occi- 
dentales. Elles sont en effet politiquement plus complexes, 
ou, plus exactement peut-être, plus politiques. Elles sont 
moins orientées vers la production que vers la domination des 
hommes et l'accaparement du revenu. Aussi le discours n'est-il 
pas dirigé vers l'expression de la réalité. Il n'est pas, ne cher- 
che pas à être expression de l'activité ; il est lui-même activité, 
politique. Dans ces conditions le déchiffrement des rapports 
sociaux est beaucoup plus malaisé que dans une société où 



220 PAUL VIEILLE 






le discours possède davantage de transparence. En raison de 
ces difficultés, le petit univers d'une ville de province est 
plus facilement analysable que l'ensemble national dont il 
représente le microcosme. Les données effectives du jeu sont 
plus simples et plus accessibles, les acteurs commodément 
dénombrables, les résultats de l'activité clairement discer- 
nables. 

La vie urbaine d'Ahvaz est dominée par l'administration, 
c'est-à-dire par l'ensemble des représentants locaux du pou- 
voir central. C'est le premier constat, le fait social le plus 
apparent. Grossier, il convient de l'élucider et l'objet des 
pages qui viennent est de chercher à définir au travers de 
l'analyse des rapports de l'administration et de la société lo- 
cale, l'étendue de sa puissance, ses objectifs, ses modes 
d'action, la base de son pouvoir, sa composition et les rela- 
tions entre ses différentes parties. Considérons tout d'abord 
l'organisation interne de l'administration. 

Tous les établissements d'Etat ou para-étatiques sont sur- 
chargés de personnel ; cela est surtout apparent pour ceux 
des établissements qui avaient grossi lorsque la ville était un 
port et un terminus ferroviaire importants et qui ont conservé 
de cette époque personnel et installations (les chemins de fer 
emploient un millier de personnes malgré une activité réduite, 
les douanes, plusieurs centaines pour recevoir un tonnage in- 
signifiant et s'occuper de magasins où sont entreposées les 
prises de contrebande et marchandises non réclamées). 

Les établissements d'Etat, surtout les plus grands d'entre 
eux, tendent à vivre de façon autonome. Beaucoup ont leur 
propre atelier de réparation mécanique, leur propre généra- 
teur d'électricité. La tendance est plus accentuée encore dans 
le domaine des loisirs et de la consommation des fonction- 
naires. Elle y est marquée par trois genres principaux de 
réalisations : quartier résidentiel propre aux employés de 
chaque établissement, souvent situé dans son voisinage, par- 
fois construit de manière somptueuse, sans rapport avec ce 
que pourraient attendre des individus de même qualification 
employés par le secteur privé, magasins d'achat (dits coopé- 
ratifs) réservés aux employés et mettant à leur disposition 
la plupart des produits de consommation à des conditions 
avantageuses tant en raison de la suppression des intermé- 
diaires que des facilités accordées (détaxes douanières no- 
tamment), club de loisirs d'accès fermé, où se retrouvent, 
plusieurs soirs par semaine, les membres des établissements 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 221 

et leurs invités pour des jeux de hasard et d'argent, que l'on 
peut opposer aux cafés, lieux de rencontre habituels des 
catégories inférieures et moyennes de la population. Plusieurs 
établissements disposent, en outre, de leur propre équipement 
hospitalier. Les fonctionnaires, sans distinction de l'organisme 
auquel ils appartiennent, jouissent d'autres avantages encore. 
Relevons-en deux. Le « quartier adminstratif » où sont éta- 
blies les administrations et les résidences d'une partie de leur 
personnel est le plus beau et le mieux entretenu de la ville 
quoique le moins dense. Il fut spécialement construit pour 
l'installation de l'administration. Dans ce secteur urbain, 
l'Etat a distribué à ses fonctionnaires des terrains domaniaux 
à des prix dérisoires. Il a ainsi permis soit des profits élevés 
soit l'usage gracieux d'emplacements recherchés aux dépens 
de la collectivité locale qui a créé et entretient les valeurs 
foncières. 

Les employés de l'Etat forment une catégorie pléthorique 
et privilégiée. Ils jouissent d'un équipement mis en place 
pour eux par l'autorité publique et de certains autres avan- 
tages qu'ils ne doivent qu'à leur statut. Ils sont séparés en 
même temps que privilégiés, les services qui leur sont accor- 
dés les ségrègent de la société locale. Par ailleurs ils sont 
divisés entre eux selon les organismes auxquels ils appartien- 
nent. Ainsi sont constitués des corps auto-suffisants isolés 
non seulement du public mais aussi les uns des autres. Que 
signifie cette organisation ? Voyons les justifications. L'orga- 
nisation de chaque établissement en unité conçue pour vivre 
isolément est légitimée par le sous-développement de la so- 
ciété locale, les avantages donnés aux employés de l'Etat par 
le souci de les retenir dans une ville peu accueillante. Si 
l'on met à part le fait que l'équipement privé de fractions 
urbaines freine l'équipement de l'ensemble, le premier argu- 
ment était, d'une certaine façon, pertinent il y a quelques 
décennies au moment de la création des établissements ; les 
progrès réalisés depuis par la société locale dans certains 
secteurs au moins le rendent caduc et il ne fait, désormais, 
que souligner l'isolement des services administratifs. L'un 
et l'autre arguments ne donnent pas d'explication satisfai- 
sante de la fragmentation des équipements : des installations 
communes aux différents départements administratifs eussent 
coûté moins cher, eussent été plus animées et plus attrayan- 
tes. Par ailleurs l'un et l'autre sont fondés sur le postulat de 
la nécessité d'une distance entre administration et adminis- 



222 PAUL VIEILLE 

très. Le problème est alors de connaître l'objet de l'écart 
institué. Envisageons les relations de l'administration, son 
action sur les groupements et catégories sociales de la ville. 



C'est d'abord au plan des groupements ethniques que 
s'exerce le jeu de l'administration. Ahvaz est une ville jeune 
formée de populations d'origines dispersées. L'écologie ur- 
baine est profondément marquée par les ségrégations ethni- 
ques. 

La plus apparente, la plus nette est la séparation entre 
Arabes et Persans (de façon méprisante appelés ajami) qui 
s'opposent en grands secteurs exclusifs, aux paysages diffé- 
renciées (secteurs arabes pauvres, mal entretenus, aux rues 
non asphaltées etc.) au point que la ville apparaît formée 
de deux populations étrangères et sans contact. Entre ethnies 
persanes les oppositions sont moins visibles, les imbrications 
résidentielles plus fréquentes ; les ségrégations n'existent que 
comme tendance, se font par petits quartiers, par rues, par 
groupes de voisinages ; il en est ainsi entre Bakhtiaris, Shush- 
tari, Isfahanais, Sabéens, Juifs, etc. Les ségrégations se pour- 
suivent sur le plan des professions ; elles sont ici le produit 
de l'histoire des corps de métiers (les premiers artisans de 
tel métier appartenaient à telle ethnie, elle en a fait un 
secteur réservé), des caractères culturels de la population 
d'origine (aptitude au commerce par exemple), de la sélection 
des immigrants (ils disposaient d'un certain capital ou en 
étaient dépourvus), etc. Il en résulte un certain nombre de 
propensions plus ou moins accentuées à la correspondance 
entre origine et profession. Ainsi les commerçants et, plus 
spécialement les épiciers, les marchands de tissus et de mer- 
cerie, les tenanciers de cafés et d'hôtels, et, parmi les arti- 
sans, les forgerons, les menuisiers et les ébénistes sont da- 
vantage Isfahanais d'origine (mais il conviendrait encore de 
distinguer dans la région d'Isfahan trois ou quatre origines 
bien distinctes : Isfahan même, Sedeh, Nadjafabad...). Par 
contre les horlogers, les tenanciers de bains, les marchands 
et réparateurs de pneus, les maçons, les charpentiers en fer, 
les fabricants de carrelage proviennent de Shushtar et de 
Dezful. Les administrations (certaines d'entre elles au moins 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 223 

comme le Ministère des Finances), la municipalité et le 
conseil municipal sont aux mains de réseaux d'affinités pro- 
venant de ces deux dernières villes. Les ouvriers non quali- 
fiés, dans leur majorité, en proviendraient aussi. Les bou- 
langers sont de Shahré-Kord ; le petit groupe de Sabéens est 
spécialisé dans le travail de l'argent et les Juifs dans la 
pharmacie. Ces spécialisations impliquent des relations éco- 
nomiques entre individus d'origines différentes ; entre Ara- 
bes et Persans elles sont moins intenses, des commerçants 
arabes, d'alimentation surtout, desservant leur ethnie. Par 
ailleurs les Arabes comptent peu d'artisans mais occupent 
certaines activités telles que le commerce des moutons, le 
lavage des voitures et tiennent de larges secteurs de la contre- 
bande dont les chefs toutefois sont Persans. Prolongeant les 
spécialisations professionnelles, et en expliquant en partie la 
genèse, la relation patron-employé est fréquemment une rela- 
tion entre individus de même origine. 

Les groupements ethniques s'isolent par les institutions. 
L'endogamie est presque universelle comme tendance mais 
catégorique chez les Arabes, les Bakhtiaris, les Juifs et les 
Sabéens, cette dernière communauté ne comptant guère plus 
d'un millier d'individus. L'organisation clanique est encore 
vivante chez les Arabes et les Bakhtiaris. Chaque groupement 
a ses propres tropismes sociaux, chacun conserve des attaches 
dans son milieu d'origine ; les Bakhtiaris par exemple, peu 
nombreux à Ahvaz, gardent d'étroites relations avec leur tribu 
nomadisant sur les franges du Khuzistan, ils s'y marient fré- 
quemment. Les divisions religieuses recoupent celles de l'ori- 
gine : minorités religieuses, majorité shî'ite fractionnée selon 
les lignes du clivage ethnique en groupements fréquentant des 
mosquées spécifiques, conduits par des prêtres de même ori- 
gine que les fidèles. La fréquentation des cafés, la langue 
(arabe, persan d'Isfahan, persan lôr, etc.), les traits culturels 
séparent encore les individus de souches différentes. Ainsi 
l'âpreté individualiste au gain des urbains s'oppose à la géné- 
rosité arabe et à la solidarité économique des Bakhtiaris, la 
fierté des gens des tribus contraste avec la servilité des gens 
des villes, la dignité de la femme Bakhtiari s'oppose à la 
passivité habituelle de la femme des autres milieux ethni- 
ques. Le niveau des besoins ressentis est moins élevé chez les 
Arabes que parmi les autres populations. 

La vie d'Ahvaz apparaît faite de conflits entre groupements 
ethniques. L'honnêteté, la franchise, la solidarité n'ont cours 



224 PAUL VIEILLE 

qu'au sein des groupements ; les relations économiques et 
sociales sont toujours difficiles entre personnes d'origines 
différentes. Les divisions ethniques sont plus puissantes mê- 
mes que l'identité des intérêts économiques ; ainsi dans ceux 
des corps de métiers composés d'éléments d'origines diffé- 
rentes, la constitution des corporations est impossible. 

Parfois au contraire, les conflits d'intérêts collectifs ont 
une coloration ethnique : les commerçants et entrepreneurs 
isfahanais accusent les employés du fisc shushtari de conspi- 
rer leur pertes, les Arabes se sentent dépossédés par des 
immigrés persans d'une terre sur laquelle ils estiment avoir 
des droits et délaissés par une administration persane. 

Dans les conditions où la population d'Ahvaz s'est formée, 
de telles tensions entre ethnies sont sans doute inévitables ; 
elles sont toutefois entretenues par le pouvoir qui les utilise. 
La pratique est ancienne, l'influence britannique dans le 
Khuzistan n'avait pas manqué de la mettre à profit. La poli- 
tique poursuivie à l'égard de la minorité arabe est remar- 
quable. 

Après avoir démantelé le pouvoir de Cheikh-Khazal, « Chah 
de l'Arabestan » et allié des Anglais, le pouvoir a favorisé la 
montée dans la province de nouvelles chefferies. A Ahvaz 
même il a fait la carrière de quelques nouveaux notables, 
facilité leur enrichissement et établi leur influence en les 
reconnaissant comme intermédiaire entre la minorité et la 
puissance publique. Le cheikh actuel des clans arabes d'Ahvaz, 
par ailleurs fort riche, est, malgré ses prétentions à une 
autorité tribale héréditaire, un homme nouveau qui débuta 
comme employé aux chemins de fer. Il est l'obligé du pou- 
voir : il tient son autorité d'être reconnu comme représentant 
du groupement arabe et sa fortune de quelques opérations 
foncières favorisées par l'Administration des Domaines. En 
contrepartie on attend de lui qu'il tienne les masses de son 
ethnie, les fasse participer aux manifestations favorables au 
pouvoir, et voter convenablement. Les individus de la mino- 
rité arabe n'ont d'autre recours que lui en face de l'adminis- 
tration. Celle-ci est entièrement persane ; mieux, elle est re- 
crutée dans la population persane de la région qui ajoute au 
mépris et à l'opposition séculaires aux Arabes une jalousie 
provinciale pour les Persans du plateau. Le pouvoir tolère la 
monopolisation de l'administration par un groupement d'ori- 
gine. Les Arabes menacent les Persans qui les haïssent, les 
Persans autochtones refusent toute entente avec les Persans 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 225 

immigrés aussi bien qu'avec les Arabes. Magnifique occasion 
d'exercice de la puissance, car aucune décision administrative 
ne peut dans ces conditions intervenir sur la base de rap- 
ports individuels, bureaucratiques, chacune doit être réglée à 
un niveau élevé, transigée entre les représentants du pouvoir 
et les représentants de groupements qui désormais apparais- 
sent comme des créations du pouvoir lui-même. La règle est 
universelle, elle permet de distinguer dans l'administration 
régionale le pouvoir et les bureaux administratifs proprement 
dits. On aura l'occasion d'y revenir. 

Le système est complet. Il fait de l'appartenance à un 
groupement ethnique, c'est-à-dire à la division de la collec- 
tivité urbaine, un moyen d'intégration à la société globale, 
il force les individus à demeurer au sein de ces groupements 
de façon à les contrôler par en haut. Il est achevé par des 
institutions, sans caractère légal mais officieuses, qui, malgré 
leur faible envergure matérielle ont une portée considé- 
rable dans les relations entre ethnies ; ainsi la police des 
faubourgs de la ville est directement financée par les habi- 
tants et assurée par une organisation parallèle de gardiens 
arabes contrôlés par de petits cheikhs, des taxes foncières 
sont prélevées au nom du droit du plus ancien occupant. Le 
pouvoir est actuellement créateur des divisions ethniques. Les 
privés emboîtent le pas. Tel grand entrepreneur industriel afin 
de mieux dominer la main-d'œuvre, la divise en Persans et 
Arabes répartis dans des ateliers différents, recevant à travail 
égal des salaires innégaux, opposés par des procédés gros- 
siers, « l'Arabe est paresseux » dit-il au Persan mieux rému- 
néré, « L'Ajami est menteur » dit-il à l'Arabe qui réclame un 
salaire égal. 

Un jeu analogue de fragmentation et de réduction des 
groupements sociaux qui tendent à naître de la pratique col- 
lective est utilisé en maints domaines. Examinons l'action du 
pouvoir au sein des groupements de métiers artisanaux. 



La crise économique de la ville de province engendre le 
besoin d'une action « corporative » (les tendances sont autant 
syndicales que corporatives, les regroupements professionnels 
portent toutefois, et cela est significatif, le nom habituel des 



15 



226 PAUL VIEILLE 

corporations, Ethadieh Senfi, littéralement : unions des mé- 
tiers). Au temps de la prospérité, le sentiment de solidarité 
entre artisans d'un même métier était peu intense. Formelle- 
ment il y avait bien, comme dans toutes les villes iraniennes, 
des regroupements de corps de métiers ; mais l'institution 
n'avait qu'une fonction administrative, ne correspondait pas à 
des intérêts collectifs vivants. De plus elle se heurtait, dans 
certains corps, aux conflits ethniques. Les essais pour lui 
donner vie avaient échoué ; la participation à l'élection des 
bureaux était faible, la formation de ceux-ci difficile et leur 
influence nulle. 

Quelles sont, au moment de la crise, les revendications des 
corps de métiers ? Leur premier objectif est d'améliorer les 
termes de la concurrence avec les « commerçants », c'est-à- 
dire avec les produits fabriqués à l'extérieur de la ville. Ils 
proposent deux mesures principales. Ils réclament des allége- 
ments fiscaux du côté aussi bien du Ministère des Finances 
que de la Municipalité (taxes sur les artisans). Les métiers 
sont pensent-ils désavantagés par rapport au commerce ; les 
charges qui pèsent sur les premiers entravent leur développe- 
ment au profit des commerçants qui jouissent d'un régime 
plus favorable et qui, grâce à l'influence, esquivent, estiment- 
ils encore l'impôt. Le rôle des corporations serait ainsi de 
représenter les producteurs artisanaux auprès des pouvoirs 
publics qui « nous ignorent » ou « se moquent de nous », et 
d'en obtenir une diminution des charges fiscales. Les artisans 
attendent aussi de l'administration des commandes qui, trop 
souvent, sont accordées à des entrepreneurs étrangers à la 
ville et, plus généralement, la protection de la production 
locale. « Résistance à l'invasion économique de la capitale » 
est le mot d'ordre de l'époque. Signe des temps. Tehran est 
le pôle de redistribution des produits importés, c'est aussi un 
centre d'industrialisation qui détient, en de nombreuses bran- 
ches, une avance sur les villes de province et se trouve en 
mesure d'y expédier des produits mieux finis et normalisés 
(charpente métallique, meubles, par exemple). Opposition aux 
commerçants, opposition aux produits étrangers et tehranais 
sont une même chose ; il s'agit de la résistance de petits pro- 
ducteurs locaux à l'industrie non autochtone qui les voue à 
disparaître. Les corps de métiers sont cependant unanimes à 
souhaiter l'industrialisation d'Ahvaz qui, estiment-ils, leur pro- 
fitera directement (développement des unités locales) ou 
indirectement (effets d'entraînement, sous-traitance). On ne 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 227 

trouve dans nul autre groupement social une défense aussi 
cohérente et aussi vive des intérêts locaux. Les corps de mé- 
tiers apparaissent les véritables champions de l'autonomie et 
du développement local. L'attitude défavorable des artisans à 
la contrebande n'est, par ailleurs, qu'un aspect de leur oppo- 
sition à l'importation ; elle est particulièrement aiguë chez 
les tailleurs sévèrement concurrencés par l'introduction frau- 
duleuse de vêtements. Une troisième revendication des corps 
de métiers, limitation du nombre des artisans, réglementation 
de leur activité, est une revendication corporative tradition- 
nelle. Au temps de la prospérité, les occupations artisanales 
et commerciales se sont multipliées, principalement dans les 
branches de faible technicité et exigeant un investissement 
peu important. Avec la crise, les artisans songent en même 
temps qu'à protéger le marché urbain à freiner l'accroisse- 
ment du nombre des unités de production ; certaines corpo- 
rations attachent une importance essentielle à cette revendi- 
cation. Quant à la réglementation de l'activité des métiers 
elle aurait surtout pour objet d'éviter une concurrence rui- 
neuse à la baisse. A ces revendications de base certains 
artisans ajoutent des souhaits tels que la constitution de 
coopératives d'achat de matières premières de façon à éviter 
les hausses spéculatives, la formation de coopératives de 
production et même la fondation d'une société de garantie 
collective contre les faillites. Par son ampleur, par le fait 
qu'il tend à définir une politique économique spécifique 
s'opposant aux intérêts d'autres catégories sociales, ce pro- 
gramme montre que le milieu des artisans tend à former un 
groupement social et aspire à se donner une organisation apte 
à défendre ses intérêts. 

L'attitude des corps de métier contient pourtant une 
contradiction essentielle : s'ils espèrent avoir une influence 
favorable sur l'Etat grâce à une organisation corporative, ils 
ne croient pas que cette organisation puisse voir le jour et être 
efficace sans l'assentiment et l'appui de l'Etat. La contradic- 
tion n'est pas moderne ; le désespoir dans la possibilité de 
l'action collective paraît être le fruit d'un rapport ancien 
entre pouvoir et citoyens. Voyons la conduite de l'Etat dans 
la conjoncture de la crise des années 1960. 

Il ne s'oppose pas à la création des corporations, ou du 
moins à leur renouvellement puisque formellement elles exis- 
tent déjà. Il facilite l'élection de bureaux nouveaux, se montre 
favorable aux revendications, promet de répondre à l'attente 



228 PAUL VIEILLE 

des corps de métiers. En échange il obtient des avantages 
politiques, le soutien des organisations au cours des élections, 
la manifestation de sentiments loyaux. Il obtient aussi que 
soient nommés comme représentants corporatifs des hommes 
qui ont sa confiance. Le cap de la crise politique correspon- 
dant au début de la crise économique est ainsi dépassé, les 
artisans agissent immédiatement dans le sens désiré par le 
pouvoir, certains qu'ensuite l'on mettra en œuvre un pro- 
gramme conforme à leurs intérêts. En fait le pouvoir peut 
admettre la réglementation de l'accès à la profession, prête 
son autorité pour la mettre en pratique mais ne peut aller 
plus loin ni sur le plan fiscal ni sur le plan économique. 
Dans ces domaines les revendications « corporatives » sont 
contraires à l'organisation sociale et à sa dynamique. Ce- 
pendant la décomposition de la corporation en tant qu'orga- 
nisme de défense des métiers est poursuivie. Des avantages 
individuels sont promis ou offerts aux leaders corporatifs ; 
on attend d'eux qu'ils freinent, détournent, noient les reven- 
dications, qu'ils divisent les membres de leur organisation. 
Dans le même temps, arguant de l'existence des corparations, 
de la représentativité de leurs bureaux, on refuse toute expres- 
sion des intérêts collectifs qui ne passe par leur canal. La 
corporation devient ainsi un corps vidé de l'espoir que les 
artisans plaçaient en lui ; elle n'intéresse plus qu'un certain 
nombre d'individus à l'affût de profits personnels, qui trou- 
vent le moyen d'échanger un ralliement désormais recherché 
par le pouvoir contre quelque avantage. Elle n'est plus un 
organisme de représentation et de défense mais un instru- 
ment du pouvoir, une institution quasi étatique déguisée. Le 
corps de métier a fait une expérience décourageante de l'ac- 
tion collective. Il n'a pas rencontré d'opposition frontale, 
son action s'est épuisée dans la manœuvre d'absorption d'un 
ennemi insaisissable. L'échec renouvelle certainement des 
échecs plus anciens ; la situation même des corporations au 
temps de la prospérité n'était probablement que le résidu de 
quelque essai de regroupement antérieur et l'histoire des 
corporations n'est sans doute qu'un constant épuisement 
des mouvements collectifs, que la démonstration reprise 
maintes fois de l'inutilité d'une action commune dont le 
besoin cependant renaît sans cesse. Ainsi s'expliquerait la 
contradiction dans la conduite des artisans. L'étude histori- 
que un jour dira si ces conjectures sont exactes. Dans la 
situation actuelle le type de rapport entre Etat et citoyens 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 229 

que l'on vient de décrire est généralisé ; on le retrouve notam- 
ment dans les relations entre le pouvoir et les salariés. 

La production industrielle est en Iran un fait nouveau. 
A Ahvaz même, seules les activités pétrolières avaient, dix 
ans plus tôt, un caractère industriel. Le patronat lui-même 
n'a pas adopté une conduite économique. Les rapports avec 
le personnel conservent en particulier des traits caractéris- 
tiques du féodalisme dont l'une des conséquence est la pé- 
nurie d'ouvriers qualifiés dans le cadre général d'une main- 
d'œuvre en surnombre. Il n'existe pas et ne peut exister dans 
ces conditions de véritable prolétariat, de culture spécifique- 
ment ouvrière comme on la voit naître à Abadan, ni de 
conscience de classe. On ne rencontre guère que le sentiment 
d'appartenir à la très large couche des citoyens défavorisés, 
exploités, dominés par des hommes injustes, mais nullement 
celui de la force possible du prolétariat, de la tâche qui 
pourrait lui revenir, de sa capacité de se constituer en classe 
dirigeante. Réciproques de la conduite du patronat, les tech- 
niques de défense ouvrière sont d'origine paysanne : absence 
de lutte collective concertée, organisée, de grèves, pratique 
individuelle, mais généralisée, du jeu de participation — résis- 
tance aux volontés de la direction qui aboutit notamment à 
l'extrême limitation des opérations de production effectuées 
par chacun. Cette attitude dans les relations du travail est 
liée à un bas niveau des besoins. Pour la minorité arabe de 
la ville ce niveau est pratiquement immobile et la recherche 
d'un suplément de gain n'existe pas en tant que motivation 
d'un supplément de travail. Dans la situation actuelle, le sa- 
laire distribué couvre des besoins à peine plus élevés que ceux 
de la population rurale extrêmement pauvre de la province. 
Une certaine rémunération obtenue, l'ouvrier tend à arrêter de 
travailler pour en jouir, au point que l'un des entrepreneurs 
les plus importants de la ville applique le principe : payer le 
moins possible pour obtenir le plus de travail possible ; il y 
parvient non seulement par le bas niveau des salaires mais 
encore par le retard des payements. Le repli ouvrier sur des 
conduites paysannes est toutefois aussi la conséquence de 
l'attitude du pouvoir à l'égard d'un mouvement ouvrier qui 
s'est déjà manifesté par quelques éclats significatifs sinon très 
cohérents, ressent le besoin de s'organiser et en cherche les 
moyens. L'organisation du mouvement ouvrier est, sans nul 
doute, la chose que le pouvoir craint au plus haut point. 
Ici encore il a permis et favorisé la création de syndicats 



230 



PAUL VIEILLE 



ouvrier dont les représentants sont (en principe) élus, qui 
sont rapidement devenus des institutions bureaucratiques 
contrôlées par l'Organisation de Sécurité (police politique). 
Les cadres syndicaux en raison de leur position, se voient 
accorder quelques privilèges ; ils ont, dès lors, pour fonction 
d'être les représentants ouvriers officiels et exclusifs, d'opérer 
le quadrillage des entreprises, d'enregistrer les doléances des 
ouvriers et d'en faire part aux autorités, d'éviter les manifes- 
tations revendicatives de masse et d'organiser celles qui ont 
pour objet l'affirmation du loyalisme au pouvoir. Ici s'arrê- 
tent les similitudes entre les rapports du pouvoir avec les 
artisans d'un côté, les ouvriers de l'autre. Si les premiers 
constituent en effet une force sociale en déclin, les seconds 
l'inquiètent suffisamment pour qu'il marque à leur égard une 
sollicitude particulière. Il tâche de donner avant que l'on re- 
vendique, de façon à n'avoir pas à céder devant des revendi- 
cations quitte à retirer d'une main ce qu'il offre de l'autre ; 
il a ainsi conservé de l'époque de Mossadegh une législation 
du travail et un système de sécurité sociale qu'il se garde de 
mettre en œuvre. 

L'habileté politique du pouvoir, son art à dissoudre les 
mouvements collectifs par un mélange de souplesse et de vio- 
lence déterminent à la fois la crainte de toute manifestation 
de revendication collective et le sentiment qu'il vaut mieux 
s'entendre avec une autorité qui présente toujours à la dé- 
marche individuelle un visage accueillant. Ces conditions 
expliquent que dans un domaine comme celui de l'habitat 
(construction, équipement, aménagement) où l'action collec- 
tive est particulièrement difficile, il n'existe dans la ville 
d'Ahvaz aucune organisation de défense des résidents bien que 
chaque secteur urbain ait ses difficultés. Chacun en parle sous 
le manteau, nul publiquement n'élève la voix. L'action munici- 
pale ne peut donc être ni dirigée selon un programme ayant 
reçu l'assentiment d'une majorité de citoyens, ni contrôlée par 
une organisation de masse temporaire ou permanente. Il 
n'existe aucune vie municipale. Reste à élucider, afin de ter- 
miner le tableau de la place des différentes catégories d'agents 
économiques dans l'organisation sociale, le rôle des commer- 
çants et industriels, de ce que l'on pourrait appeler la bour- 
geoisie, 



Vi 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 231 

Des commerçants de la belle époque beaucoup sont partis, 
d'autres régnent désormais sur des entrepôts vides et des 
maisons trop grandes pour eux, d'autres enfin se sont repliés 
sur le prêt usuraire et la spéculation foncière. Parmi ces 
derniers, les plus importants, grâce à des relations et à un 
prestige acnien, obtiennent au nom d'opérations commercia- 
les fictives des crédits bancaires qu'ils redistribuent à un 
taux plus élevé ; la plupart ont largement profité de la spé- 
culation foncière durant la période de prospérité. Ils y sont, 
en pleine crise, encore favorables. Elle active, disent-ils, la 
circulation de la monnaie, évite la thésaurisation de l'épargne 
par les particuliers ; ils proposent très sérieusement de la re- 
lancer afin d'amorcer la reprise économique. En quoi ils 
confondent cause et effet de leur propre prospérité : leurs 
profits étaient dus à une conjoncture favorable à l'extension 
urbaine, ils n'ont fait que stériliser les capitaux accumulés 
en les versant dans les opérations improductives du prêt à 
intérêt ; seuls les profits fonciers des petits et moyens spé- 
culateurs ont été réinvestis dans la construction et ont ainsi 
servi à l'animation économique. Aussi l'action des grands 
spéculateurs et leur opinion à propos du marché des terrains 
les opposent-elles vivement aux boutiquiers, artisans et com- 
merçants, qui reprochent, beaucoup plus valablement, à la 
spéculation de freiner la dépense et ralentir l'activité du 
marché. Par contre, usuriers-spéculateurs et boutiquiers se 
retrouvent dans une inimitié commune pour les grandes so- 
ciétés de distribution qui installent à Ahvaz des unités com- 
merciales qui ont ruiné l'ancienne activité des premiers, 
concurrencent les seconds. 

De la masse des anciens négociants plus ou moins laissés 
pour compte par l'évolution des fonctions de la ville, émerge 
un petit nombre d'individus qui ont trouvé la voie de la 
fortune dans les circonstances difficiles traversées par la 
société urbaine : les aventuriers. Décrivons l'activité de l'un 
d'entre eux. 

Commerçant, il a des bureaux à Ahvaz, Khorramshar, 
Isfahan, Tehran et Londres ; il importe des fers, de la soie 
artificielle, de la farine, exporte des produits agricoles. Il 
est spéculateur et grand propriétaire foncier-lotisseur dans 
les banlieues de Ahvaz. Il est industriel à Ahvaz : fabrication 
de glace, raffinage des eaux, fabrication de briques, filature 
et tissage et à Tehran : fabrication de matérieux de construc- 
tion. Il est encore l'un des plus grands propriétaires-exploi- 



232 PAUL VIEILLE 

tants agricoles de la province. On le retrouve à la Chambre 
de Commerce, à la Municipalité, dans les comités de patro- 
nage des sociétés sportives et de bienfaisance, il est écouté 
du gouvernement et réputé influent aurpès du gourverneur 
provincial, c'est une des plus importantes fortunes de Ahvaz 
et du pays ; son crédit auprès des banques est grand. Il est 
le premier notable de la ville, craint par ses concurrents 
contre lesquels il ne dédaignerait pas d'user de son influence 
auprès des pouvoirs publics. Il appartient à une famille de 
commerçants d'origine isfahanaise venue il y a quelques dé- 
cennies à Ahvaz mais sa fortune est récente. 

Examinons quelques-unes de ses opérations. La première 
entreprise d'envergure est agricole. Profitant de la politique 
de distribution des terres des domaines dans la province, il 
fait attribuer 30 000 ha à une société dont il possède la ma- 
jorité des actions et dont il est l'administrateur général. Le 
domaine, exploité grâce à une main-d'œuvre recrutée saison- 
nièrement dans les campagnes d'Isfahan, largement équipé 
par auto-fniancement devient rapidement prospère. Cepen- 
dant les actionnaires ne sont jamais consultés et aucun divi- 
dende ne leur est distribué durant les 15 ans d'existence de 
la société. L'action tombe à un prix dérisoire et l'administra- 
tion de l'affaire demeure de la seule compétence de notre 
homme. L'exploitation étant effectuée grâce à de la main- 
d'œuvre salariée, le domaine passe au travers de la réforme 
agraire; par ailleurs, bien que l'exemption de l'impôt sur les 
sociétés agricoles nouvelles ne soit valable que pour une pé- 
riode de 10 ans il n'a toujours pas à ce titre de dossier fiscal. 
L'entrepreneur a par la suite accaparé dans des circonstances 
obscures des terrains de la banlieue d'Ahvaz appartenant ori- 
ginairement aux Domaines mais, peut-être, passés entre temps 
dans les mains d'un établissement industriel d'Etat. Il rachète 
un autre lot important de cette même banlieue à un tiers qui 
le tenait aussi des Domaines en vue de la création d'une 
exploitation agricole. Avec l'appui des sociétés pétrolières, le 
terrain est loti à l'intention des employés de ces sociétés. 
L'opération permet un immense et rapide profit. L'aventurier 
n'en reste pas là. Il obtient que lui soit confiée la construction 
de l'usine des eaux destinée à l'alimentation du nouveau quar- 
tier ; il se fait avancer par les sociétés pétrolières une grande 
partie du montant de l'investissement ; mais, en cours de 
construction, déclare que les évaluations effectuées sont dé- 
passées, et décide de récupérer par les droits de branchement 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 233 

la valeur des investissements. Par ailleurs, bien qu'il s'y soit 
engagé, il refuse de réaliser les autres équipements néces- 
saires au lotissement. Vers la même époque, il loue dans des 
conditions avantageuses (quelques années plus tard, dans une 
conjoncture moins favorable et malgré la détérioration in- 
tervenue, le loyer sera plus élevé) une immense briquetterie 
appartenant à la Société Nationale Iranienne des Pétroles. 
Le matériel n'est pas entretenu et rendu deux ans plus tard 
dans un état désastreux. C'est à ce moment que notre indus- 
triel construit avce l'aide de capitaux et techniciens étran- 
gers une briquetterie moderne. La production a meilleure 
apparence mais n'est pas de qualité supérieure aux produc- 
tions locales traditionnelles ; toutefois, malgré un prix de 
vente de moitié plus élevé, des marchés d'Etat et para-étati- 
ques sont obtenus ; c'est alors aussi que la seconde briquette- 
rie moderne d'Ahvaz fait faillite et que la Société Nationale 
Iranienne des Pétroles décide, pour non rentabilité, la fer- 
meture définitive de son usine, alors qu'un fonctionnement à 
régime réduit occasionnerait des pertes moins grandes qu'un 
arrêt total des fabrications. Vers 1960 le principal souci 
de notre capitaliste semble être de trouver de nouveaux 
moyens d'investissement grâce à la fondation de sociétés 
anonymes. Attirer les capitaux du Golfe Persique et l'épargne 
iranienne par l'offre d'actions, préoccupation combien capita- 
liste rejoignant celle de l'Etat qui songe à la création d'une 
bourse des valeurs ! Faut-il dire que l'expérience antérieure 
laisse planer dans l'esprit du public local quelques doutes sur 
les intentions de l'innovateur ? 

L'accaparemment est la pratique habituelle de l'aventurier. 
D'abord il promet, attire la confiance de partenaires qui peu- 
vent aussi bien être des individus ou des groupements privés 
que la puissance publique ; grâce à quoi il obtient monnaie, 
biens, contrats ; puis il s'approprie ; enfin il paye de mots, 
satisfait ses partenaires par de nouvelles promesses, par une 
argumentation subtile invoquant tantôt la lettre contre l'es- 
prit tantôt une caricature de l'esprit contre la lettre. Le jeu 
cependant n'est possible qu'avec la connivence de l'Etat, non 
pas au niveau des lois qui sont très généralement celles d'une 
société libérale, mais à celui de la pratique administrative. 
Quelle est, en effet, la conduite de l'administration à l'égard 
des commerçants et industriels ? Quelques faits bruts d'a- 
bord. Toutes les relations sont déclarées scrupuleusement im- 
partiales : calcul de l'impôt et sa perception, contrôle de 



234 PAUL VIEILLE 

douanes et droits prélevés, contrats de travaux et leur exé- 
cution, crédits industriels et leur utilisation, exercice de la 
justice enfin. On serait en face d'une bureaucratie égalitaire. 
En fait l'arbitraire règne, toute décision est « personnalisée ». 
L'impôt réclamé n'est pas, ne peut pas être évalué sur des 
données exactes qui n'existent pas ; il est basé sur les déduc- 
tions des agents du fisc, sans doute proches de la réalité, 
mais ensuite gonflées de façon à laisser place au marchandage. 
Le taux de l'impôt par ailleurs est lui-même compté en pré- 
vision de l'évasion fiscale. Finalement le montant de l'impôt 
payé est fixé par agrément entre l'agent du fisc et le contri- 
buable, le second soudoyant fréquemment le premier. Il n'y 
a pas en outre de relevé systématique contrôlé et contrôlable 
des contribuables ; certains, très connus parfois, sont ignorés. 
Des revenus peuvent encore passer au travers des contrôles 
fiscaux parce qu'ils n'entrent pas dans les catégories recon- 
nues ; il en est ainsi de ceux de certains cheikhs, entrepre- 
neurs de fait mais percevant leur revenu par un prélèvement 
sur les salaires des ouvriers. L'égalité fiscale ne peut donc 
exister. Certes tel ou tel aspect de cette organisation fiscale 
peut être retrouvé dans le fonctionnement des sociétés bour- 
geoises. Ainsi existe dans certains cas, en France un « forfait » 
d'impôt fixé après discussion entre agent du fisc et contri- 
buable. Mais ces pratiques y ont une moindre extension (le 
forfait n'existe que pour les artisans non assujetttis à la taxe 
sur la valeur ajoutée et les professions libérales) ; la tendance 
constante est la recherche d'une sorte d'objectivité (utilisa- 
tion des signes extérieurs) et il n'entre pas dans les préoccu- 
pations des agents du fisc d'exercer une pression quelconque 
sur le contribuable mais, au contraire, dans l'ensemble au 
moins, de rechercher l'égalité devant l'impôt. 

Quant à la réglementation économique, l'une de ses compo- 
santes essentielles dans la période considérée, le tarif des 
droits de douane, est sujette à de fréquentes modifications 
ayant souvent pour objet de favoriser des opérations parti- 
culières. Le recouvrement des droits, de son côté, est biaisé 
par de multiples fraudes dont, notamment, celles portant sur 
la spécification des produits, sans parler de la contrebande 
proprement dite dont on a souligné l'importance et dont les 
principaux agents ont pignon sur rue. Autre pièce maîtresse 
de la politique économique de l'époque, les crédits industriels, 
destinés à déclencher un développement accéléré, sont encore 
distribués selon des procédés qui laissent une grande place 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 235 

aux relations personnelles et ont permis d'énormes accapare- 
ments. Ahvaz doit enfin une partie non négligeable de son 
activité aux ventes de matériel réformé par les sociétés pé- 
trolières et aux opérations que ce matériel occasionne (répa- 
ration, distribution). En fait les adjudications semblent rare- 
ment répondre aux règles habituelles de publicité et de 
concurrence. 

Les procédés qui permettent de tourner ces règles sont 
nombreux : remise d'une soumission non chiffrée qu'un mem- 
bre de la commission d'adjudication remplira au moment 
opportun, définition imprécise soit de l'importance soit de 
l'état du lot de marchandises si bien que le gagnant peut être 
a posteriori favorisé ou défavorisé, délais de publicité insuf- 
fisants (un seul commerçant est au courant), entente entre des 
soumissionnaires peu nombreux qui, moyennant dédomma- 
gement, laissent l'opération à l'un d'entre eux. Sauf dans 
ce dernier cas, rare du reste, il y a entente entre soumission- 
naire et adjudicateur. Par des moyens analogues ou différents 
les adjudications de travaux sont, elles aussi, fréquemment 
faussées. Prenons l'exemple de l'adjudication la plus impor- 
tante passée au cours des dernières années à Ahvaz ; il s'agit 
de travaux de construction. On ne peut imaginer cahier des 
charges plus parfait. Les spécifications sont minutieusement 
précisées, le maître d'œuvre se donne tous les moyens pour 
superviser convenablement le travail et tenir l'entrepreneur 
qui par ailleurs s'engage à ne pas sous-traiter. En fait l'offre 
la meilleure, retenue, est inférieure au coût de production et 
l'adjudicataire s'en tire en économisant sur la qualité des 
matériaux (par exemple profilés plus faibles que ceux spé- 
cifiés), sur leur quantité et sur la qualification de la main- 
d'œuvre. Le contrôle en cours de chantier est évité par la 
corruption des superviseurs appointés par le maître d'œuvre 
et il ne peut évidemment y avoir de contrôle efficace après 
finition. Dans d'autres cas, le maître d'œuvre pour éviter ces 
manœuvres fixe-t-il un prix jugé raisonnable et choisit-il la 
soumission la plus proche, la prévarication n'est pas pour 
autant éliminée. 

On pourrait poursuivre de telles analyses en d'autres do- 
maines ; il est temps de s'interroger sur la signification de 
ces faits, sur leur fonction sociale. Leur aspect commun essen- 
tiel est que, par leur généralité, ils concourent à produire une 
vie économique « incertaine », qu'ils sont la négation même 
des institutions libérales. Les entrepreneurs, commerçants et 



236 PAUL VIEILLE 

industriels, insistent effectivement sur cet aspect. Ils aspirent 
à une organisation (formellement) égalitaire de la société, à 
un Etat qui assure la sécurité des opérations économiques, 
la certitude des contrats, la stabilité de la réglementation 
économique, offre les services collectifs nécessaires aux entre- 
prises, se refuse à effectuer lui-même des actes économiques. 
Ils aspirent, en un mot, à une société bourgeoise. Autant que 
faire se peut, ils tirent profit du système en place et, en même 
temps désirent le modifier, vivent en tension avec lui. 

Si la loi bourgeoise est l'essence de la législation nationale, 
elle n'est pas l'instrument d'une bourgeoisie installée, mais 
l'alibi du pouvoir. L'absence de règlement, les complications 
introduites dans l'application de la loi, l'incertitude univer- 
selle des relations économiques, l'ambiguïté des statuts et 
des droits, la personnalisation des décisions, sont les règles 
réelles non écrites de la vie collective dominée par un pouvoir 
qui ne trouve pas dans la société urbaine sa raison d'être et 
poursuit des fins étrangères aux intérêts des classes urbaines. 
L'incertitude est l'instrument du pouvoir, la base de sa légi- 
timité. La pratique de ce mode de domination est fondée sur 
le dédoublement de l'organisation d'Etat non pas en fonction 
de pouvoir et d'autorité d'un côté, fonction d'exécution de 
l'autre, division libérale, mais en fonction politique et fonc 
tion de menace. Nous retrouvons ainsi le jeu à trois qui nous 
est apparu si caractéristique du fonctionnement de la société 
rurale féodale. La basse et la moyenne administration multi- 
plie les formalités (difficultés, détours, lenteurs), les intimi- 
dations, les chantages aux devoirs du citoyen (devoirs fiscaux 
notamment) ; c'est la mécanique administrative apparement 
incohérente, fonctionnellement incohérente. La haute admi- 
nistration sauve de la menace, aplanit les difficultés, sim- 
plifie les formalités, accélère la marche des services, lorsqu'on 
a recours à elle, lorsqu'elle le désire. Elle ne sauve pas aveu- 
glément, n'avance pas les yeux bandés, ne rétablit pas égali- 
tairement les individus dans un système de droits et de de- 
voirs fixés à l'avance ; elle est le lion souverain portant glaive, 
dosant avantages et désavantages, dédaignant le plus grand 
nombre qui demeure dans les affres de la bureaucratie, faci- 
litant la tâche de certains, élevant un petit nombre, les aven- 
turiers. 

Le mécanisme de cette pratique généralisée est extrême- 
ment varié dans ses formes. Pour simplifier, disons que les 
faveurs sont accordées à des personnages influents soit (hom- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 237 

mes de l'appareil, propriétaires fonciers, commerçants, etc.) 
qui, les recherchant pour eux-mêmes ou pour d'autres, s'im- 
posent parce qu'ils appartiennent à des groupements dont 
l'autorité est universellement reconnue, soit (aventuriers) qui 
laissent espérer au pouvoir des avantages politiques parce 
qu'ils sont des représetnants de familles influentes, des chefs 
de clans ou d'ethnies, des notables locaux ou encore des 
représentants d'organismes professionnels. La faveurs paye 
en quelque sorte une influence consacrée ou un ralliement ; 
elle cherche à obtenir au travers d'un individu l'attachement, 
l'adhésion ou la neutralité de l'ensemble du réseau qu'il do- 
mine. Les personnages favorisés profitent eux-mêmes direc- 
tement de l'avantage obtenu, ou en cèdent l'usage à d'autres 
appartenant à leur clientèle, ils partagent alors avec eux, 
par avance ou après coup, les bénéfices escomptés ou réa- 
lisés. On est ici en présence d'un mécanisme essentiel de 
la société, d'une transaction politico-économique grâce à la- 
quelle le pouvoir assure ses bases sociales moyennant la 
cession de droits à l'exploitation du pays. 

Il convient de distinguer clairement ces transactions du 
pouvoir des pratiques de corruption, de pots de vin, fré- 
quentes sinon régulières dans les relations entre basse et 
moyenne administrations d'une part, commerçants et indus- 
triels non introduits, non protégés, de l'autre. Ces dernières 
pratiques sont complémentaires des premières, inhérentes 
au désordre organisé dans lequel le pourvoir agit. Elles ne 
sont pas expressément voulues par en haut ; l'incertitude 
seule est recherchée, mais, à partir de là, elles sont inévi- 
tables. En l'absence de règlements définis, comment empêcher 
que le petit ou moyen fonctionnaire ne tende lui-même à 
jouer, en plus du rôle qui lui est assigné, une transposition 
du rôle des autorités politiques, ne se dédouble moyennant 
commission, ne sauve en même temps qu'il menace ? A la 
fois il trahit sa fonction puisqu'il prive le pouvoir de sa 
propre faculté de jouer, aussi ces agissements sont-ils consi- 
dérés comme malhonnêtes, et lui reste fidèle puisque l'arrange- 
ment abaisse celui qui l'accepte, le soumet au système ; c'est 
pourquoi la pratique est largement tolérée. L'incertitude en 
laquelle le mode d'exercice de l'autorité plonge les citoyens 
n'est évidemment pas sans effet sur leur conduite. Exami- 
nons ici celle des entrepreneurs à l'heure du développement 
accéléré. Le premier souci du candidat entrepreneur est de 
« manger » le domaine foncier de l'Etat, les contrats de tra- 



238 PAUL VIEILLE 

vaux qu'il passe, les crédits qu'il distribue. Le problème en- 
trepreneurial essentiel est de savoir comment accaparer. Le 
souci économique est secondaire, ou même un alibi, une appa- 
rence nécessaire. Le prétendu entrepreneur ne calcule pas 
d'abord la combinaison des facteurs de production, il est, en 
premier lieu, un entrepreneur en relations personnelles dont 
l'objet de l'activité est de « prendre ». Certains se comportent 
ensuite en véritables entrepreneurs ; la plupart ne le font pas, 
non seulement parce que bien souvent, ils n'en ont cure, 
mais, aussi, parce que leur brusque promotion n'a point tenu 
compte de leur expérience et que les qualités d'entregent 
nécessaires pour « prendre » ne sont pas forcément conci- 
liâmes avec celles exigées d'un entrepreneur avisé. L'entre- 
preneur amateur songe du reste à résoudre les problèmes de 
gestion comme il a résolu celui de la formation du capital. 
Il ignore souverainement le marché, investit par mimétisme : 
« Là où tel a réussi pourquoi ne réussirai-je pas moi-même ? » 
Il attend éventuellement de jeux d'influence l'ouverture de 
débouchés. Il n'ignore pas l'existence de problèmes économi- 
ques, financiers comptables, techniques mais ne les maîtrise 
pas et estime que la parole peut suppléer au manque de 
compétence, que quelque moyen sera toujours trouvé pour 
arranger les choses. Il craint les employés qualifiés, est réti- 
cent à l'égard des salaires élevés qu'il devrait leur donner, 
refuse de partager son autorité avec ceux qui possèdent la 
technique, pense que la fidélité est préférable à la compétence, 
choisit son personnel parmi ses réseaux de relation et recons- 
titue en fait un groupement féodal. Il n'attend d'ailleurs pas 
tant sa fortune d'une réussite industrielle à laquelle il ne croit 
guère que d'avantages immédiats : il triche fréquemment avec 
l'investissement ou s'intéresse personnellement aux marchés 
d'une entreprise à laquelle il ne parvient pas à s'identifier. 
L'entreprise industrielle construite dans ces conditions est 
souvent peu viable, elle est en outre chargée du rembourse- 
ment des crédits obtenus. Elle manque donc fréquemment 
d'intérêt. Ou l'entrepreneur la néglige ou bien il cherche à 
s'assurer des marchés protégés (marché de l'Etat, fixation 
autoritaire des prix), ou encore tente de profiter des diffi- 
cultés de sa situation pour obtenir de nouveaux avantages 
de l'Etat. 

En poursuivant des buts politiques au travers de l'ef- 
fort d'industrialisation, le pouvoir s'épuise. En même temps, 
s'il atteint ses objectifs politiques, s'il évite l'organisa- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 239 

tion de la classe bourgeoise, il retarde l'avènement d'une 
société économique, c'est-à-dire d'une société où l'acte éco- 
nomique, situé dans un univers certain, peut se développer 
spontanément. Il ne fait point de doute que les entre- 
preneurs, commerçants et industriels, aspirent à une orga- 
nisation sociale de forme libérale, qu'une conscience des 
intérêts spécifiques de la catégorie existe. Ces aspirations, 
cette conscience ne parviennent toutefois pas à s'actualiser 
dans et par une aciton collective ; leur expression est en- 
rayée par le rapport au pouvoir. La « personnalisation » de 
tous les actes administratifs rend chacun prudent. Chacun a 
ses combines (avec le fisc, les douanes, l'inspecteur du tra- 
vail, etc.), qui ne sont pas tellement, des fraudes privées, 
cachées, mais des arrangements avec le pouvoir que tous ont, 
en conséquence, peur de mécontenter. La relation entrepre- 
neur-Etat n'est pas une relation de tension, mais de tension- 
collaboration, l'une se changeant aisément dans l'autre ; la 
première, à condition de demeurer dans certaines limites, 
pouvant se monnayer grâce à la seconde. La protestation 
contre les institutions existantes demeure donc privée dans 
ses formes violentes, timide dans ses formes publiques. L'or- 
ganisation d'une classe bourgeoise est, par là même, impos- 
sible. Apparemment il en existe pourtant des éléments. 

La Chambre de Commerce d'Ahvaz multiplie communiqués 
et démarches, elle a une réputation de grande activité et 
construit en 1963 un magnifique bâtiment pour abriter ses 
bureaux. Que représente-t-elle au juste ? Une centaine de com- 
merçants en détiennent la carte. Ce n'est qu'une formalité : 
les règlements administratifs exigent en effet que toute per- 
sonne désirant effectuer des opérations de commerce inter- 
national y soit inscrite. Parmi les adhérents, une vingtaine 
seulement sont réellement importateurs ou exportateurs, 
les autres ne sont là que par précaution. L'Etat, comme il le 
fait avec les corporations, coopère avec l'organisation profes- 
sionnelle, se soucie de lui assurer la plus large participation. 
En fait la Chambre de Commerce d'Ahvaz n'intéresse effecti- 
vement guère plus d'un dizaine d'individus que l'on retrouve 
à son bureau elle est dominée par une famille d'aventuriers 
qui en sont pratiquement les représentants exclusifs. L'élec- 
tion du bureau a peut-être été truquée, de toutes façons elle 
ne s'est pas déroulée dans des conditions permettant la libre 
expression des opinions. La Chambre de Commerce n'a ni 
archives, ni bibliothèque, elle ne met à la disposition de ses 



240 PAUL VIEILLE 

membres aucune information sûre, aucun moyen de connais- 
sance des marchés. Ses déclarations ne sont que d'incertaines 
généralités qui n'intéressent pas l'ensemble des commerçants 
de la ville et n'ont pas leur appui. Elle ne représente pas les 
intérêts d'une collectivité mais seulement ceux d'un petit 
groupe et particulièrement d'un homme ; le premier souhait 
(confidentiel) des commerçants de la ville est sa dissolution. 
La Chambre de Commerce a cependant une fonction impor- 
tante dans l'organisation urbaine. L'administration considère 
qu'elle représente les commerçants de la ville et n'admet d'ex- 
pression des intérêts collectifs que par son intermédiaire. 
Son bureau, élu avec l'accord et l'appui de l'administration, 
est une fiction qui devient ainsi réalité. Les déclarations de 
l'aventurier qui parle en son nom deviennent manifestation 
des commerçants de la ville ; publiquement nul ne désavoue. 
L'intérêt de l'opération est attaché à l'habileté de l'aventurier 
qui sait parler au nom des commerçants sans gêner le pou- 
voir (récriminations suffisamment vagues), qui bloque l'orga- 
nisation de la classe bourgeoise tout en prétendant en être le 
mandataire. L'aventurier cependant fait payer ses services, 
à la fois il obtient des avantages personnels grâce à l'influence 
acquise, profite prioritairement des informations qu'il est le 
premier à recueillir et fait adopter au nom de l'intérêt général 
des mesures dont il est le seul à pouvoir bénéficier. Dans ces 
conditions, la Chambre de Commerce dont on aurait pu atten- 
dre qu'elle fut un élément de l'organisation des commerçants, 
n'a d'autre réalité que celle d'un instrument du pouvoir, d'un 
moyen de désorganisation d'une classe qui aspire à l'existence. 

Les grandes lignes de l'action du pouvoir sont ici les mê- 
mes que dans les rapports avec les corps de métiers ou les 
salariés. Le résultat recherché est, dans tous les cas, identi- 
que, éviter la formation de mouvements de revendication. 
Le moyen ne varie pas, personnaliser les rapports avec les 
citoyens, créer des organismes fictivement représentatifs mais 
jouissant d'un monopole de représentation, favoriser écono- 
miquement les cadres de ces organismes et en faire des 
collaborateurs du pouvoir, plus exactement des intermédiaires 
au rôle ambigu dont on attend qu'ils conservent l'allure de 
représentants de leur classe sociale. Arrivés à ce point, met- 
tons en lumière trois aspects fondamentaux de la relation 
entre pouvoir et société. 

La fortune d'un individu dépend de ses relations avec le 
pouvoir qui distribue avantages, faveurs et préjudices selon 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 241 

la valeur présentée à ses yeux. Elle ne découle donc pas telle- 
ment du travail ou du capital et de l'entreprise ; l'accumula- 
tion n'est ni le seul ni le principal moyen de formation du 
capital ; l'accaparement en est un processus essentiel. On 
n'est donc pas dans une société capitaliste. Cependant les 
rapports sociaux de production dans les activités urbaines 
sont capitalistes et le pouvoir les laisse subsister. S'il freine 
le développement de l'entreprise capitaliste, si son jeu donne 
naissance à un type de formation du capital inconnu à cette 
échelle des sociétés capitalistes et rend incertaines et instables 
les conditions d'exploitation, il n'en laisse pas moins exister 
un secteur d'économie capitaliste et se propose de l'accroître. 
Ce sont des entreprises ayant pour objet le profit capitaliste 
dont il tend exclusivement à aider la constitution. Apparente 
contradiction dont-il faudra découvrir le sens. 

Le troisième trait remarquable de la relation entre pouvoir 
et société est que les transactions caractéristiques de l'action 
du premier sont locales. Le pouvoir n'envisage pas la nation 
comme un tout ; il la fragmente en groupes de localité, et 
c'est à ce niveau qu'avec une certitude plus grande d'efficacité 
il poursuit la désorganisation des institutions cherchant à naî- 
tre des différentes classes sociales. Cet aspect spatial du jeu du 
pouvoir tend pourtant, en la période actuelle, à perdre sa base 
objective : l'activité économique de la ville de province. Le 
mouvement de concentration des activités économiques dans 
la capitale par suite d'abord de la formation d'une bureaucra- 
tie centralisée puis de l'organisation des marchés par les fir- 
mes étrangères, de la centralisation bancaire et de la planifica- 
tion en vue de l'intégration au marché mondial détermine, par 
rétroaction, une transformation des modes de domination du 
pouvoir. 

L'organisation administrative au cours des années 60 
est double. A l'échelon régional (Ahvaz par exemple), se trou- 
vent les bureaux provinciaux de chaque ministère supposés 
suivre les directives données par les bureaux centraux et dont 
l'objet est surtout administratif, mais aussi le gouverneur 
provincial, nommé par le Ministère de l'Intérieur, dont l'objet 
est plus politique et qui doit, dans cette perspective, coor- 
donner l'action des différents bureaux ministériels de la pro- 
vince, les chefs de ces bureaux formant autour de lui un 
Conseil Provincial. Les pouvoirs de décision dont disposait 
le gouverneur lui permettaient jusqu'ici de dominer la société 

16 



242 PAUL VIEILLE 

locale selon les moyens que l'on a décrits. La concentration 
des activités économiques à Tehran diminue la capacité de jeu 
de l'autorité politique locale puisque ce jeu est essentiellement 
fondé sur la distribution de récompenses et punitions écono- 
miques. Par ailleurs la complication des interventions écono- 
miques de l'Etat, leur caractère plus technique, leur envergure 
plus grande font que, même lorsqu'elle ont pour cadre la 
province, la décision n'est pas prise au niveau des directions 
locales de ministère mais à celui des bureaux centraux. Le 
gouverneur peut intervenir et intervient en fait dans ces actions 
mais il est, dans la capitale, concurrencé par d'autres « in- 
fluents » qui ne sont pas des personnages locaux, des pièces 
de l'échiquier local mais des hommes introduits dans les 
milieux dirigeants, appartenant le plus souvent aux mêmes 
couches supérieures que les personnages dirigeants. Le jeu 
politique n'est point absent ici mais ignore la scène locale. 
Les nouveaux intermédiaires choisis par le pouvoir ne sont 
plus, par rapport à elle, que des « agents économiques » em- 
pochant des profits qui demeurent dans la capitale. Prenons 
un exemple. Dans le domaine de la construction, l'adminis- 
tration trouve en face d'elle trois catégories d'entrepreneurs : 
ceux de Tehran qui signent les contrats, sous-traitent, dispa- 
raissent, les moyens entrepreneurs locaux, peu nombreux qui 
s'entendent pour tenir les prix et ont des relations politico- 
économiques avec le pouvoir régional, les petits entrepreneurs 
de la ville dont les capacités sont variées, qui n'ont ni capital, 
ni existence juridique mais feront de toutes façons le travail. 
L'utilisation des derniers, seuls ou en concurrence avec les se- 
conds, serait avantageuse pour l'administration, favorable au 
développement de la société locale ; mais il faudrait alors 
contrôler financièrement et techniquement un grand nombre 
d'individus. L'administration préfère choisir ses entrepreneurs 
parmi les premiers et les seconds ou poser des règles formelles 
rassurantes que seuls ils sont en mesure de satisfaire. Les so- 
ciétés pétrolières ne pratiquent pas autrement dans le cadre 
de la politique « d'intégration » à la société locale qui, en fait, 
aboutit à la création de toutes pièces d'entrepreneurs nou- 
veaux disposant de monopoles. 

Les deux types d'« influents » intermédiaires présentent 
apparemment, une étroite parenté. Les uns et les autres ont 
pour objet de transiger les rapports du pouvoir avec le monde 
de la production et des échanges, les uns sur un mode politi- 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 243 

que : désamorcer le danger constitué par des classes socio- 
économiques constamment en voie de reconstitution, les autres 
sur un mode socio-technique : permettre l'intervention écono- 
mique de l'administration qui, malgré sa pléthore, est impuis- 
sante à organiser, diriger, contrôler la multitude des petits 
entrepreneurs que la société produit spontanément. 

En réalité, on voit bien que l'on aboutit par cette transfor- 
mation des relations entre le pouvoir et les producteurs, 
comme par la création des réseaux centralisés de la banque 
et du commerce à l'appauvrissement de la ville de province 
et à sa prolétarisation. Ainsi les mécanisme de la concentration, 
profitant à Tehran et à la société qui s'y constitue, conduisent à 
la fois à un changement dans la distribution des pouvoirs au 
sein de l'administration, à une déséquilibration des ressorts 
politiques dans la ville de province et au nivellement de la 
société locale. Dans la capitale, les rapports entre l'adminis- 
trations et les « influents » tendent aussi à se transformer : 
l'administration d'un côté doit répondre à un souci croissant 
d'efficacité qui la conduit à être, en apparence au moins, plus 
exigeante sur le plan technique ; les « influents » de l'autre, 
une fois installés forment une couche sociale puissante, la 
nouvelle « bourgeoisie » qui, appuyée sur l'étranger, a barre 
sur l'Etat. Ces tendances mènent à une situation limite où le 
jeu politique n'est plus possible, ni dans la ville de province 
ni dans la capitale ; mais où, par contre, l'une et l'autre s'oppo- 
sent en tant que pôle d'exploitation et zone exploitée, leurs 
rapports n'étant plus réglés que par la force. Si dans l'immé- 
diat, l'intervention économique de l'Etat et des organismes 
para-publics crée une population parasitaire d'aventuriers, 
grands accapareurs de fonds publics au détriment d'une popu- 
lation que l'on ne contribue ni à développer ni à enrichir, la 
restructuration économique et écologique du pays entraînera, 
à terme ainsi, une restructuration des rapports entre pouvoir 
et entrepreneurs et entre agents économiques. Tentons ici 
de comprendre le sens des éléments rencontrés en les resituant 
au sein de la dynamique générale de l'époque. 

Nous avons vu que l'essence de la politique de la restaura- 
tion est l'intégration au marché mondial, c'est-à-dire l'articu- 
lation de l'économie iranienne sur les économies dominantes 
et, donc, la déstructuration économique-sociale de la société 
iranienne telle qu'elle tendait à se perpétuer jusque-là. La 
bourgeoisie nationale, ce secteur « capitalistique » formé de 



244 PAUL VIEILLE 

négociants, de commerçants, de petits entrepreneurs « tradi- 
tionnels », est inadaptée à cette orientation « nouvelle », elle 
est dysfonctionnelle et irrécupérable, en raison de la limitation 
des affaires qu'elle a l'habitude de traiter tant dans le domaine 
de la production que dans celui de l'échange, de l'organisation 
de chacune des unités (absence de règles précises de fonc- 
tionnement) et des relations entre agents économiques (fondées 
sur les rapports interpersonnels d'individus indépendants), de 
son incapacité à manipuler les marchés, de la nature de ses 
contacts avec l'étranger (réticence en face de la représentation 
exclusive, habitude d'utiliser des fonds propres, manque de 
relations directes avec les services de vente des grandes firmes 
étrangères), de son orientation politique enfin (la petite bour- 
geoisie nationale est mossadeghiste) liée à l'histoire et à l'ac- 
tualité de ses rapports économiques-sociaux avec la « Nation », 
La destruction d'une bourgeoisie nationale indépendante est 
fonctionnelle à la restructuration de l'économie iranienne sur 
les économies étrangères : cette bourgeoisie présente une 
« arriération » par rapport à ce que la pénétration des écono- 
mies étrangères exige de l'appareil économique local. La 
pénétration conduit par contre à la formation d'unités de 
production et d'échange importantes dont l'aire de marché 
couvre l'ensemble du pays, étroitement liées à l'étranger, 
organisées selon la rationalité économique des firmes mono- 
polistiques, c'est-à-dire à la formation d'une bourgeoisie dé- 
pendante. Cette « nouvelle » bourgeoisie doit en outre être 
recrutée (impératif politique) parmi des individus fidèles à la 
restauration. L'extraordinaire gaspillage que détermine ce re- 
crutement, au moins dans la période de formation de la 
nouvelle bourgeoisie, est, lui-même, fonctionnel à la logique 
des économies dominantes dont l'intérêt est de vendre des 
biens de consommation et de production à l'économie dominée 
quelles que soient l'utilité et l'utilisation de ces biens. En 
réalité, l'incohérence et le caractère dispendieux de la pratique 
économique observée sont corollaires de la désarticulation 
fondamentale de l'économie iranienne. 

Si les moyens utilisés pour désorganiser la bourgeoisie 
nationale apparaissent anciens, ne serait-ce qu'en raison de 
leur haute élaboration, le contexte en lequel ils sont aujour- 
d'hui utilisés leur donne un tout autre sens : il ne s'agit plus 
seulement de dominer mais de détruire. Si les déterminations 
économiques auxquelles l'Etat prête main forte, tendent à faire 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 245 

disparaître cette bourgeoisie nationale dont l'implantation est 
locale, si, de même, le pouvoir tend à détruire toute autre 
organisation de classe et donc à dominer toutes les classes 
sociales à l'exception de la « nouvelle » bourgeoisie dépendante 
qui, à la différence des autres classes, est délocalisée, quelle 
peut être la fonction d'une organisation communale qui, 
tout autant qu'une organisation de classe, représenterait une 
limitation de l'autorité de l'Etat et qui, de toutes façons, ne 
peut qu'être l'expression d'une classe ou de plusieurs en 
conflit ? Que signifie l'institution municipale mise récemment 
en place ? Commençons, ici encore, par observer la pratique 
immédiate. 



L'administration municipale est faible sinon par le nombre 
de ses employés du moins par leurs capacités ; elle n'a ni 
cadres techniques (équipement collectif, voierie, urbanisme, 
etc.) ni cadres financiers. Ses employés, mal payés, sont répu- 
tés s'enrichir aux dépens de leurs concitoyens et ne rien faire. 
Ils sont insoumis au maire dont ils se moquent ouvertement 
(« c'est une marionnette »), mais le renvoi ne peut sanctionner 
l'indiscipline ; ils sont invulnérables parce que protégés par 
le Gouverneur et les chefs des directions ministérielles pro- 
vinciales qui traitent directement avec eux. Considérons la 
gestion financière, reflet de la vie municipale. 

En 1961 le revenu municipal est constitué pour 67 % par le 
produit d'impôts indirects (taxes sur la consommation alimen- 
taire, l'électricité, l'eau) et pour 19 % par le produit de l'impôt 
sur les automobiles. Par contre l'impôt sur les plus-values 
foncières ne forme que 5 % du revenu et il n'y a pas de 
politique foncière indépendante de la fiscalité. Les spéculateurs 
sont libres de prélever les valeurs créées par la collectivité 
urbaine dans sa croissance, et les rentes de rareté d'équipe- 
ment que détermine leur propre liberté. Le domaine public 
est démagogiquement dilapidé au-dessous de son prix de 
marché au profit de catégories particulières (fonctionnaires) 
ou abandonné aux accapareurs, sans que l'équipement y soit 
réalisé, sans même que des provisions de terrains soient effec- 
tuées pour un équipement ultérieur. Au total, les valeurs créées 
par la croissance et l'activité urbaines, par les dépenses d'équi- 



246 PAUL VIEILLE 

pement de la Municipalité, de l'Organisation du Plan, etc., ne 
retournent qu'en très faible partie à la collectivité. La politi- 
que financière de la Municipalité contribue à effectuer un 
transfert de monnaie de l'ensemble de la population aux pro- 
priétaires fonciers. Quant aux méthodes fiscales et budgétaires, 
il n'en existe pas. Au cours des 11 années 1951-1961 on ne 
compte pas moins de 33 modifications d'impôts et taxes (créa- 
tions et suppressions). Pour décider d'une imposition on ne 
procède pas, au préalable, à la consultation des contribuables, 
ou de leurs représentants, à l'évaluation du produit attendu 
et des possibilités de recouvrement ; on fait des essais. Aucun 
budget prévisionnel n'est préparé. On décide occasionnelle- 
ment de telle ou telle dépense et vit au jour le jour. Le budget 
est par ailleurs rarement équilibré. Pour combler le déficit, 
des « emprunts » sans intérêt, sont contractés, sur les instances 
du Gouverneur, auprès des municipalités riches de la province 
(Korramshar notamment). De 1948 à 1961 ont ainsi été em- 
pruntés 36 millions de riais qui n'ont donné lieu à aucune 
comptabilité particulière et dont rien n'indique qu'ils aient été, 
même partiellement, remboursés. La municipalité se révèle 
en outre incapable de respecter la répartition des dépenses 
décidée par la loi municipale. 

La technique de levée des taxes n'est pas une technique 
bureaucratique, abstraite ; les finances municipales amplifient 
jusqu'à la caricature les méthodes des services fiscaux de 
l'Etat. Il n'existe pas d'enregistrement systématique des contri- 
buables; ordonnancement et perception de l'impôt ne sont 
pas isolés ; il n'y a ni contrôle administratif ni contrôle public 
de l'imposition demandée et de la contribution effective. Les 
arrangements entre agents de la fiscalité municipale et contri- 
buables sont la règle. Une partie des percepteurs ne sont, du 
reste, que des vacataires sans garantie d'emploi, tous sont, 
comme les autres employés municipaux, mal payés et cher- 
chent des compensations dans les arrangements individuels 
avec les contribuables. La municipalité qui prélève des taxes 
sur l'eau et l'électricité consommée dans la ville ne se pré- 
occupe nullement des services publics correspondants. Ils 
étaient jusqu'ici aux mains de privés sans que la municipalité 
les contrôlât ; ils passent dans le domaine para-administratif 
sans qu'elle ait une plus grande part effective dans le pro- 
gramme, le financement ou la gestion. Elle n'a ainsi été que 
très formellement tenue au courant de projets concernant la 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 247 

nouvelle usine municipale des eaux n'a nullement envisagé 
les moyens d'effectuer le règlement de la moitié de l'investisse- 
ment qui lui incombe et ne se soucie pas davantage de la 
gestion. Quant à l'électricité, tout s'est décidé et se décide 
en dehors d'elle. 

Si l'administration municipale fait ainsi preuve de quelque 
insouciance pour les intérêts communaux, elle marque, au 
contraire, une sollicitude particulière pour les administrations 
d'Etat ; on note que la moitié de ses dépenses sont effectuées 
pour le quartier administratif de la ville (résidence et bureaux) 
qui n'abrite guère plus de 10 % de la population urbaine, 
qu'elle rend gratuitement des services à certaines administra- 
tions et qu'elle abandonne à titre gracieux ou à bas prix la 
jouissance de certaines de ses propriétés immobilières à des 
organismes étatiques ou para-étatiques. 

La municipalité est un organisme sous-développé, sans in- 
dividualité bien définie, constituant une sorte de domaine-fief 
pour les administrations d'Etat. Elle vit sous la tutelle légale 
et extra-légale du pouvoir représenté par le Gouverneur et le 
Conseil de Province. La loi Municipale de 1331 (1952-1953) 
modifiée en 1334 (1955-56) institue un Conseil Municipal élu 
au suffrage universel nommant lui-même le Maire ; mais si 
décide la loi, le Conseil Administratif de Province juge que 
l'activité du Conseil Municipal est préjudiciable à l'ordre, il 
peut en demander la dissolution au Ministère de l'Intérieur 
qui décide par décret. Lorsque le Conseil Municipal n'existe 
pas, le Ministère de l'Intérieur en remplit les fonctions et le 
Gouverneur désigne le Maire. Le Gouverneur doit être tenu au 
courant des délibérations du Conseil Municipal ; s'il est, pour 
des raisons économiques ou politiques, en désaccord avec les 
résolutions adoptées, il peut demander une nouvelle délibéra- 
tion. Le désaccord persiste-t-il, le conflit est réglé par le Minis- 
tère de l'Intérieur. Par son imprécision, par les pouvoirs dis- 
crétionnaires qu'elle donne au Ministre et au Gouverneur, la 
loi est l'instrument d'un arbitraire que les conduites habi- 
tuelles des citoyens autant que des administrateurs ne tendent 
pas à freiner. 

En principe, seuls les fonctionnaires locaux ne peuvent pas 
être candidats aux élections municipales ; en fait la sélection 
est beaucoup plus sévère. L'absence de syndicats, de partis, 
d'associations locales, de tout instrument d'organisation des 
intérêts urbains est un obstacle à l'apparition de personnalités 



248 PAUL VIEILLE 

ayant pour rôle spécifique la représentation de ces intérêts. 
Bien plus, la crainte universelle qu'inspire toute expression 
publique est un écran à la connaissance des besoins de la 
collectivité urbaine. La présence à Ahvaz d'une nombreuse 
population industrielle employée par les sociétés pétrolières 
pourrait constituer un facteur favorable à la vie municipale ; 
sous peine de graves sanctions, un règlement interdit, aux em- 
ployés toute manifestation d'opinion sans autorisation hiérar- 
chique et cette règle est interprétée comme interdisant toute 
prise de position dans les affaires municipales. La Société 
Nationale Iranienne des Pétroles, malgré la politique d'intégra- 
tion poursuivie, ne tend point à redresser soit la règle soit son 
interprétation, agissant ainsi à rencontre même de ses intérêts 
apparents, puisqu'elle cherche à incorporer ses secteurs rési- 
dentiels au domaine d'une municipalité qu'elle voudrait plus 
efficace. En définitive les candidats ne proviennent que de la 
couche de notables formée par les chefs de clans, commerçants 
arrivés, professions libérales, etc., les uns aventuriers, les 
autres plus indépendants du pouvoir. Parmi les candidatures, 
habituellement peu nombreuses, quelques unes sont parfois 
suscitées directement par le pouvoir, toutes sont contrôlées 
par lui. Ainsi, aux élections de 1341 (1962-63) pour 15 sièges 
à pourvoir, 22 personnes font acte de candidature, dont 5 sont 
déclarées inéligibles par le Conseil Administratif de la Pro- 
vince. Curieusement d'ailleurs, le conseil élu comprend une 
majorité d'originaires de Shushtar dont proviennent la plupart 
des petits et moyens fonctionnaires. Par ailleurs, si le système 
de sélection des candidats ne se révélait pas suffisamment 
efficace, le pouvoir aurait encore, pour s'assurer des résultats 
de l'élection, la possibilité de recourir au truquage électoral 
qui est monnaie courante. En définitive le conseil municipal 
n'est qu'une création administrative dont les membres sont 
recrutés parmi les notables tels que le système les crée. Ce 
n'est pas assez. Le Gouverneur et, secondairement, les chefs des 
directions ministérielles provinciales détiennent le pouvoir 
municipal effectif. Or si le premier souci (négatif) d'un Gou- 
verneur est d'éviter les conflits politiques dans sa circonscrip- 
tion, le second (positif) est de se faire valoir, d'inventer quelque 
réalisation spectaculaire à laquelle son nom demeurera attaché, 
qui lui vaudra la reconnaissance de ses supérieurs hiérarchi- 
ques et des masses. La carrière d'un Gouverneur est toutefois 
incertaine et de toutes façons courte (1 à 3 ans) surtout 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 249 

lorsqu'il considère que durant sa présence il doit non seule- 
ment concevoir mais encore réaliser et surtout inaugurer. Par 
ailleurs il n'a habituellement aucune formation dans les domai- 
nes de l'équipement, de l'aménagement, de la gestion urbaine 
où il va intervenir et ne dispose d'aucun conseiller qualifié. 
De toutes façons l'atmosphère d'intrigues et de coteries qui 
règne à la cour provinciale est peu favorable à la réflexion. 
On recherche donc des projets spectaculaires et rapidement 
exécutables dont les plans sont étudiés et arrêtés à la légère 
(lotissements pour les pauvres de terrains des domaines dis- 
tribués à bas prix, l'équipement n'est pas prévu : quelques 
années plus tard, les quartiers construits sont parmi les plus 
misérables de la ville. Plantation d'arbres le long de la voierie 
urbaine ; les essences ne sont pas adaptées au climat, la plu- 
part sèchent rapidement. Construction de galeries couvertes 
devant les boutiques de la grande allée commerçante de la 
ville ; elles emmagasinent la chaleur diurne et la restituent 
après le coucher du soleil, etc.). En outre le Gouverneur ap- 
puie les initiatives des directeurs des bureaux ministériels 
régionaux dont chacun désire, de son côté, se faire valoir 
auprès de ses supérieurs hiérarchiques et favoriser le person- 
nel de son département ; d'où la fragmentation des réalisations 
rencontrées aussi bien dans la construction de secteurs rési- 
dentiels que dans l'équipement de santé ou de loisir. La 
Municipalité en tout cela n'est jamais consultée. Le Gouver- 
neur agit à son égard autoritairement : aussi bien dans des 
opérations du genre de celles que l'on vient de mentionner, qui 
bien que partielles, concourrent à façonner le paysage urbain, 
que dans les projets de plus vaste envergure, comme ceux 
concernant l'eau et l'électricité, préparés par des organismes 
semi-publics et appuyés sans réserve, ou qu'à propos d'exi- 
gences arbitraires mettant directement à contribution le bud- 
get municipal. 

L'ensemble urbain ne peut être identifié par l'organisation 
politico-administrative de la société, il passe entre une Muni- 
cipalité dominée et impuissante et un pouvoir dont les inté- 
rêts ne coïncident pas avec ceux de la ville. La rupture entre 
besoins collectifs et organisation sociale explique l'absence, 
dans presque tous les domaines (régime foncier, équipement, 
urbanisme, finances municipales, etc.) d'une politique urbaine 
délibérée, même naïve, même sans autre appui qu'une connais- 
sance empirique des besoins. 



250 PAUL VIEILLE 

L'organisation de la société fait obstacle à l'affirmation 
d'une conscience collective des besoins urbains. Toutefois cette 
conscience existe bien à l'état latent. On s'en rend compte à 
l'examen de la conduite des notables formant le Conseil Muni- 
cipal, qui révèle en outre un aspect majeur du rapport de 
la société urbaine au pouvoir. Selon les cas convergentes ou 
divergentes, les opinions des conseillers municipaux consti- 
tuent des éléments à partir desquels une politique urbaine 
pourrait être définie. Tous sont ainsi favorables à l'équipement 
urbain, à l'adoption d'un plan compréhensif réalisable par 
étapes ; tous craignent des installations trop coûteuses sans 
relation avec le revenu moyen des habitants de la ville. Com- 
merçants, propriétaires fonciers, d'une façon générale gens 
ayant des biens immobiliers et des revenus élevés, ils sont 
unanimes à refuser les impositions directes, celle des terrains 
notamment, et partisans de taxes frappant la consommation. 
Malgré le manque de ressources municipales, ils sont défavora- 
bles à toute augmentation de la charge fiscale ; en période 
de marasme économique ce serait, disent-ils, peu judicieux. 
Sur d'autres points, en fonction d'intérêts opposés, les opi- 
nions sont partagées. A propos de l'extension de la ville par 
exemple, les uns, la majorité, veulent limiter strictement aux 
vieux secteurs le domaine municipal, les autres souhaitent son 
élargissement ; ce sont les lotisseurs des terrains de banlieue 
qui aimeraient laisser à la ville le soin d'un équipement qu'au- 
trement ils devraient financer. Dans l'ensemble le programme 
présenté, surtout dans ses propositions concrètes, est limité, 
restrictif, manque d'ampleur et d'ambition, semble peu à la 
mesure d'une ville dont la population s'accroît avec rapidité. 
Pourquoi cette attitude ? Prudence bourgeoise ? C'est peu 
probable de la part d'individus qui, dans leur majorité, ne 
doivent pas la fortune à l'épargne et à la sagesse économique. 
De fait la conduite publique est encore plus négative que les 
opinions exprimées privément. En conseil, les notables sont 
opposés à toute novation, sont incapables de prendre une 
décision, ne forment de majorité que pour refuser les proposi- 
tions faites par l'un d'eux. Les propositions cependant sont 
rares, personne n'ose se mettre en avant. L'expectation est 
une composante essentielle de la conduite. On retrouve l'una- 
nimité privée des conseillers municipaux pour protester contre 
la tutelle administrative et le fonctionnement de la Munici- 
palité, Chacun se plaint que le Conseil ne soit consulté ni par 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 251 

le Gouverneur, ni par l'Organisation du Plan, ni par le Maire, 
ni par les particuliers lorsqu'ils prennent des décisions inté- 
ressant la ville. Chacun se plaint aussi de l'absence des comptes 
municipaux et de l'impossibilité où se trouve le Conseil de 
vérifier la gestion communale ( « en onze ans un seul compte 
de fin d'exercice a été présenté, il était faux »). Tous pensent 
que l'administration municipale a trop de moyens financiers 
pour l'usage qu'elle en fait et sont persuadés que le détourne- 
ment est la pratique régulière des fonctionnaires de la commu- 
ne. L'attitude malthusienne et expectante des conseillers n'a 
pas d'autre source que ce désespoir. Le lien apparaît de façon 
claire, sinon manifeste, dans le discours. Toutefois, contradic- 
tion nouvelle, en public chacun acquiesce à ce qu'il réprouve 
intérieurement, veut plaire aux autorités et particulièrement 
au Gouverneur, et, dans l'activité pratique, presque tous les 
conseillers tâchent d'obtenir de leur fonction quelque avan- 
tage particulier, se prêtent à l'échange que le pouvoir propose 
entre ralliement politique et privilège économique. Les inté- 
rêts publics sont abandonnés au profit d'intérêts privés 
(l'équipement, par la collectivité, de terrains privés, fixation à 
un taux élevé du prix d'un produit fabriqué, etc.). 

Au point où nous sommes parvenus de l'analvse de la socié- 
té locale, les contradictions du comportement des conseillers 
ne nous surprennent plus, elles sont analogues à celles rencon- 
trées dans les milieux sociaux dont ils proviennent. A la fois 
le Conseiller Municipal est mécontent du statut fait à la 
commune, pleure sur son propre sort et sur son abiection 
lorsqu'il décrie les mœurs habituelles de ceux qui participent 
à la gestion municipale et profite, se fait instrument du sys- 
tème, collabore à la dégradation communale qui n'est autre 
que celle de la collectivité urbaine. Sa réflexion sur les besoins 
urbains n'est pas indépendante de ces conditions. Il défend 
les intérêts de la catégorie sociale dont il est issu, les possé- 
dants (à propos de la fiscalité notamment), mais n'adopte dans 
cette perspective que des positions restrictives, ne dépasse que 
rarement une position défensive qui est le seul plan sur lequel 
ses intérêts individuels rencontrent ceux de ses pairs. Il est 
incapable de rechercher ou d'accepter en pratique un program- 
me positif, compréhensif qui contribue à l'affermissement et 
à l'essor d'une bourgeoisie. Il est persuadé que tout pro- 
gramme, c'est-à-dire tout plan de dépenses, ne peut que profi- 
ter à des intérêts particuliers et soupçonne derrière toute 



252 PAUL VIEILLE 

proposition une pensée d'accaparement. Lui-même ne pratique 
pas autrement, ne propose que dans l'espoir d'accaparer, n'ac- 
cepte que des projets que lui-même avance, ne se soucie 
nullement de l'accord du conseil mais seulement de l'appui 
des représentants du pouvoir susceptibles d'en favoriser la 
réalisation. Pour plaire à l'autorité il est d'ailleurs mieux de ne 
pas s'entendre entre pairs, c'est là flatter que de faire tout dé- 
pendre d'elle; l'accord entre représentants de la commune 
n'est pas seulement inutile, il est dangereux. Les conseillers 
savent qu'ils ne sont pas responsables devant la population 
mais devant le pouvoir non pas, du reste, de leurs décisions 
mais de leur servilité. Il y a bien quelques individus (un ou 
deux à Ahvaz en 1963) qui tentent d'aller à contre-courant, se 
réclament des institutions écrites contre les habitudes, se 
font les avocats du bien public, mais ils sont investis par les 
modes de penser et d'agir collectifs et finalement inefficaces. 

La vie municipale n'est, dans ces conditions, qu'une paro- 
die ; c'est ainsi qu'elle est vécue par la population urbaine. 
Chacun raille amèrement l'impuissance et le désordre de l'orga- 
nisation municipale et s'en désintéresse, refuse de se recon- 
naître dans un conseil perçu comme le rassemblement de 
quelques aventuriers à l'affût d'opérations fructueuses. Ce sont 
surtout les affaires foncières qui frappent l'imagination popu- 
laire ; l'image du conseiller municipal est celui d'un accapareur 
de terrains des domaines, équipant grâce aux dépenses commu- 
nales et empochant les bénéfices. A cela les catégories sociales 
inférieures et moyennes (petits commerçants et artisans) ajou- 
tent l'idée que le conseil municipal représente les intérêts 
des couches supérieures de la société. Opinion qui trouve ses 
fondements dans le fait que l'organisation de la municipalité 
ne profite pas seulement aux fonctionnaires et élus de la com- 
mune mais encore à l'ensemble des possédants (grâce au sys- 
tème fiscal) et à des catégories particulières telles que les 
propriétaires d'établissements rendant des services collectifs 
ou les spéculateurs fonciers qui mettent la main sur les plus- 
values essentiellement dues au dynamisme urbain, c'est-à-dire 
à la collectivité elle-même. 

On n'est donc pas en présence d'une « commune » qui 
fonctionnerait différemment de la commune occidentale. La 
« commune » en réalité n'existe pas. Les institutions écrites, 
de type occidental, sont débordées par la réalité des rapports 
entre pouvoir et société locale. Pourquoi, peut-on alors se 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 253 

demander, ces symboles inutiles, à quoi correspondent-ils ? 
Remarquons d'abord que les transformations de la société 
rendaient nécessaire une refonte des institutions propres aux 
collectivités urbaines. L'ancienne organisation a été détruite 
par la rapidité de la croissance démographique, la modifica- 
tion des besoins et la déstructuration de la société « tradition- 
nelle ». Dans une large mesure la ville était équipée, jusqu'à la 
fin du xix e siècle, par les aristocrates et les commerçants qui 
dépensaient une partie de leur fortune en œuvres philanthro- 
piques profitant à une clientèle rassemblée autour d'eux. Elle 
était ainsi une somme de quartiers dont la coordination était 
plus ou moins assurée par un consensus peu institutionalisé 
et par le pouvoir royal ou le prince local. Une telle organisa- 
tion n'est pas adaptée à une croissance urbaine rapide : sa 
mise en place demande un certain temps, et la masse des 
besoins à satisfaire est alors trop grande. C'est particulière- 
ment vrai pour une ville neuve comme Ahvaz qui, au contraire 
des villes anciennes, ne dispose pas d'un équipement construit 
au cours des phases antérieures et plus lentes de la croissance. 
En outre, au cours des quelques décennies passées, les besoins 
d'équipement se sont radicalement modifiés. Circulation, ad- 
ductions d'eau, électrification par exemple ne posent ni tech- 
niquement, ni financièrement des problèmes de l'ordre de 
ceux que l'équipement traditionnel avait à résoudre, nécessi- 
tent des investissements considérables, ne cadrent guère avec 
l'échelle restreinte du quartier et impliquent une gestion 
parfois complexe. Tandis que les besoins collectifs s'accrois- 
saient, le souci de la communauté au sein des couches supé- 
rieures de la population s'amenuisait au profit de préoccupa- 
tions relatives à la jouissance individuelle et à l'accumulation. 
Ici encore, Ahvaz, née et grandie sous le seul signe du commer- 
ce, ne disposait pas de cette réserve d'habitudes qui, dans les 
vieilles villes iraniennes, résista davantage aux valeurs nou- 
velles. 

Cet ensemble de transformations rend le besoin d'organisa- 
tion urbaine beaucoup plus impérieux qu'autrefois. Il est de 
fait que les habitants d'Ahvaz sont rares qui mettent en 
doute la nécessité d'une municipalité même si les critiques 
qu'ils adressent à l'administration existante sont vives. Ce 
besoin venant de la base de la société est rejoint par une 
exigence reconnue au sommet qui résulte des difficultés ren- 
contrées par les programmes d'équipement urbain. L'Etat, au 



254 PAUL VIEILLE 

travers l'Organisation du Plan, peut procéder à des études 
et se charger d'une partie de l'investissement ; il ne peut 
guère faire davantage. La tâche est trop lourde pour une 
administration bureaucratique. L'Etat cherche donc à promou- 
voir des autorités locales responsables, capables de proposer 
des projets adaptés à une situation particulière, d'assurer (au 
moins) l'investissement complémentaire et de gérer les équipe- 
ments mis en place. Quelques minimes que soient les fonctions 
d'une institution municipale, elle ne peut cependant subsister 
sans une certaine autonomie par rapport au pouvoir central. 
Le mossadeghisme (qui représente effectivement une concep- 
tion globale de l'organisation de la société iranienne) n'envi- 
sageait la création des municipalités que dans le cadre de la 
restriction des pouvoirs d'un Etat centralisé et autoritaire ; 
il était donc cohérent avec lui-même. Il n'en est pas de même 
du régime qui lui succède dont les deux caractéristiques essen- 
tielles et fondamentalement liées sont l'intégration au marché 
mondial et la restauration de l'autorité du pouvoir central. 
Si ce régime souhaite le maintien ou l'établissement des muni- 
cipalités c'est pour diverses raisons : suivre le modèle des 
sociétés libérales auquel les experts en planification économi- 
que et sociale Nord- Américains désirent identifier (formelle- 
ment) les pays dominés, maintenir (formellement) une acqui- 
sition du mossadeghisme à laquelle les populations sont atta- 
chées, faciliter (source d'efficacité) la politique d'équipement 
collectif urbain. La municipalisation est pourtant contradic- 
toire avec l'origine même de la Restauration appuyée par les 
forces sociales (intérieures et extérieures) les plus autoritaires 
et avec sa politique économique : accélérer la consommation 
des produits étrangers autant par les individus que par les 
collectivités urbaines ce qui conduit à forcer celles-ci à effec- 
tuer des équipements utilisant une grande quantité de biens 
produits à l'extérieur et donc à accroître la pression fiscale 
sans accroissement parallèle de la production intérieure. Aussi, 
le pouvoir ne peut-il accepter les tendances disruptives qui 
apparaissent immanquablement lorsque la nation est consul- 
tée : c'est contre lui qu'elle cherche à s'affirmer. Il désire faire 
l'économie de l'affranchissement des communes : il organise 
les consultations, intervient dans la désignation des représen- 
tants, peuple les conseils municipaux de ses créatures, refuse 
une gestion autonome des municipalités. Dès lors celles-ci ne 
sont plus que des organisations fantoches. Le pouvoir n'en 






LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 255 

reste pas là, il tire désormais argument de la gabegie munici- 
pale contre la société locale et ses notables : elle est incapable 
de se diriger, n'est pas mûre pour l'autonomie ; il convient 
de la maintenir en tutelle. On ne le dit certes pas publique- 
ment, la vérité est alors la municipalisation effective des villes ; 
mais c'est l'opinion que l'on répand avec consternation dans 
les milieux dirigeants et que l'on donne à entendre aux couches 
inférieures de la société (elles-mêmes mises dans l'incapacité 
d'agir, afin de leur exprimer la sollicitude du pouvoir et de 
les détacher des catégories d'où proviennent les représentants 
soi-disant élus. La fonction de la Municipalité se résoud fina- 
lement en quelque chose de très analogue à la fonction de la 
Chambre de Commerce ou des corporations ; elle est vide de 
son propre contenu et pleine des jeux du pouvoir, sous la 
façade d'un moyen d'expression de la société urbaine, elle 
en est un instrument de désorganisation. Elle devient un ins- 
trument de pillage économique et de domination politique. 
Le statut de la Municipalité est d'ailleurs solidaire de celui 
des autres organisations collectives ; une commune vivante 
n'est guère concevable sans de multiples groupements d'inté- 
rêts rassemblant les habitants en vue d'objectifs divers en des 
camps parfois concurrents. Elle n'est guère concevable non 
plus sans la circulation d'informations et l'expression publique 
des opinions. En fait, l'expression orale, à propos de la vie 
politique, des rapports avec l'autorité, est double, se modelant 
tantôt, en public, sur ce qui est attendu du pouvoir, dévoilant 
tantôt, en privé, les sentiments réellement éprouvés. Qu'en 
est-il d'ailleurs de la presse ? 

On lit peu à Ahvaz (4 800 quotidiens, 11500 journaux et 
revues hebdomadaires, 1 500 mensuels) et seulement la presse 
de Tehran. Deux journaux locaux existent, l'un hebdomadaire, 
l'autre paraissant tous les deux jours. Ils sont financés, au 
travers des publications d'adjudications, par les administra- 
tions d'Etat, les Sociétés Pétrolières et la Municipalité. Le 
tirage est faible, les principaux acheteurs sont les adminis- 
trations elles-mêmes. La publicité occupe jusqu'à 80 % de 
leurs colonnes et l'on n'y trouve par ailleurs aucune informa- 
tion sur des sujets tels que la situation économique locale, 
les possibilités d'investissement, la situation des marchés, la 
main-d'œuvre ou les loisirs, ni aucune discussion des problè- 
mes régionaux comme ceux des barrages et de l'irrigation, de 
l'électricité, ou des relations entre ethnies. En dehors des 



256 PAUL VIEILLE 

mondanités de préfecture les quelques articles que l'on y peut 
lire sont généraux, mal documentés, mal rédigés, éventuelle- 
ment de mauvaise foi, de toutes façons sans intérêt. Les 
deux journaux n'ont guère d'autre objet que de légitimer les 
subsides dispensés à deux plumitifs ralliés au pouvoir. Si l'on 
excepte les bulletins des entreprises pétrolières, dont l'objet 
est strictement limité, les autres feuilles éditées dans la pro- 
vince ont le même contenu et la même fonction que celles qui 
le sont à Ahvaz. Ni la ville ni la province n'ont, en propre, 
d'organe de presse digne du nom ; les conjonctures, les diffi- 
cultés, les besoins qui leur sont spécifiques ne trouvent point 
de place non plus dans la presse de la capitale. Ils n'ont donc 
aucun moyen d'expression. Le peu d'intérêt que l'on montre 
pour la presse est lié à son inactualité; il fut, rapporte-t-on, 
des époques où on lisait davantage. 

La ville est muette et désorganisée. La désarticulation appa- 
rente du développement est corollaire d'une désarticulation 
plus profonde entre, d'une part, les besoins ressentis, les ten- 
dances et les aspirations de la population et, d'autre part, 
l'organisation qui, d'en haut, lui est imposée. La commune 
n'existe que dans le discours administratif et dans les aspira- 
tions des habitants. Elle est désorganisée par un pouvoir (en 
principe) sans limites, qui la réorganise sur ses propres fins 
étrangères aux besoins de la ville et ne rencontrant ceux-ci 
que par raccroc. En présence des jeux du pouvoir les individus 
renoncent à œuvrer en vue des intérêts collectifs ; constam- 
ment surpris, ils se réfugient dans l'attentisme et n'acceptent 
de collaborer qu'en contrepartie d'avantages économiques. La 
solution est-elle la bureaucratisation absolue de la société ? 
L'administration d'Etat doit-elle ajouter à ses tâches actuelles 
celles de la gestion urbaine ? Le pouvoir lui-même hésite de- 
vant une telle éventualité. Il n'ignore pas l'inefficacité de son 
administration. De fait, les fonctions de menace et d'exaction 
traditionnellement et actuellement dévolues à la basse admi- 
nistration ont façonné des modes de conduite incompatibles 
avec une gestion rationnelle aussi bien des collectivités locales 
que des entreprises industrielles par exemple. Une administra- 
tion œuvrant technocratiquement en vue du « bien public » 
(quelle que soit la conception de ce bien) n'est encore qu'un 
rêve puisque les rôles adaptés à un tel objet n'ont pas été 
façonnés par l'histoire et ne pourraient l'être que par l'abandon 
préalable d'un certain mode d'administration. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 257 

En réalité, la tentative de « développement » selon la voie 
de l'intégration au marché mondial, place le pouvoir dans 
une situation contradictoire. D'un côté, cette intégration entraî- 
nant des tensions économiques-sociales majeures, les méca- 
nismes de contrôle, de domination qui ont fait leurs preuves 
ne peuvent être abandonnés. De l'autre, la consommation 
d'équipements urbains, rendue nécessaire par cette intégration, 
et (afin de diminuer le mécontentement populaire) le souci de 
rendre ces équipements efficaces impliquent soit une certaine 
autonomie locale, et donc l'amenuisement du pouvoir de l'ad- 
ministration, soit l'abandon des conduites administratives ha- 
bituelles et la mise en place d'une importante bureaucratie 
technique. Comment la contradiction tendra-t-elle à être réso- 
lue ? Essayons de caractériser le procès actuel de transfor- 
mation de la société iranienne en reprenant les mécanismes 
fondamentaux de son fonctionnement et de sa dynamique. 



Commençons par identifier les mécanismes de fonctionne- 
ment qui nous paraissent anciens parce qu'ils sont inscrits 
dans les conduites habituelles, les attitudes, les représentations 
et le langage. La société est dominée par un pouvoir qui, 
trouvant en lui-même sa justification, élimine toute tendance 
à l'organisation spontanée de la société et la réorganise en 
fonction de ses propres objectifs. Il y parvient par des moyens 
avant tout politiques fondés sur une stratégie de la retraite 
qui évoque certaines règles de l'art militaire oriental : il fait 
mine de se plier aux revendications des populations et aux 
tendances spontanées à l'organisation pour les pénétrer de ses 
propres intérêts et les dévier de leurs objectifs. Il reprend 
ainsi les oppositions entre groupements ethniques et en tire 
profit à des fins de domination ; il les maintient, les sclérose 
et s'impose entre eux comme médiateur. Il reprend à son 
avantage les oppositions d'intérêt entre catégories sociales, 
tout en se gardant ici de les accuser. Il accueille les tendances 
spontanées à l'organisation des classes pour se couler dans 
leurs vêtements et en faire des instruments de leur désorgani- 
sation. Loin de nier les revendications des populations, il pré- 
tend y répondre, lui-même. En fait leur satisfaction devient 
subsidiaire à la poursuite de ses propres objectifs. Le but 

17 



258 PAUL VIEILLE 

que constamment il poursuit est de s'assurer partout des 
complicités, de former des réseaux dépendants. Il place ses 
hommes ou attire ceux qui surgissent comme leaders des 
groupes sociaux ; sa pratique courante est l'échange entre 
ralliement politique et avantages économiques. Il utilise ce 
jeu à l'égard des individus et de catégories sociales entières ; 
ses fonctionnaires et le personnel des entreprises d'Etat (che- 
mins de fer, silo, etc.) notamment. Il crée ainsi des popula- 
tions plus ou moins protégées qui doivent leur situation écono- 
mique non pas à leur fonction dans la production mais aux 
desseins du pouvoir. 

Son action est caractérisée par une très grande souplesse, 
par une grande variété de moyens, par une faculté aiguë de 
s'ouvrir aux manifestations des besoins et aux tendances à 
l'organisation des populations dominées, d'absorber la société 
tout en paraissant se laisser absorber par elle. Cette conduite 
n'est toutefois possible que parce qu'un mécanisme plus pro- 
fond lui permet de s'imposer, force individus et groupements 
à accepter sa présence. Ce mécanisme est la généralisation 
du jeu à trois qui consiste à organiser les rapports sociaux de 
telle sorte que tout individu, groupe ou groupement soit 
menacé par un autre individu, groupe ou groupement et soit 
ainsi contraint de recourir au pouvoir, de s'en remettre à son 
arbitrage. Les oppositions spontanées entre ethnies, entre 
classes sont utilisées dans ce sens ; d'une façon générale le 
pouvoir s'intéresse à toute tension interpersonnelle ou sociale ; 
c'est son mode habituel d'immixtion dans la société. Lui-même 
cependant crée la pièce maîtresse du jeu à trois. Il fait de sa 
propre bureaucratie non pas un moyen d'administration mais 
un instrument de menace sur l'ensemble des individus, il peut 
ainsi apparaître comme sauveur, à son propre avantage. Toute 
l'organisation administrative de fait est disposée à cette fin. 
Les fonctionnaires sont isolés du public et lui sont opposés, 
éventuellement par leur origine (Ahvaz semble être un cas 
particulier), généralement par leur caractère parasitaire (sur- 
nombre, rémunération, inactivité), par les avantages dont ils 
jouissent (équipements particuliers) et par les activités vers 
lesquels ils sont orientés (jeux d'argent tolérés voire encou- 
ragés dans des institutions para-administratives). Ils sont sépa- 
rés dans leur vie non-professionnelle même, privilégiés, orien- 
tés vers la consommation par opposition au public dont le 
sort ordinaire est le travail et le besoin. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 259 

Le corps administratifs est en outre rendu étroitement 
dépendant des hiérarchies. Par sa fragmentation d'abord : les 
bureaux des différents ministères sont auto-suffisants et étran- 
gers les uns aux autres ; à l'intérieur même d'une direction 
administrative chaque service est isolé ; les relations horizon- 
tales sont rares, les canaux de communication verticaux. Par 
une législation foisonnante et non codifiée, par un formalisme 
inextricable ensuite qui ralentissent, entravent l'expédition 
des affaires : des choix, des décisions sont constamment né- 
cessaires ; seul le pouvoir détient, en principe, l'autorité de 
dénouer l'écheveau bureaucratique. Par la tolérance enfin dont 
celui-ci fait preuve à l'égard des abus des fonctionnaires infé- 
rieurs et moyens qui, ce faisant, violent pourtant la règle 
précédente : il tolère et ainsi tient. La vie administrative 
repose donc entièrement sur les couches d'autorité. 

Pour le citoyen ( « le sujet » devrait-on dire) l'administra- 
tion est une menace, en raison de sa lenteur, de son absurdité, 
de ses contradictions, de ses prétentions démesurées qui résul- 
tent de la rencontre de l'imbroglio législatif et réglementaire et 
des mœurs des fonctionnaires. La relation du citoyen à l'admi- 
nistration ne peut se passer d'une relation personnelle levant 
l'hypothèque bureaucratique, soit avec des fonctionnaires 
d'exécution, lorsque ni le citoyen ni le pouvoir ne trouvent 
avantage à se rencontrer face à face, la reconnaissance est 
alors fréquemment rémunérée, soit, dans le cas contraire, avec 
des fonctionnaires d'autorité. De toutes façons, malgré les 
principes affirmés, l'insécurité est la règle. Le citoyen voyage 
dans l'incertain. Des dangers qui résultent de son statut juri- 
dique il cherche à se protéger politiquement. Il se tait, se 
cache ou pactise avec le pouvoir qui réussit ainsi dans son 
œuvre de destruction des puissances de contestation. Les 
classes sociales ne vivent qu'à l'état d'aspirations. La conscience 
des intérêts de classe existe fréquemment, notamment chez 
les artisans et les marchands ; existe aussi le besoin d'une 
organisation apte à exprimer les revendications collectives ; 
pratiquement la classe ne parvient jamais à dépasser un niveau 
velléitaire, ni à s'organiser ni à agir en tant que groupement ; 
elle est tenue en permanent état de latence. Le pouvoir par 
son jeu dissout les tendances à l'organisation et à l'action 
collective ; bien plus, il installe en chacun le désespoir. Nul ou 
bien peu estiment une organisation ou une action de classe 
possible — sans l'accord du pouvoir. Tous, dans leurs diffé- 



260 PAUL VIEILLE 






rents rôles, ceux de la profession, de la résidence, de la repré- 
sentation municipale, etc., sont persuadés qu'une organisation 
collective ne peut servir que les intérêts de quelques-uns. La 
contradiction se situe dans la conscience de chacun, déchirée 
entre des intérêts de groupement, de classe, c'est-à-dire entre 
des intérêts individuels qui ne pourraient être satisfaits que 
dans le cadre d'institutions définies par la collectivité des pairs 
et des intérêts de participation au pouvoir, c'est-à-dire la re- 
cherche d'une réussite, en quelque sorte occasionnelle, obtenue 
grâce à un accord particulier. 

L'individu est dominé, exploité par le pouvoir mais cherche 
à profiter et peut effectivement profiter d'une alliance avec lui. 
Les organisations, celles qui pourraient exprimer les classes 
en particulier, colonisées, sont délaissées au profit de relations 
individuelles avec l'autorité soit directes, soit médiatisées par 
des hiérarchies personnelles qui prennent la forme de réseaux 
de clientèles. La conduite a l'égard de l'organisation munici- 
pale n'est qu'un cas parmi d'autres. Le sort de la commune 
est en outre solidaire du statut de l'ensemble des organisations 
par lesquelles les besoins urbains pourraient s'exprimer. Le 
comportement analysé implique une image définie de l'Etat 
et ce n'est pas une des moindres réussites du pouvoir que 
d'avoir, au cours de l'histoire, imposé une image fonctionnelle 
à ses intérêts et à sa reproduction. Certes, on retrouve constam- 
ment affirmée, parfois de façon violente, la revendication d'un 
Etat juste, égalitaire, répondant selon les cas aux intérêts 
d'une classe ou d'une autre et, plus généralement, la notion 
d'un Etat idéal rendant à chacun ce qui lui est dû. Mais 
l'image motrice, guidant les conduites individuelles est celle 
d'un Etat instrument d'accaparement et de redistribution des 
revenus au profit de ceux qui détiennent le pouvoir ou dispo- 
sent de relations avec lui. Il ne s'agit pas d'une simple consta- 
tation, du procès-verbal d'une situation de fait que l'on regrette 
et tend à redresser, mais d'une image à laquelle les conduites 
s'adaptent consciemment et généralement. Aussi bien chez 
ceux qui profitent de leur situation dans les établissements 
de l'Etat ou de leur influence sur eux, fonctionnaires qui tour- 
nent les administrations en corps indolents, parasitaires, vivant 
sur eux-mêmes, influents qui par la tradition considèrent les 
marchés de la collectivité publique comme des sinécures, que 
chez ceux qui pâtissent de la situation créée, se protègent de 
l'oppression non par l'action collective mais par l'attentisme et 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 261 

la dissimulation, gardent secrètement l'espoir de s'associer un 
jour à l'appareil de domination. Haï, le pouvoir est ce vers 
quoi chacun tend. La société n'est pas imperméable à l'image 
qu'il propage de lui-même. S'il prend le plus possible pour 
rendre le moins possible, le citoyen de son côté lui donne 
le moins possible et lui prend le plus possible. Dans son orga- 
nisation comme dans les conduites des citoyens à son égard, 
dans les images comme dans la réalité, l'Etat n'est pas une 
bureaucratie méthodique, organisatrice, égalitaire, égalisatrice ; 
il est un instrument de mainmise sur le revenu d'une partie 
de la nation au profit de l'appareil de domination, mais rend 
l'opposition entre nation et appareil indécise et mouvante par 
les multiples complicités qu'il s'assure dans la nation ; loin 
d'égaliser, il fragmente, individualise par le caractère personnel 
des privilèges plus ou moins grands, plus ou moins durables 
grâce auxquels il ménage ses franges. 

Dans ce contexte, que signifie la revendication d'un Etat 
juste et, plus généralement, l'affirmation brutale de l'oppo- 
sition originelle, irréconciliable entre Mellat (Nation) et Dowalt 
(Etat, gouvernement) ? L'Etat y apparaît bien comme un corps 
séparé de la Nation, opposé à elle, vivant selon ses propres 
règles, non pas gestionnaire des intérêts collectifs mais s'immis- 
çant à son profit dans la société. La Nation désigne ceux qui 
travaillent, qui produisent et commercent, créent la richesse 
par l'activité et l'échange. Il y aurait beaucoup à dire sur cette 
opinion collective et sur sa transposition religieuse (pour le 
shî'isme duodecimain, le pouvoir est mauvais, originellement, 
parce qu'il n'est pas aux mains des Alides) ; elle atteste, en 
tout cas, que l'opposition entre pouvoir et nation, fait objec- 
tif, est aussi fait de conscience. En même temps, dans le 
cadre des compromis qui lient les individus au pouvoir, l'affir- 
mation du divorce prend une autre signification ; elle fait 
partie du jeu de conflit-concours dont on rencontre, en d'autres 
domaines, maints aspects tant à la ville qu'à la campagne. Elle 
affirme l'identité de l'individu face au pouvoir, l'altérité de ses 
intérêts ; à la fois elle étaye sa résistance aux entreprises de 
l'autorité et donne plus de prix aux compromis qu'il accepte. 
Elle cache en outre aux yeux des pairs la collaboration 
acceptée, affirme la solidarité au moment où, dans les faits, 
elle est niée. Elle installe pourtant l'ambiguïté au sein de 
l'individu qui l'assume avec cynisme ou désespoir et au sein 






262 PAUL VIEILLE 

de la société où le mot de solidarité n'a plus qu'un sens 
mythique indirectement efficace. 

La société apparaît structurée par la rencontre de deux ten- 
dances. L'une, en quelque sorte, spontanée, celle d'une société 
caractérisée par certaines activités de production et d'échange, 
certaines formes économiques-sociales prévalant dans ces acti- 
vités et par certains modes de vie collective (regroupement ur- 
bain), qui ressent, en conséquence des besoins relatifs à l'orga- 
nisation tant de son ensemble (ville notamment) que de ses 
catégories d'intérêts (classes sociales). L'autre imprimée par 
un pouvoir qui ne trouve pas son origine dans une classe so- 
ciale particulière et cherche à réorganiser la société en fonc- 
tion de ses intérêts et de sa durée, ou, plus exactement, étant 
donné que lui-même n'a pas, et pour cause, de vue globale ori- 
ginale sur l'organisation de la société, à utiliser à son profit 
les tendances spontanées à l'organisation, les détruisant ainsi 
de l'intérieur, évitant leur actualisation tout en paraissant 
les favoriser. 

Le maintien, voire le développement d'une loi bourgeoise 
après l'échec du mouvement constitutionnaliste, ne fait qu'en- 
registrer le poids des tendances à l'organisation selon certains 
rapports de production. La loi n'a pas d'autre réalité, elle 
n'est pas forme effective. Le pouvoir n'émane pas de la bour- 
geoisie et ne l'appuie pas. Bien plus, dans la situation actuelle, 
il ne paraît ni émaner d'une classe sociale ni s'appuyer parti- 
culièrement sur l'une d'entre elles. Il transforme la nation en 
un vaste champ de compétition, exacerbe les contradictions 
entre individus et classes, évite de réduire ou de dépasser 
les tensions, de façon à vivre de l'équilibre qu'il maintient. 
Lui-même crée l'élément fondamental de ce jeu, l'administra- 
tion, menace universelle qui lui permet d'avoir barre sur 
chaque individu, et de réorganiser la société en fonction de ses 
intérêts. Il tend à la diviser en une hiérarchie de catégories 
dans lesquelles les individus se rangent selon les rôles qu'ils 
jouent par rapport à lui et les avantages qu'ils obtiennent en 
raison de ces rôles. 

On peut, en première analyse, distinguer trois catégories 
principales. En haut un ensemble de couches privilégiées étroi- 
tement liées au pouvoir. Parmi elles, la couche numériquement 
la plus importante regroupe des individus appartenant à de 
vieilles familles influentes, propriétaires fonciers féodaux, aris- 
tocrates de souche ancienne ou plus récente, acquis dès le 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 263 

départ ou ralliés au pouvoir depuis plus ou moins longtemps. 
La seconde couche est celle des aventuriers, c'est-à-dire d'indi- 
vidus dont la fortune a été assurée en contrepartie d'avantages 
politiques ; grâce à eux le pouvoir maintient son emprise sur 
les classes et fractions de classes. Les agents d'autorité de 
l'Etat forment une autre couche, étroitement liée à la première 
(notamment par des liens de parenté), elle est aussi constam- 
ment renouvelée grâce au prélèvement dans la société des 
personnalités les plus fortes qui deviennent des aventuriers 
d'un autre genre, des aventuriers de pouvoir. La catégorie 
supérieure se distingue donc mal du personnel dirigeant de 
l'Etat, elle constitue une classe de pouvoir, rassemble les 
membres de l'appareil d'exploitation ou de domination. 

Au-dessous l'on distingue une catégorie intermédiaire (in- 
termédiaires de pouvoir) composée de sous-catégories définies 
par le secteur d'activité où ses membres sont recrutés. Les 
avantages économiques concédés en échange du ralliement 
politique sont ici strictement mesurés, ils n'autorisent pas une 
ascension rapide et la fortune repose dans une large mesure 
sur l'activité individuelle. On trouve notamment dans cette 
couche les marchands et les artisans ou du moins les représen- 
tants les plus avancés de ces catégories dont l'activité dépend 
autant du capital et des capacités entrepreneuriales que de la 
bienveillance du pouvoir. 

Ces deux premières catégories, la première plus activement, 
la seconde plus passivement, sont des instruments de désorga- 
nisation des classes sociales et de la Nation dans son rapport 
à l'Etat et c'est au détriment de la troisième catégorie (bouti- 
quiers, ouvriers, employés, sous-prolétaires, la grande majorité 
de la population) qu'elles s'allient au pouvoir. Dans le système, 
la troisième catégorie n'obtient en effet que des avantages 
illusoires. Elle tente de se sauver des menaces qui pèsent sur 
elle par les combines, la dissimulation, les patronages ; en fait, 
par des canaux divers, elle est conduite à entretenir le pouvoir, 
l'administration et les catégories privilégiée et intermédiaire. 
Toutefois telle ou telle de ses fractions peut être apparemment 
et momentanément favorisée lorsque le pouvoir trouve intérêt 
à menacer ou à faire contrepoids à une partie de ses catégories 
supérieures ; l'avantage accordé, tout relatif, est d'ordinaire 
rapidement vidé de son contenu. II en est de même des moyens 
par lesquelles le pouvoir veut montrer sa sollicitude pour 
l'ensemble du « peuple » dont il recherche le ralliement. Exa* 



264 PAUL VIEILLE 

minons à ce sujet comment est réalisé le développement, aspi- 
ration collective à laquelle le pouvoir affirme se consacrer 
entièrement. 



Quel objectif le développement pousuivi cherche-t-il à 
atteindre ? Satisfaire les besoins du peuple, répondent les 
autorités. On ne reprendra pas ici la critique de la notion de 
besoin. Disons seulement que les biens individuels et collectifs 
de consommation et de production mis à la disposition de la 
population lui sont à l'évidence fondamentalement étrangers. 
Ils ne sont pas produits par la société considérée et ne corres- 
pondent pas à la dynamique de son appareil de production ; 
le « besoin » qui en est éventuellement ressenti est donc posté- 
rieur à leur importation. En outre, ils sont inadaptés aux possi- 
bilités de payement des populations auxquelles ils sont desti- 
nés et ne peuvent donc répondre à son sentiment de la néces- 
sité. En réalité, les équipements collectifs mis en place ne peu- 
vent être finalement payés que par les revenus extérieurs de 
l'Etat, c'est-à-dire, avant tout, par ses revenus pétroliers. De 
même, les biens de consommation individuels importés, offerts 
sur le marché, ne peuvent être acquis que par les revenus indi- 
viduels supplémentaires distribués, correspondant aussi aux 
revenus extérieurs. En d'autres termes les « besoins » consi- 
dérés comme ceux du peuple ne sont pas étrangers aux expor- 
tations du pétrole ; en dernière analyse, ils représentent une 
justification idéologique des achats effectués à l'étranger en 
contrepartie des ventes de produits pétroliers. Comme l'expor- 
tation du pétrole est déterminée non par la dynamique de 
l'économie iranienne mais par la demande des économies 
dominantes, les importations de biens consommés le sont 
par l'offre de ces mêmes économies. La consommation du 
pays périphérique devient, tout comme l'est celle des popu- 
lations du centre, une fonction de la production industrielle 
des économies dominantes. 

Dans le domaine des équipements collectifs cette fonction 
est très simplement et officiellement imposée par la planifica- 
tion. Comment se pose en effet le problème du plan dans le 
cadre de l'intégration au marché mondial ? L'Iran fournit aux 
économies développées du pétrole en quantités croissantes et 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 265 

tend, dans son rapport avec ces économies, à se spécialiser 
dans ce rôle ; pour différentes raisons, l'industrie et surtout 
les activités de pointe, grosses consommatrices de capital, n'ont 
pas intérêt à s'implanter dans le pays périphérique : manque 
de main-d'œuvre qualifiée, absence d'un milieu industriel riche 
et diversifié, exiguité du marché, etc. Le Plan pourrait, théo- 
riquement, être conçu de façon à lever ces difficultés, il serait 
alors un instrument du changement de rapport au marché 
mondial. Le problème principal de la planification d'un pays 
périphérique est, au contraire, d'organiser l'utilisation non 
productive des revenus extérieurs de l'Etat et surtout, puisque 
l'approvisionnement en biens de consommation individuels 
est confiée au marché libre, de prévoir les équipements collec- 
tifs utilisant du matériel importé. Ces derniers sont évalués 
d'après les normes des nations occidentales par des experts 
auprès du Plan provenant de ces mêmes nations. Il ne s'agit 
toutefois là que d'un aspect secondaire, l'essentiel étant la 
nécessité dans laquelle le pays périphérique, exportateur de 
matières premières, se trouve d'acheter des biens de consom- 
mation individuels et collectifs provenant des pays dominants. 
Le mal ne serait certes pas grand si les ressources en matière 
premières étaient inépuisables ; le pays pourrait prétendre per- 
pétuer son existence et s'enrichir grâce à une rente minière. 
Ce n'est malheureusement pas le cas. Le « bien du peuple » 
au nom duquel on agit est donc bien une notion démagogique. 

Pourtant, le « peuple » donne l'apparence de ressentir les 
besoins correspondant à cette rationalité économique externe. 
En fait, aucune autre possibilité ne lui est laissée. Si le pouvoir 
s'engage dans une politique de développement de la consomma- 
tion sans se soucier de l'avenir même de cette consommation, 
le « peuple », désorganisé par les moyens que nous avons 
rencontrés, adopte une attitude d'irresponsabilité et de dépen- 
dance, de « besoin », sans préoccupation quant à la dynamique 
économique dans laquelle il est engagé. Cette attitude n'im- 
plique pourtant aucune confiance dans les desseins du pouvoir. 

L'ancienne perception de l'opposition de l'Etat et de la 
Nation et les pratiques qu'elle entraîne se perpétuent et s'avi- 
vent. Les absurdités, incohérences, inadaptations, du « déve- 
loppement », résultat de l'intégration au marché mondial, de 
l'obligation dans laquelle le pays producteur de matières pre- 
mières se trouve d'importer des biens correspondant au sys- 
tème de production-consommation des pays dominants, sont 



266 PAUL VIEILLE 

perçues comme le résultat de cette opposition. La perception 
dominante est celle d'un Etat ayant pour fonction de distribuer 
des revenus ou des occasions de prélèvement des surplus de 
la Nation à des individus qui dépendent de lui, deviennent 
ses obligés politiques : on est corvéable ou prébendier, l'Etat 
n'est pas considéré comme un instrument du dynamisme de 
la Nation. 

Cette perception se vérifie d'ailleurs dans le processus de 
« développement » iranien. Il peut être analysé comme une 
application des rapports et conduites propres à la société 
féodale orientale ; la conjonction des deux explications trouve 
son origine dans le fait que l'intégration au marché mondial 
s'est effectué grâce au renforcement des forces et formes 
sociales les plus rétrogrades du pays. L'une et l'autre expli- 
cations sont en outre justifiées par le fait que l'intégration 
et les rapports sociaux féodaux ont le même résultat logique : 
le gaspillage qui est l'aspect le plus manifeste du « développe- 
ment » iranien. Soulignons pourtant que l'intégration au mar- 
ché mondial constituant l'élément moteur du devenir actuel 
de la société est l'instrument de reproduction réel des rapports 
« traditionnels », comme dans la société féodale, l'Etat n'accor- 
de pas une place privilégiée aux producteurs et entrepreneurs 
qui naissent spontanément de la dynamique économique-sociale 
interne. L'un et l'autre appartiennent au domaine général en 
lequel s'exerce l'exploitation du pouvoir. Ils ne peuvent devenir 
privilégiés qu'à titre individuel, grâce à un accord particulier, 
politique ; et l'importance de cet accord dans la fortune prive 
le travail, l'effort entrepreneurial, l'accumulation d'une grande 
part de leur intérêt. L'organisation sociale oriente en outre 
l'activité économique dans des voies improductives. L'insécu- 
rité des opérations de production et d'échange, en raison des 
changements de réglementation, du jeu des rapports person- 
nels, d'une protection juridique insuffisante, détourne les 
détenteurs de capitaux de l'investissement ou de la participa- 
tion aux affaires par le canal de la société anonyme, les oriente 
vers l'usure et la banque, vers les opérations foncières, vers 
les activités d'accaparement en période de pénurie nationale 
ou locale. Aussi les secteurs de production et de l'échange 
manquent-ils de capitaux et doivent-ils recourir au capital 
financier qui les débite. Pas plus aujourd'hui qu'au plein temps 
du système féodal la bourgeoisie nationale ne peut donc 
s'épanouir. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 267 

Pourtant, le « développement » de l'Iran, poursuivi depuis 
1953 par l'Etat, a nécessité le recours à des « entrepreneurs », 
pour les opérations industrielles, les travaux publics, les trans- 
ports et des activités d'échange international intensifiées. Mais 
de quels entrepreneurs ? Se poser la question revient à s'in- 
terroger sur les conditions de l'accumulation dans le processus 
de développement engagé. En réalité, la disposition de capital 
n'est pas un préalable nécessaire pour entreprendre. D'un côté, 
l'Etat jouit de moyens financiers considérables qu'il met à la 
disposition des entrepreneurs sans être trop regardant sur les 
moyens propres de ces derniers, de l'autre, les firmes des pays 
dominants, cherchant à conquérir les marchés de la périphérie 
mondiale et profitant des possibilités de crédit à taux réduit, 
financent la distribution de leurs produits, soit directement, en 
constituant des réseaux de vente, soit par l'intermédiaire de 
facilités de payement offertes aux distributeurs nationaux. Les 
qualités essentielles de l'entrepreneur, objectivement requises 
par le processus de développement, ne sont ainsi ni la dispo- 
sition de capital ni les capacités entrepreneuriales mais l'im- 
portance des relations dans le pays et à l'étranger, l'habileté 
à les manœuvrer et utiliser en vue de saisir les opportunités 
de faire fortune, la faculté enfin d'inspirer confiance. Ainsi naît 
une nouvelle « bourgeoisie », en réalité une classe d'aventuriers 
dont la fortune est liée à l'intégration de l'Iran au marché 
mondial. 

Rien ne s'opposait, en principe à la mutation qui eut trans- 
formé la bourgeoisie nationale en la nouvelle. Deux incompa- 
tibilités principales y ont, dans les faits, mis obstacle. D'un 
côté, les pratiques économiques habituelles de la bourgeoisie 
nationale l 'écartaient du genre d'activités correspondant au 
nouveau cours : habitude "par exemple pour les grands 
commerçants des bazars d'utiliser leur propre capital, de choi- 
sir leurs fournisseurs et non de se constituer représentants 
exclusifs et dépendant d'une firme étrangère. Par ailleurs, 
la politique économique de Mossadegh avait été très favorable 
aux activités habituelles de la bourgeoisie nationale. Celle-ci, 
s'était, en conséquence, politiquement engagée dans le soutien 
du leader nationaliste ; la Restauration ne le lui pardonna pas 
et freina son ascension dans le cadre des institutions corres- 
pondant à l'intégration au marché mondial. Ce sont ainsi les 
conditions mêmes qui concourrent à la formation de la bour- 
geoisie nouvelle qui entraînent le déclin de la bourgeoisie 



268 PAUL VIEILLE 

nationale : importance de l'Etat et plus précisément des 
relations personnelles avec les détenteurs du pouvoir, dans 
l'activité de l'entrepreneur ; changement des rapport en- 
tre l'entrepreneur périphérique et la firme dominante qui 
est l'expression de la restructuration brutale de l'économie 
périphérique sur l'économie dominante. Le premier mécanis- 
me, qui reproduit les difficultés de l'accumulation au sein du 
système féodal est repris, comme nous l'avons vu, par le 
second qui, en l'amplifiant, en grossit l'une des conséquences 
essentielles, le gaspillage, fonctionnel aux structures du 
capitalisme mondial. Celles-ci ont bien d'autres effets sur 
l'organisation économique sociale du pays périphérique ; évo- 
quons pour terminer le statut des groupements de localité qui 
en résulte. 



Lorsque l'actuelle dynastie iranienne s'installe, dans 
les années 1920, les provinces du pays jouissent d'une relative 
autonomie fondée non pas sur les bourgeoisies locales mais 
sur des puissances féodales liées au pouvoir central par un 
rapport ambigu d'inféodation-indépendance. Ces puissances à 
leur tour dominent les villes qu'elles n'administrent pas à la 
façon bourgeoise (quoique des tendances de cet ordre parais- 
sent bien exister) qu'elles n'administrent même pas du tout. 
Elles s'imposent en effet nécessairement à elles puisqu'elles 
sont l'unique canal de prélèvement de la rente foncière, res- 
source principale de la collectivité urbaine. Elles dominent la 
bourgeoisie marchande qui vit des productions urbaines et 
des échanges inter-urbains et interdisent l'organisation bour- 
geoise des villes ; toutefois c'est au sein de celles-ci que, dans 
une large mesure, se décide le destin des citoyens, de leurs 
groupements et de la collectivité urbaine. Les conflits et les 
jeux du pouvoir entre le prince régnant et les féodalités pro- 
vinciales se situent, dans une large mesure, au-delà. 

Durant l'entre-deux-guerres mondiales, la destruction par 
le pouvoir central des souverainetés féodales sur les provinces, 
conséquence nécessaire des tensions internationales, de l'impé- 
rialisme, ne se fait pas au profit de la bourgeoisie, mais d'un 
pouvoir autoritaire centralisé qui couvre le pays de ses délé- 
gués, gouverneurs provinciaux et départementaux, et les assiste 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 269 

d'une administration elle aussi centralisée et formée sur le 
principe bureaucratique. L'autonomie locale disparaît ; toutes 
les décisions importantes sont désormais prises dans la capi- 
tale. Apparemment le mode des rapports entre pouvoir central 
et nation n'est pas modifié ; le mode traditionnel de gou- 
vernement est transposé dans la nouvelle organisation 
politique. L'échelon intermédiaire des féodalités provinciales 
éliminé, le pouvoir tend à mener ses jeux d'équilibration-désé- 
quilibration au sein des tensions spontanées ou provoquées 
des sociétés locales. L'administration en particulier, malgré 
sa forme, n'est pas une bureaucratie mais un instrument de 
menace qui renvoie au pouvoir. Celui-ci, pas plus que précé- 
demment, n'est un pouvoir bourgeois qui aurait pour premier 
souci l'égalité formelle des citoyens et leur seule différencia- 
tion par la position par rapport aux instruments de production. 
Pourtant les rapports sociaux globaux sont fondamentalement 
modifiés. 

Le pouvoir central ne pouvait, jusque-là, subsister sans des 
liens de conflit-concours avec l'ensemble de la féodalité au 
travers de laquelle il recevait une partie de ses revenus (l'autre 
partie étant essentiellement constituée par la rente qu'il préle- 
vait directement de ses propriétés). Le jeu qu'il menait pour 
dominer la féodalité le liait à elle. Il n'en est plus de même 
au moment où il est politiquement appuyé sur l'étranger. 

Les conditions objectives d'exercice du pouvoir tendent à 
l'autonomiser par rapport à la nation ; elles ne contiennent 
plus la nécessité du compromis. Ses apparences sont pourtant 
maintenues (partiellement) d'abord parce qu'il est un mode 
culturel habituel, dans ce sens sa réalité fuit puisque toute 
transaction, tourne finalement à l'avantage du pouvoir, ensuite 
parce qu'économiquement le pouvoir central est encore lié à 
la rente foncière prélevée par l'intermédiaire de la féodalité et 
ne peut se permettre une confrontation directe et générale avec 
elle. Les conditions seront différentes après la Restauration 
de 1953. Non seulement les circonstances de cette restructu- 
ration réaffirmeront la subordination du pouvoir à l'étranger 
mais l'accroissement consécutif des revenus pétroliers de l'Etat 
rendra le pouvoir pratiquement autonome de la nation en le 
rendant totalement dépendant de l'étranger. La Réforme Agrai- 
re sera alors possible et un exercice de plus en plus brutal du 
pouvoir. 

Le moment où la présente étude fut réalisée (le début de 



270 PAUL VIEILLE 

1963) se situe à la charnière de ce processus. Les conséquences 
sur l'organisation sociale globale de l'autonomisation grandis- 
sante du pouvoir central viennent de s'affirmer : la Réforme 
Agraire qui a débuté en 1962, s'étend. Dans les villes, les rap- 
ports de la période antérieure en lesquels autoritarisme et 
compromis se mélangent prévalent encore. Pourtant, un autre 
processus tend à faire disparaître les possibilités même de 
compromis et notamment d'échange d'avantages économiques 
contre le ralliement politique, du moins de compromis ayant 
une signification à l'échelle urbaine. Progressivement, la prati- 
que administrative a tendu à vider la ville de province de ses 
entrepreneurs, ceux-ci cherchant à se rapprocher des instances 
décisives (cas plus ancien des commerçants), où le pouvoir, 
suivant la pente même où l'entraînent sa centralisation et son 
autonomisation, engageant des opérations d'une taille telle 
qu'elles ne peuvent intéresser des entrepreneurs locaux et que 
l'on doit avoir recours à des entreprises de la capitale elles- 
mêmes suscitées par le pouvoir ou appuyées sur des entrepri- 
ses étrangères (procès récent). L'intervention, accélérée depuis 
1953 des organisations économiques occidentales les plus puis- 
santes, des firmes multinationales notamment, a des effets 
analogues. Elles couvrent le pays de réseaux centrés sur Teh- 
ran. La ville de province perd son animation (ses établisse- 
ments deviennent des succursales, des sous-traitants, etc.), 
s'appauvrit (les profits se dirigent vers la capitale), ses ressorts 
politiques se détendent aussi bien au niveau des relations 
entre le pouvoir et les notables qu'entre ceux-ci et la population 
urbaine ; les moyens économiques grâce auxquels les impli- 
cations étaient obtenues à l'un ou l'autre niveau tendent à 
disparaître. On se dirige ainsi vers une situation où capitale 
et province s'opposent comme classe exploitante et classe 
exploitée, où, par ailleurs, les instances administratives régio- 
nales n'ayant plus les occasions de jeu d'autrefois deviennent 
de simples instruments de domination au profit de la capitale. 
Les banques, les grandes affaires commerciales, les entrepre- 
neurs de Tehran concentrent dans leurs mains une part gran- 
dissante de l'activité de la nation, y font affluer les profits et 
le capital. Qu'entre certains des secteurs des tensions existent, 
notamment entre celui de la production et ceux du commerce 
et de la banque, est incontestable ; les intérêts sont pourtant 
identiques quant à la tendance générale. Ils conduisent à un 
capitalisme d'unités géantes appuyées sur l'Etat et les firmes 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 271 

étrangères, jouissant d'avantages légaux et extra-légaux aussi 
bien dans la formation du capital que dans les conditions d'ac- 
tivité, prenant la place des unités de type « traditionnel » dans 
les secteurs les plus profitables, n'ayant, en raison de l'appui 
attendu de l'Etat qu'un souci atténué de rentabilité. Ils condui- 
sent d'abord à la généralisation de l'économie de marché (l'un 
des sens de la Réforme Agraire) ensuite et de façon accélérée, 
à l'organisation d'une société de consommation, c'est-à-dire où 
la consommation est dirigée et intensifiée. Ces intérêts écono- 
miques extrêmement puissants recherchent évidemment, des 
conditions politiques favorables, et ont les moyens de les 
exiger, d'abord stabilité politique reculant les menaces de 
nationalisation, et répression des mouvements sociaux mettent 
en cause le niveau des profits, ensuite, organisation socio-spa- 
tiale de la nation qui favorise la conquête et l'organisation du 
marché : accroissement des facilités de communications, éli- 
mination des particularismes locaux, de toute protection des 
bourgeoisies provinciales, etc. 

Il existe donc des facteurs extrêmement forts propices à 
l'affermissement du type d'organisation politico-économique 
décrit dont un des aspects essentiels est la domination de la 
province par la capitale, cette domination se développant, ac- 
tuellement, du domaine économique (fonctions urbaines) au 
domaine politique (fonctionnement de la ville) après s'être 
développé du second au premier. La municipalisation des villes 
iraniennes n'a donc, ni passé ni avenir. Elle n'a pas de tra- 
dition ; les besoins urbains ne se manifestaient pas, n'étaient 
pas satisfaits au travers d'institutions communales mais par 
l'intermédiaire d'implications multiples canalisées par les ré- 
seaux verticaux liant pouvoir féodal, bourgeoisie et population 
urbaine. Elle n'est pas non plus une institution que laisse pré- 
sager la restructuration politico-économique en cours de la 
société iranienne. Dans l'organisation qui se dessine la ville de 
province sera davantage dominée par la capitale, gérée par des 
représentants du pouvoir central au profit des intérêts qui lui 
sont liés et qui siègent dans la capitale même. Qu'il le veuille 
ou non, le pouvoir sera conduit à un essai de direction techno- 
cratique du pays et, particulièrement, des villes de province. 



Téhran, 1967. 
Paris, 1972. 



IV 



ÉTAT ET FÉODALITÉ 



A la veille de la « Révolution Blanche » des années 1960 qui 
a éliminé la grande propriété foncière, comment fonctionne la 
société iranienne* ? Quels sont en particulier les rapports entre 
propriétaire foncier, Etat et paysans entre lesquels va se 
jouer le drame ? Qu'est-ce qu'un propriétaire, qu'est-ce que 
l'Etat ? En d'autres termes que signifie la notion de propriété, 
surtout de propriété foncière dans une société en très grande 
majorité agraire ? 

Sans réponse sur ces questions, il est difficile d'interpréter 
l'histoire iranienne des dernières décennies (disons depuis un 
siècle), la « Révolution Blanche » et les institutions mises en 
place depuis. Ainsi, après disparition de la grande propriété 
foncière un Etat demeure qui est à la fois modifié par cette 
disparition et héritier de ce qu'il était auparavant ; sa dynami- 
que nouvelle ne peut être comprise hors de cette perspective. 
Notre objet n'est pas ici de faire œuve historique, il n'est pas 
davantage de décrire le présent, plutôt d'essayer de compren- 
dre la nature des rapports sociaux globaux en Iran dans la 
première moitié du xx e siècle, de construire un modèle qui en 
rende compte et soit en mesure de donner les clefs du devenir 
de la société considérée. 

Quelques observations préliminaires tout d'abord. Le mode 
de production asiatique s'il a probablement existé en Iran 
jusqu'à une époque qu'il paraît difficile de préciser, n'existe 
plus durant celle qui nous occupe. Sans doute la communauté 



* Texte repris de l'Homme et la Société, 17, oct.-déc. 1970, modifie 
seulement en ses dernières lignes qui évoquaient un sujet sur lequel, 
je me suis, depuis, plus longuement expliqué. 

18 



274 PAUL VIEILLE 

villageoise demeure-t-elle une valeur, une image de référence 
sinon une image guide, sans doute est-elle le fondement de 
bien des aspirations paysannes. Certaines des institutions qui 
lui étaient propres subsistent : le conseil des aînés, des chefs 
de lignage, existe dans la plupart des villages, la redistribution 
périodique de la terre entre les familles était encore récem- 
ment pratiquée dans certaines provinces. Sans doute aussi la 
parentèle joue-t-elle encore dans la vie des campagnes un rôle 
majeur, il n'est pas d'individu qui n'appartienne à un lignage, 
ne fasse corps avec un clan et ne soit reconnu au travers de 
lui. Enfin il y a cette idée remarquable du village comme unité 
sociale, unité de production. 

Mais de quoi ces faits, ces idées ou idéaux sont-ils indicatifs, 
quelle structure les recompose-t-elle ? 

L'unité du village n'est q'une fiction commode, opération- 
nelle pour le propriétaire foncier. La terre est en fait divisée 
entre des ménages nucléaires. Il n'y a ni propriété ni possession 
commune des terres cultivées individuellement ou, éventuelle- 
ment, par petits groupes familiaux, il n'y a pas de propriété 
commune des terres exploitées collectivement (des pâturages) 
qui appartiennent au propriétaire foncier, il n'y a ni pro- 
priété, ni possession des lignages. La terre est répartie par 
le propriétaire foncier ; il avait l'habitude de la redustribuer 
occasionnellement ou périodiquement dans un souci d'uti- 
lisation rationnelle des forces productives. Dans de telles 
conditions le conseil des aînés ne peut avoir qu'une im- 
portance figurative et les chefs de lignage sont privés de la 
base économique de leur pouvoir : s'ils ne le perdent pas 
totalement, c'est pour d'autres raisons qu'il nous faudra ana- 
lyser. Le propriétaire foncier défait la communauté villageoise 
et celle du lignage, mais en utilise les notions dans la stratégie 
de la domination qui lui est propre. Au total, la communauté 
villageoise n'a pas plus d'existence que la propriété indivise 
dans le cas de villages ayant plusieurs propriétaires quoique 
le fondement de cette seconde fiction soit bien différent. Elle 
a en effet pour origine le retard des opérations cadastrales sur 
la division réelle de la propriété. Est catalogué indivis tout 
ensemble (village ou partie de village) de propriétés dont les 
limites n'ont pas été bornées. Les opérations de vente et d'achat 
sur chacune des parties n'en sont pas pour autant entravées. 

L'affirmation encore actuelle de l'existence d'une commu- 
nauté villageoise (elle a d'ailleurs survécu à la « Révolution 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 275 

Blanche » qui a fixé les paysans sur les lots qu'ils cultivaient 
jusque-là) jette, soit dit en passant, quelques doutes sur les 
observations du XIX e siècle à propos de cette communauté. 
Comment les observateurs occidentaux étaient-ils informés ? 
N'ont-ils pas été abusés par un mythe commode des couches 
dominantes repris d'ailleurs par les couches dominées ? Pour 
quiconque connaît l'évasivité du langage dans la société ira- 
nienne, comme dans beaucoup d'autres, la chose paraît possi- 
ble. Nous n'entreprendrons pas ici un travail de critique 
historique. 

Insistons donc dès le départ sur ce fait essentiel que le 
rapport entre la communauté paysanne et l'Etat tel qu'il définit 
le mode de production asiatique et tel qu'il subsiste encore 
ailleurs clairement n'a plus aucune réalité dans la société 
iranienne de la première moitié du XX e siècle du fait même 
que la communauté n'y existe pas. Si cette hypothèse ne peut 
être retenue, quelle autre peut-on faire ? Celle de la féodalité, 
d'une féodalité orientale, est très controversée. De fait, elle doit 
résoudre un problème central, celui des rapports entre deux 
institutions qui paraissent avoir des bases contradictoires. 
L'Etat et la propriété foncière. Le premier apparaît particu- 
lièrement puissant ; non seulement il dispose de longue date 
d'immenses domaines, les Khaleseh (dans le Kouzistan par 
exemple) et distribue les revenus fonciers de vastes fondations 
religieuses (comme celle de l'imam Reza dans le Korassan) ce 
qui lui procure un pouvoir de pression considérable sur l'ap- 
pareil religieux surtout il a l'habitude de s'approprier les ter- 
res qu'il convoite aux dépens des « propriétaires fonciers ». A 
bien des égards la réforme agraire (point essentiel de la « Ré- 
volution Blanche ») ressemble à d'autres gigantesques confisca- 
tions de terres que l'histoire du pays a connues. L'Etat main- 
tient-il la propriété foncière dans une situation faible ? Est-il le 
continuateur de l' Etat-communauté supérieure du mode de 
production asiatique ? A-t-il des fonctions économiques collec- 
tives relatives à l'irrigation, à la production, à la circulation 
des biens, etc. ; trouve-t-il dans une nécessaire réglementation 
technico-économique le fondement de son pouvoir ? Il ne 
le semble pas ; les grands systèmes hydrauliques sont rares en 
Iran à l'époque moderne et jusqu'à la construction récente de 
barrages ; l'Etat s'attribue certains monopoles, certains droits 
de réglementation économique qui ne trouvent pas leur justi- 
fication dans une nécessaire organisation de la vie collective. 



276 PAUL VIEILLE 

Sans doute la notion d'Etat appelle-t-elle dans les mentalités 
celle de communauté supérieure ; mais du côté des sujets ce 
lien exprime une revendication et du côté des représentants de 
l'Etat un alibi plus qu'un constat de réalité. Dans les repré- 
sentations religieuses, profondément adoptées par le peuple 
sur ce point, l'Etat ne peut actualiser sa relation idéale avec 
la nation, devenir communauté supérieure que lorsqu'il est aux 
mains des Alides, des descendants du prophète par sa fille 
Fatima. Perspective évidemment très pessimiste sur les chan- 
ces d'une retrouvaille. 

L'Etat est-il donc un corps autonome fondé sur l'intérêt 
commun, ou la somme des intérêts individuels de ceux qui 
exercent le pouvoir ou est-il lié à la propriété foncière malgré 
leur apparente opposition ? La propriété est mouvante, prise 
par l'Etat et reprise, passe d'un individu à un autre dans des 
conditions non contractuelles, n'est jamais assurée. L'intro- 
duction entre les deux guerres mondiales d'institutions bour- 
geoises de garantie de la propriété (enregistrement, code civil, 
etc.) a été débordée par la réalité des rapports sociaux 
réels. La propriété vient-elle donc de l'Etat ; mais en raison 
de quelles circonstances, dans quelle perspective les droits 
sont-ils accordés ? Quels que soient les rapports entre les 
propriétaires fonciers et l'Etat, la dualité de l'autorité ne man- 
que pas de poser des questions quant aux relations des 
paysans avec l'un et les autres, quant à leur statut. 

Pour répondre à l'ensemble de ces interrogations on ne 
peut en rester aux affirmations du droit ni à celles du langage 
(dont l'objectif n'est pas descriptif), on ne peut utiliser des 
concepts de propriété, de possession, d'Etat, de féodalité, etc., 
étrangers à la société considérée ; il convient de partir de 
l'observation des rapports sociaux de fait, des conduites habi- 
tuelles pour tenter de définir des concepts appropriés à cette 
société et de recomposer un modèle d'ensemble. Sans doute 
la tentative de construire un modèle valable pour le proche 
passé (pour le siècle écoulé) peut-elle paraître hasardeuse 
lorsque les observations utilisées sont faites, autour de 1960, 
dans une période de profonds changements préludant à la 
« Révolution Blanche ». Elle est justifiée par plusieurs consi- 
dérations. Jusqu'à une époque très récente les changements 
ont été lents, ils se sont accélérés après la nationalisation du 
pétrole en 1952, ils ont été surtout d'ordre quantitatif et se 
sont appliqués à des secteurs géographiques et à des aspects 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 277 

du comportement limités. Ainsi les échanges internationaux 
en lent accroissement jusqu'en 1954 se sont brusquement 
développés à partir de cette époque. Les effets ont été limités 
dans les campagnes (lente transformation de l'équilibre des 
activités, faible accroissement des échanges) ; ils ont été plus 
importants dans les villes avec l'apparition d'un nouvel appa- 
reil commercial et bancaire, et surtout à Téhran, point de 
contact entre économies nationale et internationale, mais la 
contradiction entre le secteur capitalistique et le reste de 
l'économie n'est pas apparue à ce moment là ; on peut en 
relever des indices depuis fort longtemps dans l'histoire. De 
même la croissance de l'appareil de l'Etat liée aux contradic- 
tions internationales et aux possibilités offertes par les revenus 
pétroliers n'a modifié qualitativement que des aspects limités 
du rapport habituel entre pouvoir et sujets (ce que nous en 
voyons aujourd'hui est fort proche de ce que Gobineau par 
exemple nous en rapporte), jusqu'à la réforme agraire elle 
avait eu fort peu d'incidence dans les campagnes et son 
principal effet avait été de diminuer les autonomies régionales 
et le pouvoir des tribus. 

Le troisième ordre de transformations qui touche le compor- 
tement des propriétaires fonciers : abandon progressif des 
villes de province et concentration à Tehran, mercantilisation 
de la terre, aurait pu avoir une plus grande importance dans 
la vie des campagnes si la première de ses composantes n'avait 
été limitée par de fréquents séjours en province et par le 
maintien d'appareils locaux de domination et si la seconde 
n'avait pas été très lente. Pratiquement l'on peut dire que 
jusqu'à la « Révolution Blanche » la transformation en cours 
de la société iranienne avait touché des aspects certes impor- 
tants mais limités de la structure sociale ; certaines forces 
collectives étaient en ascension, d'autres en déclin ; mais ni 
les campagnes d'un côté, ni les conduites habituelles de l'autre 
n'avaient été profondément atteintes. 

Afin de construire le modèle d'organisation de la société 
iranienne, d'une part nous nous appuierons sur l'observation 
actuelle de ces grands pans de la société qui ne semblent point 
encore avoir été modifié vers 1960, d'autre part nous utili- 
serons pour retrouver les aspects qui se sont transformés les 
données de l'histoire surtout de cette histoire orale encore 
si vivante dans un pays où, comme en maints autres, l'usage 
de l'écriture était limité, 



278 PAUL VIEILLE 

Après avoir élaboré le modèle nous tâcherons de montrer 
à grands traits qu'elle a été la dynamique de son évolution 
dans les circonstances où l'époque contemporaine le plongeait. 

Commençons par décrire une institution fondamentale, les 
caractères habituels des rapports sociaux, dont la saisie est 
nécessaire à l'élaboration ultérieure. 



L'un des traits les plus frappants de la société, l'un de ses 
schémas d'organisation les plus constants est ce que nous avons 
appelé le jeu à trois dans lequel un sujet quelconque se trouve 
renvoyé d'une menace à une protection qui l'exploite. La 
menace la plus générale est constituée par la moyenne et 
basse administration (gendarme, agent du fisc principale- 
ment) ; elle fait pression sur les paysans, sur les commerçants 
petits et moyens, sur les artisans ; c'est-à-dire, d'une façon 
générale, sur les petits producteurs, et les force à trouver 
refuge auprès des représentants de la couche dominante (haute 
administration, possesseurs fonciers, alliés du pouvoir dans 
d'autres secteurs ; on peut distinguer plusieurs catégories) qui 
en tire des avantages économiques et politiques. Sont aussi 
maniées dans ce but toutes les tensions interpersonnelles et 
sociales : relations de l'usurier au débiteur, de l'intermédiaire 
féodal au paysan, concurrences économiques, oppositions cul- 
turelles et ethniques, antagonismes familiaux. Le pouvoir sauve 
des oppositions entre individus, groupes et groupements, et 
en même temps les aiguise ; il s'établit sur des équilibres grâce 
à la médiation. La division constante, la lutte universelle qui 
caractérise chacune des unités d'organisation de la société, 
sont réciproques du mode d'action du pouvoir ; elles l'entre- 
tiennent et sont entretenues par lui. La subordination (banis- 
sons immédiatement la connotation d'obéissance) est obtenue 
par ce que l'on pourrait appeler, qui est objectivement une 
contrainte, mais qui subjectivement est davantage le résultat 
d'une transaction nécessaire, la menace étant présentée et 
apparaissant étrangère au protecteur. Le jeu à trois est 
donc fort voisin des transactions caractérisées, qui elles- 
mêmes ne sont pas ou pas toujours saisies comme telles, 
mais sont aussi un fait constant de la société étudiée : 
marchandages opérés dans le cadre des groupements féodaux 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 279 

entre possesseur foncier et paysans au sujet de la composition 
des exploitations (lien établi entre différentes cultures — entre 
riz et thé par exemple, entre culture et élevage, etc.) ; échange, 
offert par le pouvoir, d'avantages économiques en contrepartie 
d'une alliance politique ; inféodation obtenue des jeunes par 
les aînés des lignages en échange de la disposition des femmes, 
de la satisfaction des pulsions sexuelles exacerbées par la 
culture, etc. L'organisation sociale repose de façon généralisée 
sur des transactions, sur des marchandages, sur des équi- 
librations. 

Dans une perspective économique-sociale globale le jeu de 
protection-menace permet de distinguer trois grands ordres : 
l'appareil d'exploitation (la féodalité), les producteurs, l'appa- 
reil de menace (l'administration) ; il marque aussi les rapports 
inter-individuels et sociaux entre ces corps à leurs différents 
niveaux et à l'intérieur de ces corps : relations entre féodaux 
et paysans, entre paysans (qui ont pour effet l'organisation en 
lignages et groupes de lignages) ; rapports à l'intérieur de 
l'appareil d'exploitation qui conduisent petits et moyens per- 
sonnages à s'assurer auprès de personnages plus influents ; 
stratégie du pouvoir et tensions à l'intérieur de l'administra- 
tion qui déterminent la formation de « clans » dans l'appareil 
de menace. 

La généralisation du jeu à trois conduit, tendanciellement 
au moins, à la constitution de chaînes personnelles verticales 
de protection menant du petit producteur aux individus les 
plus puissants dans lesquelles chaque niveau a pour objet de 
se réassurer au niveau supérieur ; ne peuvent y échapper (plus 
ou moins) que ceux qui parviennent à se cacher, à passer ina- 
perçus du pouvoir et de l'appareil de menace — ce qui peut 
notamment advenir dans les villes. Cette règle d'organisation 
de la société peut s'exprimer en d'autres termes : les hommes 
n'ont pas de statut « individuel », leurs droits et devoirs ne 
sont pas universellement définis au sein de la Nation par 
l'Etat, leur position dans la société dépend de la chaîne des 
protecteurs dont ils relèvent, de la relation personnelle qu'ils 
entretiennent avec des patrons, du rôle qu'ils jouent pour eux. 
Mais comment, de la masse des petites gens au prince, 
sommet de la pyramide sociale, se regroupent les chaînes de 
protection ? Autrement dit, quels sont les points où s'articulent 
les marchandages et les actions réciproques de menace et de 
protection ? De façon constante les tendances spontanées à 



280 PAUL VIEILLE 

l'organisation, les regroupements que la vie, la communauté 
d'intérêt, les affinités primaires, tendent à déterminer, devien- 
nent la base de l'organisation des hiérarchies personnelles» 

Les besoins collectifs imposent ainsi l'existence d'une orga- 
nisation villageoise, d'une organisation des quartiers urbains 
hier, d'une organisation de l'ensemble urbain aujourd'hui ; 
dans les villes des modes capitalistes de production et d'échan- 
ge conduisent à la formation de groupements d'artisans et de 
commerçants ; d'une façon générale le rôle de la relation per- 
sonnelle dans la reconnaissance des individus privilégie les 
liens de parenté, contribue à donner à la parentèle une fonction 
sociale éminente. Le système de pouvoir ne contrecarre pas 
ces regroupements spontanés, il en fait son assise ; il consi- 
dère comme unités signifiantes les groupements de localité, 
les groupements familiaux, les groupements d'intérêts pro- 
fessionnels, respecte les institutions qu'ils tendent à se donner ; 
fait notamment de leurs leaders ses auxiliaires, les charges 
d'administrer en son nom. Il s'instaure en quelque sorte 
protecteur des groupements « naturels ». En même temps il 
les désagrège par de multiples voies. Au nom de l'intérêt du 
groupement, il intervient dans la désignation du leader. Il fait 
de lui son allié par la combinaison de protections, d'avantages 
individuels et de pressions. Par le même jeu, il force les mem- 
bres du groupement à le conserver comme intermédiaire dans 
les relations avec les instances supérieures. Il évite en outre 
que le leader acquière une trop grande puissance ou le grou- 
pement une trop grande cohésion en cultivant les tensions 
internes : il dresse les lignages les uns contre les autres à l'in- 
térieur du village, oppose les familles à l'intérieur du lignage, 
met en concurrence les fractions à l'intérieur des groupements 
professionnels et de localité, etc. Sur ces corps naturels domi- 
nés, il surimpose ses propres hiérarchies et achève ainsi de les 
maintenir en un stade infantile : ils ne parviennent pas à 
constituer de vastes confédérations horizontales, sont désor- 
mais intégrés par fragments à des regroupements verticaux en 
lutte permanente pour le pouvoir. L'action des hiérarchies 
imposées tend ainsi à substituer des liens de dépendance aux 
liens horizontaux fondés sur la poursuite de buts collectifs. 

La réponse des individus aux jeux des couches dominantes 
est le repli sur les intérêts individuels, le refus de s'identifier 
à des organisations désormais factices. L'ensemble du système 
apparaît alors comme l'organisation de la lutte universelle de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 281 

chacun contre tous, de la poursuite individuelle de la puissance 
et de la fortune au travers de la concurrence politique géné- 
ralisée. Les choses sont toutefois complexes. Les groupements 
ne disparaissent pas pour de multiples raisons. 

C'est d'abord qu'ils répondent à des déterminations des 
conditions de production, d'échange, de vie collective ; les 
obstacles permanents qu'ils rencontrent dans leur tentative 
pour s'actualiser ne suppriment pas leur nécessité. C'est en- 
suite que la reconnaissance d'un protecteur est indispensable 
à l'existence dans un univers incertain : la conduite frontale 
doit reconnaître au leader l'intention de réaliser les fins 
collectives et, éventuellement, quelqu'efficacité dans cette pers- 
pective. Les puissances de menaces cherchent en outre à miner 
la cohésion du groupement (relations entre pairs, relations 
entre membres et leader), à en diminuer la capacité de défense 
de façon à s'approprier une partie du revenu des individus qui 
le forment : si en face de l'autorité de protection, l'intérêt de 
la solidarité est fréquemment dépassé par d'autres attentes, et 
si, en dehors de dangers externes, la conduite de déférence 
envers le leader n'est que formelle, en présence de forces de 
menaces dont on ne peut rien expecter, la cohésion est vigou- 
reusement affirmée à la fois dans le sens vertical et horizontal. 
Les groupements sont ainsi détournés de la fonction qui les 
fait naître par leur insertion dans une organisation dont les 
fins sont différentes ; en même temps ils conservent le souvenir 
de leur origine. De même qu'ils deviennent des institutions 
ambiguës, la conduite des individus à leur égard se dédouble, 
mélangeant opposition et participation, conflit et concours, 
chaque orientation prenant le pas sur l'autre selon les circons- 
tances mais ne se départissant jamais complètement de l'autre. 

Inversement, le protecteur d'un groupement dont l'objet 
fondamental est l'accaparement ne peut totalement ignorer 
les besoins qui motivent son existence. En effet le poids des 
protecteurs dans la société est mesuré à l'ampleur et à la 
cohésion des groupements qu'ils dominent à leur capacité 
d'en orienter les choix politiques, c'est-à-dire les alliances et 
oppositions à d'autres groupements. Aussi les liens de dépen- 
dance sont-ils en quelque sorte réciproques. Si le protégé agit 
en vue de maximiser la protection attendue, le protecteur, afin 
d'accroître sa valeur politique, a intérêt à renforcer (pratique- 
ment ou verbalement) la cohésion verticale du groupement et 
à répondre à certaines des aspirations collectives de ses subor- 



282 PAUL VIEILLE 

donnés. Les courants et contre-courants d'obligations écono- 
miques et politiques sont certes inégaux, c'est la loi même du 
système ; mais la pression du protecteur est justement limitée 
par la possibilité d'un renforcement réactionnel de la solidarité 
entre pairs ou de l'apparition d'un concurrent plus avantageux 
dans la protection du groupement, éventualités qui ruinent son 
intérêt politique. Les limites de la pression sont variables, elles 
dépendent de la disposition des instances supérieures à l'égard 
du protecteur (les tensions internes, verticales, peuvent être 
ou n'être pas exploitées, les menaces sur le groupement être 
accrues ou atténuées), de la solidarité des membres du grou- 
pement (plus ou moins résistants aux manœuvres de désagré- 
gation), des relations du protecteur avec les individus qui 
pourraient le remplacer, de son habileté. La position du pro- 
tecteur dépend des mêmes facteurs, il est toujours sujet de 
conjonctions plus ou moins favorables sur lesquelles il a plus 
ou moins de prise. Il se trouve constamment dans un équilibre 
précaire qui conditionne sa domination et son droit au revenu. 
La caractéristique de l'ensemble des rapports sociaux est 
leur instabilité au moins latente. Les équilibres peuvent être 
et sont effectivement sans cesse remis en question, les statuts 
des individus et leurs rôles ne sont pas fixés à l'avance. Il 
existe bien des règles universelles, des contrats qui représen- 
tent un effort de fixation des rapports sociaux et répondent 
au besoin de certitudes qu'éprouvent les producteurs et les 
agents d'échange. Mais ces règles sont débordées par l'impor- 
tance des relations interpersonnelles dans la réalité sociale ; 
elles ne sont plus qu'un élément dans le rapport des forces. 
Les couches supérieures de la société ne s'assignent pas leur 
application pour objet. Les habitudes déterminent la « fluidité 
des systèmes de régulation » qui est l'une des caractéristiques 
majeures de la société iranienne et sans doute aussi de 
quelques autres (1). Cette fluidité est-elle liée à des traits 
psychologiques, à certains caractères de l'« âme orientale » ? 
Elle fait d'abord partie d'un système d'organisation sociale. 
La société iranienne n'est pas une société juridique où les 
parties sont liées deux à deux par des règles générales ou 
contractuelles certaines, durables pour une période de temps 
définie, modifiables selon certaines règles ; elle est une société 



(1) L'expression est de C. Camilleri à propos de la société tuni- 
sienne. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 283 

de l'incertitude où la relation d'un individu à un autre est 
toujours fonction d'une autre relation. La propriété à propre- 
ment parler n'existe pas ; elle se réduit à une possession 
temporaire, toujours précaire. 

Après avoir tenté de dégager les caractères habituels des 
rapports sociaux, essayons de définir l'organisation globale 
de la société, d'examiner les problèmes complémentaires de 
classe et de pouvoir. 

La société iranienne est-elle une société de classes, le pou- 
voir peut-il être considéré, selon la théorie classique de la 
sociologie occidentale comme un ordre secondaire et dérivé 
ou est-il, comme le veut K. Wittfogel, créateur d'une classe 
fonctionnelle bureaucratique utilisant l'appareil de l'Etat à 
son profit ? (2). 



Les observations que l'on vient de faire à propos des 
groupes s'appliquent directement aux couches dominées. Chez 
les commerçants, les artisans et dans la paysannerie existent 
des habitudes, une culture, une conscience de classe, l'aspira- 
tion à une organisation de classe. L'extension des rapports 
personnels, de la personnalisation des décisions et donc des 
statuts au niveau de l'ensemble national est un obstacle à cette 
organisation. Les seules voies offertes à l'ascension des indi- 
vidus sont celles de la composition avec le système établi par 
l'intermédiaire de la multitude des liens personnels qui relient 
les individus au pouvoir. Pour le système toute opposition ne 
peut relever que de motifs particuliers, il ignore la significa- 
tion collective d'actes individuels, si bien qu'en fin de compte, 
l'opposition la plus violente sur la base de la défense même 
des intérêts collectifs devient le meilleur gage d'une réussite 
individuelle. Le pouvoir qui n'affirme pas d'idéologie politique 
particulière, présente l'ascension individuelle dans ses propres 
cadres comme le moyen de réalisation des aspirations collec- 
tives qu'un individu fait valoir ; il capte ainsi celui-ci et étouffe 
celles-là. Sans organisation, la classe devient un fait ambigu 



(2) Le Despotisme Oriental, étude comparative du pouvoir total, 
Paris, Editions de Minuit, 1964, 671 p. 



284 PAUL VIEILLE 

dans ses autres aspects. En face de ces classes dominées incer- 
taines, y a-t-il une classe dominante et comment se définit-elle ? 

Il n'y a pas, avons-nous dit, de propriété au sens occidental 
du terme et notamment pas de propriété foncière privée. Est-ce 
à dire que la propriété est maintenue dans une situation 
« faible »? La terre, plus généralement les biens immobiliers 
et même mobiliers sont-ils soumis au contrôle de l'Etat, im- 
mense appareil ayant une vocation de direction universelle ? 
La nation apparaît-elle comme une immense unité de produc- 
tion soumise à l'appareil de l'Etat dont l'ensemble des mem- 
bres constituent une classe fonctionnelle définie par l'objet qui 
lui est assigné : la direction ? Les individus de l'appareil, du 
fait même qu'ils sont la classe dominante, sont-ils privilégiés 
par rapport aux citoyens (3) ? La thèse du despotisme oriental 
est-elle applicable à l'Iran ? 

Il n'est pas vrai tout d'abord que l'appareil de l'Etat soit 
une organisation directoriale. Observons d'abord la moyenne 
et basse administration. Elle n'est pas, même dans les années 
récentes et autrement que dans les principes affirmés, une 
bureaucratie ayant pour objet d'appliquer les décisions de la 
hiérarchie. Elle n'a rien de ce que M. Weber entend par 
bureaucratie dans les sociétés occidentales. Le recrutement des 
administrateurs n'est qu'apparemment méthodique, fondé sur 
la compétence ; les relations de personne, de loyauté (tempo- 
raire) jouent, malgré les concours et les critères de sélection, 
un rôle fondamental ou, plus exactement, les règles disposées 
permettent d'abriter le jeu des relations. Dans une large mesure 
les postes sont fixes, leur création et leur suppression ne 
dépendent pas de décisions arbitraires ; de même l'avancement 
est soumis à des règles ; en fait, la modification des fonctions 
d'un poste déterminé, la facilité des mutations, l'extension 
des mises en disponibilité laissent une place considérable aux 
mesures personnelles. Les fonctionnaires, par ailleurs en sur- 
nombre et se disputant les postes « actifs », sont finalement 
divisés en clientèles de personnages influents, appartenant ou 
non à l'administration, ils forment des clans luttant pour le 
pouvoir au sein de l'appareil. 

Les rapports à l'intérieur de l'administration, entre l'admi- 
nistration et les « clients » sont définis par des règles de type 
proprement bureaucratique. La pratique administrative est 



(3) Idem., p. 406 et suivantes. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 285 

en fait beaucoup plus complexe ; elle est faite de trois aspects 
complémentaires : une observance très stricte, quasi rituelle 
de la loi qui couvre à la fois le rôle de menace de la moyenne 
et basse administration, et le rôle de recours, de protection 
de la haute administration ; la règle étant en fin de compte 
tournée au gré des relations personnelles. 

Décrivons plus précisément les principaux aspects des 
mœurs administratives ce qui nous conduira à définir un type 
d'autorité et de légitimité. Le pouvoir édicté des règles extrê- 
mement nombreuses, plus ou moins cohérentes, plus ou moins 
accompagnées de règlements d'application, par ailleurs ni ré- 
pertoriées ni codifiées ; les agents d'autorité conservent ainsi 
une large liberté d'appréciation ; ils sont les devins, les mages 
de la loi. Ils exigent par ailleurs des inférieurs un strict respect 
de la règle et des règlements ; ce qui, en raison de l'imprécision 
du domaine, entraîne d'une part une conduite « bureaucra- 
tique » au sens ici de complications, d'impossibilités d'aboutir, 
d'exigences hors de mesure, d'autre part un recours à l'autorité 
lorsque le petit, le moyen fonctionnaire ou le client désirent 
sortir de l'imbroglio. Les couches inférieures et intermédiaires 
de l'administration sont tenues en main (et donc ne peuvent 
agir sans remonter constamment à la couche de pouvoir), non 
seulement par l'insécurité fondamentale des positions, mais 
encore par le bas niveau des salaires, signe d'un statut infé- 
rieur et moyen de pression économique. Un salaire décent 
n'est pas un droit, n'est pas dû pour l'application de règles 
universelles ; mais il peut être complété par des revenus qui 
récompensent une conduite loyale, c'est-à-dire pliée au bon 
plaisir de l'autorité. Le mode de prélèvement de ces revenus, 
obtenus par transaction directe entre clients et petits et 
moyens fonctionnaires, est une entorse à la règle générale. En 
réalité, il œuvre indirectement dans le même sens ; il est toléré 
dans la mesure où il plie aussi les administrés au système, 
récompense et compromet les agents de l'administration et 
ne contrecarre pas les desseins du pouvoir qui cherche à se 
réserver les transactions économico-politiques les plus impor- 
tantes. Il est l'objet de reproches aussitôt qu'il dépasse les 
limites assignées, aussitôt que l'on désire punir quelque agent 
subalterne. 

A quelque niveau que les transactions personnelles inter- 
viennent, les règles ne sont interprétées ou tournées que sous 
les couvertures légales les plus sûres. Chacun cherche ainsi à 



286 PAUL VIEILLE 

se protéger des critiques des supérieurs hiérarchiques, de con- 
currents à l'exercice du pouvoir ou à l'occupation du poste. La 
règle est donc revêtue d'une haute valeur, qui ne provient ni 
de la légitimité qu'on lui reconnaît en vertu de sa rationalité 
ou de son caractère traditionnel, ni tellement de l'autorité 
qui découle du fait qu'elle exprime le pouvoir, mais davantage 
de son rôle dans la stratégie des rapports interpersonnels et 
de clans : rapports entre personnages luttant pour le pouvoir 
à un échelon et dans un secteur de l'appareil, rapports entre 
supérieurs et inférieurs, etc. Dans cette stratégie directement 
liée à l'organisation de la société en clans, tout écart par rap- 
port à la règle est considérée non comme erreur ou comme 
conduite justifiée par les circonstances, mais comme faute, il 
est exploité afin de diminuer le prestige et l'autorité de son 
auteur et éventuellement de son clan. Nous retrouvons ici le 
respect général des codes, le comportement frontal qui a pour 
objet de signifier que l'individu en agissant se fait l'instrument 
de forces qui le dépassent, se plie à la nécessité, au fatum, 
conduite liée à la segmentation de la société. 

En fait, sous les systèmes de règles qui servent de couvertu- 
re ou d'alibi, courent d'autres règles, celles d'intérêts indivi- 
duels (ceux particulièrement des hiérarchies des clans, grou- 
pements ou groupes formés au sein de l'administration ou 
qui en débordent des frontières). Comment ces règles sous- 
jacentes s'imposent-elles aux individus ? Ce n'est pas par une 
légitimité de type rationnel puisqu'elles ne représentent pas 
la formalisation d'une rationalité universelle ; ce n'est pas 
non plus une légitimité de type traditionnel puisque ni l'auto- 
rité ni les règles qu'elle applique ne sont considérées comme 
se conformant aux revendications traditionnelles, à celle no- 
tamment du shî'isme duodécimain ; ce n'est pas enfin une 
légitimité de type sharismatique puisque la confiance en un 
leader est toujours mêlée de crainte, ambiguë et momentanée. 

Les décisions de l'autorité administrative sont d'abord très 
généralement acceptées parce que, si elles ne se conforment 
pas à un quelconque canon de valeurs traditionnelles, elles 
n'en suivent pas moins des méthodes habituelles, à la fois 
objet constant de scandale et entrées dans les mœurs. Mais 
elles le sont surtout par contrainte et calcul. L'autorité joue 
en effet de telle sorte que l'inférieur ou l'administré soit 
conduit par intérêt, en pesant avantages et inconvénients, à se 
plier à ses volontés, de telle sorte que se conformer constitue 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 287 

soit un moindre mal — non pas en raison de la menace d'une 
punition mais de celle d'un danger venant d'ailleurs, apparem- 
ment indépendant de la relation actuelle, soit produise un 
avantage qui n'est pas attribué comme une récompense éta- 
lonnée a priori, mais comme un contre-don mesuré à l'attente 
qui peut être celle du partenaire dans la position qui est la 
sienne. 

La relation « administrative » est ainsi fondée sur une ratio- 
nalité, non pas celle de l'universalisme bourgeois mais celle 
d'échanges particuliers où chacun, si l'on peut dire, doit trou- 
ver son compte. La notion de bureaucratie (au sens Weberien) 
est étrangère à la société considérée, de même que les notions 
de fidélité à un homme ou à une tradition ; les conduites 
correspondantes supposent ou l'intériorisation de normes ou 
l'identification à des volontés extérieures à l'individu. La 
société iranienne, surtout dans son organisation officielle, 
ignore très généralement ces conduites. La règle n'est pas inté- 
riorisée ni son esprit de telle sorte qu'on lui demeurerait fidèle 
en la tournant. Le respect rituel de la règle ne fait que couvrir 
le souci de la tourner ou de l'utiliser comme terme de mar- 
chandage. Respectant ou tournant la règle, le fonctionnaire 
n'a pas en vue l'efficacité de l'organisation mais une fin per- 
sonnelle : tirer le meilleur parti de sa position, ce qui revient 
à dire qu'il n'est jamais neutre vis-à-vis des clients. Les des- 
seins des individus qui exercent le pouvoir ne peuvent s'ac- 
tualiser qu'au travers des calculs de leurs subordonnés et des 
clients : le respect de la règle, formelle ou informelle doit 
apparaître nécessaire ou profitable. Le légitime se situe entre 
le nécessaire (point de vue objectif), le fatal (point de vue 
subjectif) et l'avantageux. 



Il n'y a donc pas en Iran de bureaucratie impersonnelle, 
universaliste, égalitaire, telle qu'elle peut exister dans et au 
service des démocraties bourgeoises. Les rouages bureaucrati- 
ques sont un instrument de menace, rejettent les individus 
vers le pouvoir et les protecteurs. Il apparaît ainsi que les 
couches inférieures et moyennes de l'appareil ne font pas 
partie de la classe fonctionnelle de pouvoir (si tant est que 



288 PAUL VIEILLE 

cette classe existe) et qu'elles jouent par rapport aux couches 
supérieures un rôle second, subordonné et cependant spécifi- 
que et indispensable. 

Des méthodes de domination de la société, on peut encore 
conclure que l'on n'est pas en présence d'un despotisme tel 
que K. Wittfogel a pu le décrire. Le despotisme suppose régle- 
mentation autoritaire, minutieuse, appliquée rigoureusement. 
Il broie les individus et les groupes. Ici au contraire le pouvoir 
opère par compromis qui sont, sans doute, effectués dans les 
termes d'un rapport qui lui est favorable, mais qui n'en 
incluent pas moins toujours un élément de transaction person- 
nelle. Le statut qu'un individu se voit conférer, le traitement 
auquel il est soumis est mesuré à la protection dont il peut 
faire état, si bien que l'action du pouvoir a pour effet de 
rendre nécessaire l'insertion des individus au sein de groupe- 
ments verticaux dominés par des protecteurs, par des person- 
nages influents appartenant ou non à l'appareil de l'Etat. Arri- 
vés à ce point, l'on retrouve, mieux circonscrit, le problème des 
relations entre l'Etat et la Nation. Quelle est la couche ou la 
classe dominante de la société, comment se définit-elle ? Est-ce 
l'ensemble des individus qui occupent des postes d'autorité 
dans l'appareil administratif et qui formeraient alors une 
classe fonctionnelle dans un sens restreint ? Est-ce l'ensemble 
des personnages influents vivant à l'extérieur de l'appareil, 
accaparant grâce à leur puissance l'autorité de l'Etat et for- 
mant une sorte de classe féodale ? Tentons de reconstruire 
le schéma des rapports entre propriétaires fonciers et Etat 
tel qu'il a existé jusque vers 1930 et tendu à se perpétuer 
jusqu'à la réforme agraire sous des apports organisationnels 
nouveaux. Dans cette tentative nous nous appuierons encore 
sur certaines des conduites les plus habituelles, apparentes et 
profondes de la société contemporaine et nous nous aiderons 
des caractéristiques les plus globales de la société tradition- 
nelle. La comparaison de l'organisation de la société iranienne 
à celle qui caractérisa la société féodale en Europe nous sera 
utile. Du moins au départ puisqu'il ne s'agit pas tant de 
comparer les deux sociétés, aspect après aspect, que de tenter 
de reconstruire la structure d'ensemble de la société iranienne. 

Point essentiel d'abord et sur lequel on a constamment et 
à juste titre insisté à propos d'autres sociétés orientales, au- 
jourd'hui comme hier, bien que sous des formes différentes, 
l'Etat existe bien dans la société iranienne, il y dispose d'un 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 289 

pouvoir qui n'a pas d'équivalent dans les sociétés féodales 
européennes fondées sur la dislocation des Etats centralisés. 
Encore que l'antithèse féodalité-royaume ou empire ne doive 
point être exagérée à propos de l'Europe où les seconds subsis- 
tèrent en s'adaptant, en essayant de reconstruire leur autorité 
sur la notion de vassalité, il ne fait pas de doute que la capacité 
d'intervention du monarque et de l'Etat en Iran dans le domai- 
ne de la possession fut sans équivalent en Europe. Mais la 
précarité de la possession, c'est-à-dire du droit à la domination 
et au prélèvement du revenu, ne résulte pas de façon privilégiée 
de l'action de l'Etat, elle est plus généralement l'effet des habi- 
tudes prévalant dans la couche elle-même des familles in- 
fluentes, et notamment des possesseurs fonciers qui ne ten- 
dent pas, comme le font les classes dominées, à protester 
et à s'organiser contre elle. L'action de l'Etat dans ce sens 
est d'ailleurs constamment entrelacée aux luttes à l'intérieur 
de cette couche dont chaque fraction, chaque clan cherche à 
s'assurer les appuis les plus puissants ; aussi pouvons-nous 
déjà poser l'absence d'opposition globale entre la couche de 
pouvoir au sein de l'appareil d'Etat et la couche des familles 
influentes. En outre, la précarité de la possession apparaît, 
n'est qu'un aspect de l'incertitude des rapports hiérarchiques 
et des rapports entre pairs à l'intérieur des couches dominan- 
tes, caractéristiques de la société iranienne qui contraste vigou- 
reusement avec la pratique des contrats synallagmatiques 
(hommage vassalique) obligeant, dans les féodalités européen- 
nes, les deux parties de façon durable pour une période fixée 
à l'avance. 

A l'opposition du certain et de l'incertain correspond d'ail- 
leurs une autre symétrie lorsque l'on compare féodalité euro- 
péenne et société iranienne. La première s'est affirmée comme 
caste guerrière ; son histoire est une histoire militaire, les 
relations de suzerain à vassal y comportant avant tout des 
obligations militaires réciproques : protection de l'inférieur 
par le supérieur, droit pour celui-ci de requérir, lorsqu'il se 
trouve militairement engagé, le concours de celui-là. Une telle 
tradition est très généralement étrangère à l'Iran. Les obliga- 
tions militaires dans la ligne des relations hiérarchiques sont 
inexistantes. L'affrontement des puissants ne s'y produit habi- 
tuellement pas sur les champs de bataille mais dans l'arène 
politique ; l'art suprême n'y est pas celui de la guerre mais 
de la politique dont le thème central est l'isolement de l'adver- 

19 



290 PAUL VIEILLE 

saire. Certes, il existait des milices, voire des armées privées, 
qui n'ont tendu à disparaître que dans la première moitié de 
ce siècle ; à quelques exceptions près, elles n'avaient pas, en 
temps ordinaire, le caractère définitivement militaire des grou- 
pes armés de la féodalité occidentale. Il s'agissait davantage 
de paysans, de nomades armés qui habituellement, dans les 
concurrences entre féodaux, étaient utilisés comme force po- 
tentielle, comme menace à l'appui d'une politique plus que 
comme force réelle dans un affrontement armé. L'autorité po- 
litique, la cour, tenait, dans ses arbitrages et dans ses propres 
orientations, le nombre d'hommes composant un clan comme 
argument politique, tout en s 'employant par ailleurs à affaiblir, 
diviser les clans trop puissants et à leur opposer des clans de 
poids équivalent. L'épreuve de force militaire advenait surtout, 
mais toujours entremêlée au jeu politique, lorsque le pouvoir 
était vacant, de même que dans les familles féodales la mort 
du père était le signal d'épreuves de force entre ses fils. La 
base contractuelle des rapports dans la féodalité occidentale 
permettait et sans doute rendait la guerre nécessaire dans la 
solutions des conflits de pouvoir. En s'installant dans l'incerti- 
tude, c'est-à-dire dans le rapport politique généralisé, la société 
iranienne dans une large mesure l'écartait. 

Si l'on s'en tient aux caractères que l'on vient d'examiner : 
rôle de l'Etat, droit de possession, organisation des rapports 
hiérarchiques, place de la guerre dans le comportement de la 
couche dominante, on peut d'autant moins affirmer l'existence 
d'une féodalité en Iran que l'inverse des traits observés ici est 
apparu important dans la définition de la féodalité en Europe. 
Cependant, ici et là, les bases économiques-sociales paraissent 
fort voisines. Les échanges y sont faibles et fragmentés. En 
Iran, jusqu'aux années récentes, une grande partie de la popu- 
lation vit en économie de subsistance et troque une partie des 
biens qu'elle produit contre la protection attendue. L'économie 
de marché alimentée par le surplus que les possesseurs fon- 
ciers font affluer vers les villes, n'affecte guère que celles-ci. 

Malgré l'importance, surtout à l'époque actuelle, de l'appa- 
reil de l'Etat dans la société iranienne, la juridiction publique 
n'y assure pas la protection des individus, elle ne concourt 
pas à en faire des hommes libres, ce que, de son côté, l'Etat, 
à l'époque de la féodalité européenne, ne parvenait pas à réa- 
liser malgré la tradition qui l'y poussait. Ici et là, par des 
moyens différents, les individus sont contraints à chercher des 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 291 

protections : la relation politique fondamentale est une rela- 
tion personnelle ; l'autorité de l'Etat est émiettée dans le pou- 
voir d'individus qui se posent en chefs, en protecteurs, et 
obtiennent en contrepartie de leur rôle politique, des droits 
sur les revenus des protégés. 

Cette relation personnelle généralisée est, en Iran comme en 
Europe, hiérarchisée quoique de façon plus mobile, et en 
conséquence moins apparente. Des deux côtés elle est d'abord 
fondée sur la parentèle, mais la déborde largement ; en Iran 
l'on cherchait fréquemment, avec sans doute une certaine effi- 
cacité, à consacrer les alliances politiques par des alliances 
matrimoniales ; ce qui tend à montrer à la fois l'importance 
des relations familiales et leur subordination. 

En Iran comme en Europe encore, le ressort de la puissance 
n'est pas tant la possession de terres, de biens immobiliers 
ou mobiliers, que la domination des hommes (guerriers ou 
« êtres politiques »). Ici et là la terre n'a d'intérêt que parce 
qu'elle est le moyen le plus sûr de disposer des hommes. Plus 
généralement le pouvoir est lié à la place dans une hiérarchie 
de relations personnelles qui est d'ordre davantage militaire 
ou davantage politique; la part des richesses produites que 
l'on peut espérer s'approprier, par des moyens certes différents, 
est aussi liée à cette place. Dans les deux cas le pouvoir, le 
prestige et la fortune sont attachés à la domination des hom- 
mes et non à la propriété. 

Objectera-t-on enfin à la notion d'une féodalité iranienne la 
mobilité du personnel qui constitue la couche des possesseurs 
fonciers et des personnages influents ? Il convient ici de se 
défaire d'un double gauchissement des représentations. D'une 
part la fixation des hiérarchies féodales fut en Europe une 
acquisition tardive ; au premier âge de la féodalité le contrat 
de vasselage était viager ; les droits concédés l'étaient pour une 
durée correspondant à celle du dévouement et, comme le souli- 
gnait March Bloch : « dans le désordre général, la place de 
l'aventurier était trop grande, la mémoire des hommes trop 
courte, la régularité du classement social trop mal assurée 
pour permettre la stricte constitution de classes réguliè- 
res » (4). C'est lentement que la classe s'affirma, notamment 
en adoptant le principe héréditaire et en créant sa propre 



(4) La société féodale, les classes et le gouvernement des hommes, 
Paris, Albin Michel, 1940, p. 245. 



292 PAUL VIEILLE 

culture qui l'un et l'autre se trouvaient en germe dans les 
formes économiques-sociales sur lesquelles elle était fondée. 

D'autre part, si en Iran, en raison de l'incertitude des liens 
personnels, les hiérarchies sont sans doute infiniment plus 
mobiles qu'en Europe, si les fluctuations de la puissance et de 
la fortune y sont beaucoup plus nombreuses et rapides, il 
semble bien, malgré des disparitions et des apports nouveaux, 
que les familles influentes présentent au travers de périodes, 
de revers et d'essor, une plus grande stabilité qu'on ne l'affirme 
souvent. Ceci reste à démontrer. Quoi qu'il en soit, une culture 
des couches dominantes existe, qui rappelle par certains 
aspects la culture de la féodalité occidentale (non-valeur du 
travail par exemple), lui est opposée par beaucoup d'autres : à 
l'exaltation des vertus militaires, de l'honneur, de la fidélité 
au chef, correspond ainsi la « culture politique », fondée 
sur le savant maniement du langage, la dissimulation des fins 
réellement poursuivies sous des signes et des symboles qui 
leur sont étrangers. 

Il ne fait pas de doute que l'on rencontre en Iran une classe 
dont la fonction est analogue à celle de la féodalité européenne, 
même si l'on n'y retrouve pas certains traits caractéristiques 
par lesquels celle-ci s'est actualisée dans l'histoire. Réserver le 
mot féodal aux formes occidentales, ou l'appliquer aussi à la 
classe dont nous avons dessiné les contours pour l'Iran, est 
donc un problème de terminologie relatif aux caractères 
secondaires des classes, c'est-à-dire à leur mode d'apparition 
dans des histoires différentes et non à ce qui définit leur 
nature et permet de distinguer la « féodalité » de la bourgeoisie 
ou d'une classe fonctionnelle par exemple. 

Il n'est toutefois pas possible d'affirmer l'existence d'une 
féodalité en Iran sans expliciter ses rapports avec l'Etat, 
avec la couche de pouvoir de l'appareil étatique. On a déjà, 
ici et là, donné quelques indications à ce sujet. Le problème 
toutefois est central, il convient de l'examiner dans sa géné- 
ralité. 



Entre la catégorie des possesseurs fonciers et la couche de 
pouvoir de l'appareil d'Etat, les échanges de personnel sont 
nombreux. Les individus qui occupent des postes importants 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 293 

de l'appareil sont souvent des propriétaires fonciers ou appar- 
tiennent à des familles féodales. En sens inverse, les fonc- 
tionnaires de l'Etat d'origine roturière se retrouvent fréquem- 
ment après un certain temps, possesseurs fonciers. Les deux 
catégories ne peuvent pas être clairement distinguées par les 
individus qui les forment, elles constituent deux ensembles qui 
se recouvrent partiellement ou, davantage, la couche de pou- 
voir de l'appareil d'Etat tend à être un sous-ensemble de la 
catégorie des propriétaires fonciers. Les échanges ne sont pas 
que des faits morphologiques. Ils ne peuvent l'être, étant donné 
la confusion générale entre statut public et statut privé, entre 
droit public de fait et droit privé : les propriétaires fonciers 
soit exercent à leur profit (directement ou par l'intermédiaire 
de personne interposée) une part plus ou moins grande du 
pouvoir de l'Etat, soit disposent d'influences sur son appareil ; 
les fonctions publiques permettent de constituer, de maintenir 
ou d'agrandir des domaines fonciers privés, plus généralement 
de s'assurer, de défendre et d'accroître des droits au revenu. 
Ces échanges, cette symbiose sont corollaires de la structure 
du pouvoir pris dans son ensemble, au niveau de la société 
globale. L'autorité centrale émane finalement des pouvoirs 
féodaux et joue avec eux. Elle naît d'une certaine conjonction 
entre grands appareils verticaux, c'est-à-dire entre des pouvoirs 
partiels et se maintient par des équilibres qu'elle-même doit 
rechercher. Elle s'appuie plus particulièrement sur certains 
clans, sur ceux qui ont favorisé son installation, et qui profitent 
directement de sa domination ; elle passe des compromis avec 
les groupements les plus puissants qui n'entrent pas dans ses 
alliances mais dont le pouvoir est d'un ordre comparable au 
sien : elle cherche à éviter des hostilités ouvertes qui, dans un 
univers en équilibre instable, représentent un trop grand 
risque. Elle cherche en même temps à fragmenter les clans 
qui rivalisent avec elle, à isoler et à éliminer les leaders 
concurrents, à les remplacer par des hommes qui ont sa 
confiance et vont renforcer le parti dominant. En fait l'oppo- 
sition est sans cesse renaissante ; les rapports entre autorité 
centrale et pouvoirs féodaux sont en voie de restructuration 
constante. L'Etat, dans ses assises mouvantes, apparaît ainsi 
comme le dernier échelon des hiérarchies organisatrices de 
la société, et n'agit pas de façon différente du féodal dans le 
groupement qu'il contrôle. Comme lui, davantage que lui si 
une comparaison est possible entre deux niveaux de l'organi- 



294 PAUL VIEILLE 

sation sociale, il est réciproquement lié aux forces qu'il domine. 
Il se trouve investi par elles, son pouvoir s'émiette dans leur 
diversité. C'est dans cet enchevêtrement qu'il doit trouver sa 
voie ; son action passe par les desseins des clans et leurs 
rivalités. Inversement d'ailleurs, comme on l'a déjà noté, l'Etat 
représentant l'autorité la plus élevée, les coucurrences entre 
factions se poursuivent nécessairement jusqu'en son sein. Dans 
leur ensemble, Etat et pouvoirs féodaux partiels non seulement 
ne s'opposent pas mais s'interpénétrent et constituent deux 
parties d'un même système d'organisation. Montrons ici en 
quoi l'Etat, que nous pouvons désormais nommer l'Etat féodal, 
couronne le système féodal. D'une part, grâce à la menace 
formée par la moyenne et la basse administration, il force tous 
les individus à rechercher des protections. Il est donc un 
agent essentiel de l'inféodation nécessaire des individus aux 
hiérarchies verticales. Il représente pour l'ensemble des pou- 
voirs féodaux (fonciers ou non), un instrument collectif de 
pression sur les individus ; il constitue par là-même un obsta- 
cle à la formation de groupements horizontaux, de classes et 
notamment de classes urbaines. Il remplit ainsi une première 
fonction, essentielle, de maintien de l'organisation féodale glo- 
bale. D'autre part, devenant en raison même de son origine et 
de la constitution de son pouvoir le centre des luttes entre 
factions et clans, il établit comme règle pratique essentielle de 
la société, l'insécurité de la possession foncière, autrement dit, 
il rend permanente la liaison féodale originelle entre la puis- 
sance et le droit au revenu ; il évite la fixation des droits 
féodaux qui met en place le processus de disparition de la 
féodalité. 

En Iran, l'Etat loin d'être opposé à la féodalité comme 
il le fut en Europe, en est le prolongement. Autant que la 
notion de féodalité au sens occidental, c'est celle d'Etat dans 
la même acception qui apparaît inapplicable ici. Or, c'est en 
particulier en raison d'une organisation supposée de ce type 
que le caractère de société féodale ne pourrait, pense-t-on, 
être reconnu en Iran. En fait, l'Etat émane ici des pouvoirs 
féodaux partiels qui jouent avec lui, se partagent son autorité 
et sont joués par lui ; il a pour rôle fondamental de mainte- 
nir le système féodal, d'organiser l'insécurité et l'instabilité 
nécessaires à sa durée. On est en présence d'une organisation 
globale de type féodal différente de celle de l'Occident. 

Le caractère féodal de la société est établi par sa base 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAM 295 

socio-économique : l'échange politico-économique, protection- 
droit au revenu dans une société dangereuse recourant de 
façon limitée à la monnaie ; l'organisation politique est 
fondée sur des rapports personnels proches et relativement 
étroits. Dans le système d'ensemble, les appareils verticaux 
d'intégration menacent (le hors-groupe) et protègent (l'en- 
groupe). En Iran, les maîtres féodaux dominent en outre les 
groupements grâce à des contraintes et transactions fondées 
sur l'insécurité des statuts. L'Etat joue le même jeu. Il a un 
versant menace (de l'ensemble de la Nation, des individus, au 
travers de la « bureaucratie »), et un versant protection (grâce 
à la couche du pouvoir). Mais il ne fait pas que suivre les 
modèles de conduite de la féodalité. Celle-ci, formée par les 
individus qui grâce à leur puissance politique sont capables 
d'assurer la protection et donc de prélever un revenu, se 
structure autour de l'Etat, elle l'appuie et le transforme, elle 
est appuyée et modifiée par lui. L'Etat a certes un rôle dans 
la possession, il contribue au déplacement des droits au 
revenu ; mais cela n'établit pas l'existence d'une classe fonc- 
tionnelle puisqu'il est lui-même dépendant de la classe des 
possesseurs. Tâchons de donner une expression synthétique 
des observations faites jusqu'ici. 

La classe féodale est composée par tous ceux, appartenant 
à la couche de pouvoir de l'Etat, exerçant en dehors de lui et 
éventuellement sur lui leur puissance et leur influence, qui 
disposent grâce à leur pouvoir de protection des droits sur les 
revenus agricoles, artisanaux, commerciaux, industriels. Tout 
comme une classe bourgeoise, cette classe est en recomposi- 
tion, en rééquilibration, en compétition constantes non pas au 
travers de concurrences « économiques » mais de conflits 
politiques. Les clans qui la forment cherchent à s'éliminer 
mutuellement, à s'arracher la puissance et les droits au re- 
venu ; ils utilisent à cet effet, dans la mesure de leurs 
relations, l'appareil de l'Etat, si bien qu'à chaque instant ils 
peuvent être classés bénéficiaires, victimes ou objets des 
ménagements de l'appareil étatique selon une partition qui tôt 
ou tard sera modifiée. Les luttes entre clans expliquent que 
la conscience de classe est réduite ou nulle chez les mem- 
bres dirigeants des appareils de protection ; le sentiment 
d'appartenance à des groupements verticaux concurrents est 
par contre vigoureux. De même, l'opposition à l'Etat est d'or- 
dinaire vivement affirmée (il remet constamment en cause 



296 PAUL VIEILLE 

les situations acquises) ; mais cette opposition ne s'exprime 
pas dans les termes de l'opposition populaire Etat-Nation, 
Dowlat-Mellat ; les familles dominantes n'appartiennent pas 
au Mellat, chacune revendique son droit au Dowlat. 

L'organisation de la nation en groupements de protection 
est l'instrument fondamental de son asservissement à la 
classe féodale et au pouvoir de l'Etat. L'insécurité générale 
des statuts permet de maintenir l'institution, dresse un obsta- 
cle à l'évolution de la société, à l'affirmation des classes 
sociales. 

Ignorant le contrat, la féodalité orientale emprunte une 
voie plus complexe, plus difficile que la féodalité occidentale ; 
elle exige apparemment moins de l'individu, il demeure 
« libre », disponible, il se soumet à une nécessité et non pas 
à un contrat « librement » consenti ou à la violence ouverte. 
Plus intelligente, plus subtile, la féodalité iranienne tient par 
des moyens détournés ; au premier degré elle est conciliation, 
laisse à chacun l'usage de son libre arbitre ; au second, elle 
est aussi violence et asservissement. 

La féodalité orientale mord ainsi d'autant plus pleinement 
sur la réalité sociale qu'en apparence au moins, elle ne s'im- 
pose pas mais est rendue nécessaire par les conditions que 
par ailleurs elle crée. Aussi les hiérarchies féodales, venues 
d'en haut, paraissent-elles se prolonger dans les institutions 
spontanées, villageoises, urbaines, familiales, professionnelles, 
etc., transformées en courroies de transmission du pouvoir 
ou, plus exactement, en raison de l'ambiguité de leur rôle, 
en « intermédiaires » du pouvoir. 

Les mêmes modèles de rapports sociaux sont à l'œuvre 
dans les relations entre Etat et féodaux d'une part, entre 
féodaux et catégories, groupements et groupes dominés 
d'autre part ; mais alors qu'ils organisent la continuité mou- 
vante de la classe féodale, ils désorganisent les autres classes 
soumises à des formes qui leur sont étrangères. Ils ne peu- 
vent d'ailleurs jouer avec la même intensité, la même facilité, 
dans l'un et l'autre cas. Les membres de la couche de pou- 
voir se trouvent en face de personnalités puissantes, disposant 
parmi eux de relations et d'influences, ayant une culture 
identique à la leur, jouissant de revenus et du temps néces- 
saires à la politique, dominant des groupements complexes, 
d'importance mesurable à celle de l'Etat. Les féodaux se 
trouvent par contre en présence de producteurs ou de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 297 

commerçants isolés, s'exprimant dans les termes d'une cul- 
ture qui n'est pas la leur, sans grands moyens, et pouvant être 
aisément remplacés dans la fonction économique et dans le 
rôle politique qu'ils remplissent. 

Ces rapports sociaux sont marqués par deux traits prin- 
cipaux complémentaires. D'un côté ce que la société bour- 
geoise appellerait abus, despotisme, est la tendance cons- 
tante du rapport du supérieur à l'inférieur à tous les niveaux 
hiérarchiques ; il ne s'agit en fait que de la règle de la société 
féodale : la force, la puissance individuelles créent le droit. 
Il convient d'ajouter immédiatement que cette règle ne peut 
jouer que dans certaines limites du fait des implications 
réciproques du supérieur et de l'inférieur aussi bien au niveau 
des rapports de l'Etat avec les personnages les plus influents, 
qu'à celui des relations du possesseur féodal avec ses tenan- 
ciers. Le supérieur tient son importance politique, en partie 
du moins, de l'appui de ses protégés ; de trop grandes exigen- 
ces ruinent son pouvoir. L'abus, le despotisme, tendent en 
définitive à ne s'exercer qu'aux dépens des individus isolés, 
sans soutien, sans relations dans leur groupe ou groupement 
d'origine et qui n'ont donc ni force ni intérêt politique. Que 
les jeux du supérieur jouent fréquemment un grand rôle 
dans cet isolement est incontestable, mais l'on voit que le des- 
potisme ne peut s'exercer aussi gratuitement qu'on le laisse 
fréquemment entendre : il n'est que la conclusion de jeux plus 
subtils. Si l'histoire nous en a laissé tant de témoignages au 
point qu'elle paraît faite d'« abus », c'est qu'ils en sont les 
« événements » qui jalonnent la trame quotidienne de la 
« politique ». La société féodale orientale a ses mécanismes 
d'équilibre, différents de ceux de la société féodale occiden- 
tale qui étaient basés sur la notion de contrat ; il s'agit d'un 
équilibre des pouvoirs différent aussi, bien entendu, de 
l'équilibre des pouvoirs dans la société bourgeoise. Cet équi- 
libre s'est progressivement dégradé depuis le début du siècle 
jusqu'à ce que la « Révolution Blanche » vienne supprimer la 
féodalité elle-même. Ainsi a disparu une organisation tradi- 
tionnelle dont la perfection peu apparente sous un désordre 
foisonnant donnait à la société un certain équilibre et per- 
mettait au système de durer. 

En terminant, mettons en valeur cette perfection, mettons 
en évidence les notions iraniennes de statut, d'Etat, de 
politique, de temps et de relations entre classes sociales, les 



298 PAUL VIEILLE 

rapports entre ces notions, leur combinaison et leurs contras- 
tes avec les notions correspondantes dans la féodalité eu- 
ropéenne. 






Féodalité occidentale et iranienne sont toutes deux au 
départ organisées sur des individualités puissantes, sur des 
hommes ayant la capacité politique ou militaire de protéger 
et rassembler d'autres hommes ; mais dès le départ, la féo- 
dalité européenne maintient deux institutions fondamenta- 
les des sociétés pré-existantes, le contrat et l'Etat qui l'un 
et l'autre tendaient à situer l'individu au-delà des contingen- 
ces du rapport personnel, à lui donner un statut déterminé, 
fixé à l'avance pour un certain temps du moins. En conser- 
vant l'Etat monarchique, même démuni de toute possibilité 
d'intervention, la féodalité européenne ménageait la possibi- 
lité de la réaffirmation de l'Etat, surtout elle se privait de 
l'instrument de régulation pour son propre système que 
l'Etat féodal a constitué en Iran. La notion de contrat est 
parente de celle de loi. Le contrat est un frein à l'arbitraire 
comme la loi prétend établir à l'intérieur de catégories plus ou 
moins larges d'individus des règles universelles et durables. 
Il limite le pouvoir féodal. Les notions occidentales de 
contrat et d'Etat rendent possible la fin de la féodalité, la 
transformation de celle-ci en noblesse, la fixation de la pro- 
priété nobiliaire parente de la propriété bourgeoise. 

La société iranienne ne connaît pas le contrat (plus exac- 
tement elle l'ignore dans la pratique) et son pouvoir de fixa- 
tion des statuts, de libération de l'insécurité aussi bien pour 
le supérieur que pour l'inférieur ; elle est installée dans la 
circonstancialité et le relatif. Le pouvoir d'un individu ne 
peut être et n'est pas dans ces conditions fondé sur une 
légitimité (traditionnelle, rationnelle, charismatique) mais 
sur des rapports de force, sur des marchandages, sur des 
calculs, sur le sentiment du nécessaire. L'Etat, menace ou 
recours, est l'instance supérieure de l'organisation féodale. 
Il est l'instrument de l'incertitude générale, du hasard, du 
danger ; il est aussi la plus haute protection et le chemin le 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 299 

plus efficace de la puissance. Il garantit la fluidité de la 
société et la stabilité du système. 

A l'incertitude des rapports dans la société iranienne est 
liée la place que la « politique » y occupe. L'affrontement 
militaire requiert une confiance raisonnable dans la conduite 
des partenaires au combat (alliés, subordonnés). Dans l'Eu- 
rope féodale, la féauté rendait la guerre possible entre fac- 
tions ; elle la rendait aussi nécessaire à la modification de la 
plupart des équilibres existants. La politique ne pouvait 
avoir qu'un rôle limité. En Iran l'incertitude des rapports 
sociaux fait repousser l'action militaire à l'extrême limite 
de la politique qui, par ailleurs, peut être, pour la même 
raison, efficace. Le processus militaire n'y fait que couron- 
ner une opération politique dont l'issue ne fait plus, ou du 
moins ne doit plus faire de doute dans l'esprit des assaillants. 
D'où l'importance non seulement des tractations qui sont 
l'aspect rationnel de la politique mais aussi de la propagande, 
des affirmations de certitude dans la victoire, de faiblesse 
de l'adversaire, etc. qui cherchent à imposer l'idée que le 
parti adopté est le meilleur. 

A l'époque de l'Etat centralisé, il est certes anachronique 
d'évoquer la possibilité de compétitions militaires entre féo- 
daux rivaux ; mais ce que l'on a dit demeure valable pour les 
autres formes d'affrontement collectif. Dans l'ensemble, l'en- 
gagement individuel se fonde moins sur une valeur morale 
(fidélité, solidarité, idée du droit et de la justice, etc.) que 
sur un jugement d'opportunité. Ainsi la coïncidence entre les 
aspirations, les choix les mieux définis et l'engagement est 
souvent épisodique, elle n'advient qu'en des circonstances 
favorables. Le développement en vagues des mouvements et 
des conflits collectifs est, en conséquence, beaucoup plus 
accentué qu'il ne l'est dans les pays occidentaux. 

Les notions iraniennes de statut, d'Etat, de politique 
impliquent une notion du temps fort différente de l'euro- 
péenne. L'idée de contrat, de droit tend à arrêter le temps, 
à fixer des rapports, des droits et des devoirs. Elle coupe le 
devenir en périodes d'arrêts et en changements. La société 
iranienne s'installe dans l'immédiat, c'est-à-dire dans le mou- 
vant ; l'homme n'y a pas une continuité de statut, de valeur, 
mais une continuité de devenir ; son statut est celui qu'à 
chaque instant la conjoncture politique arrête ; il vit dans 
le temps continu de la politique généralisée. 



300 PAUL VIEILLE 

Dans le cadre de cette opposition des temps vécus, l'ex- 
pression frontale de l'Iran apparaît fort comparable à l'hom- 
mage dans la société occidentale. Celui-ci engage pour une 
certaine durée, pour la vie ; la relation en est fixée une fois 
pour toutes et n'a pas à être réaffirmée. Dans une société où 
les institutions réelles ignorent la permanence des statuts 
et des contrats, la frontalité, reprise perpétuelle et stéréoty- 
pée des codes de conduite proposés par en haut, est aveu 
de loyauté (indéfectible, inconditionnelle) constamment re- 
nouvelée aussi longtemps que la conjoncture le rend nécessai- 
re. S'il n'est pas tenu par une obligation (intérieure) fondée 
sur la valeur morale du contrat, s'il est en conséquence « li- 
bre », l'homme iranien est tenu par des signes extérieurs 
qui ne l'engagent pas moins ; ils deviennent sa propre réalité 
ou du moins en conditionnent le développement. 

Ceci nous conduit à mettre en lumière un nouvel aspect 
de l'opposition des sociétés iranienne et européenne, qui 
concerne les rapports entre classes sociales. Le conflit occi- 
dental est un conflit qui porte sur des droits, qui cherche 
à modifier des lois, des droits, des statuts ; le rapport de 
force tend à se transformer en règles. La bourgeoisie s'est 
ainsi affirmée en arrachant des chartes aux seigneurs et la 
notion féodale de contrat contenait la bourgeoisie comme 
possible. En Iran, les classes urbaines tentent aussi d'arracher 
à la féodalité, au pouvoir, une réglementation favorable à 
leur activité. Plus facilement peut-être qu'en Europe elles 
obtiennent la reconnaissance de leurs droits, la satisfaction 
de leurs revendications ; mais les concessions n'ont guère 
de sens au-delà des circonstances qui leur ont donné naissan- 
ce ; elles sont immédiatement périmées. Aussi les conflits de 
classe se déroulent-ils de façon permanente sous d'autres for- 
mes : dissimulation, restriction de pensée, utilisation des 
codes frontaux à des fins de protection, etc. Ces méthodes 
sont uniquement défensives, elles freinent l'action des puis- 
sants mais laissent les individus isolés et ne permettent pas 
l'affirmation et le développement des classes sociales. Ces 
rapports entre classes dominante et dominée supposent le 
contact permanent des individus qui composent la première 
et les secondes ; ce qui ne fut pas le cas en Europe. Sans 
doute la féodalité orientale eut-elle été rurale, eut-elle, comme 
l'européenne, abandonné les villes à la bourgeoisie, celle-ci 
aurait pu actualiser ses propres institutions, affirmer ses 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 301 

certitudes, s'organiser avant de s'imposer à la féodalité. 
Supposition bien vaine ; l'implantation urbaine de la féoda- 
lité orientale n'est pas un caractère fortuit, isolé de sa 
constitution d'ensemble. Elle apparaît notamment liée à l'as- 
pect politique (et non militaire) de la classe et à sa relation 
à l'Etat : la ville est le lieu où rivalisent les forces féodales 
concurrentes, où elles rencontrent le pouvoir de l'Etat. L'éco- 
logie n'est que la traduction spatiale de caractères essentiels 
de la structure. Celle-ci paraît en définitive avoir atteint une 
grande perfection. Là où le féodalisme occidental demeurait 
ouvert, l'iranien semble clos sur lui-même : l'absence de 
contrat et la relation à l'Etat font obstacle à la fixation des 
statuts et de la possession, la domination des villes à l'orga- 
nisation des classes qui tendent à contester l'ordre féodal. 

La clef du ciel iranien ne nous semble se situer ni dans le 
maintien de la communauté paysanne, ni dans le despotisme 
du pouvoir ou l'existence d'une classe bureaucratique fonc- 
tionnelle mais dans la forme générale des rapports sociaux, 
dans des institutions profondément féodales puisqu'elles font 
dépendre la possession, le droit au revenu de la seule puis- 
sance, de la capacité des individus à s'imposer comme protec- 
teurs, comme médiateurs nécessaires dans les rapports so- 
ciaux. L'Etat a pour objet de perpétuer cette situation, il est 
fonctionnel au féodalisme. La couche de pouvoir de l'appareil 
a pour objet d'éliminer les individus faibles ; ses couches 
moyenne et inférieure ne sont pas formées de « co-partici- 
pants à l'exercice du pouvoir total » (5) ; les libertés qui leur 
sont laissées n'ont d'autre objet que de les tenir et de contri- 
buer à l'accroissement de leur fonction essentielle, la menace 
qui rejette les sujets vers les individus forts. 

La thèse selon laquelle, en Orient, l'Etat n'est pas, comme 
dans les sociétés libérales un « ordre secondaire » mais prin- 
cipal n'apparaît pas recevable pour l'Iran. L'Etat n'y est ni 
secondaire ni principal mais réciproquement lié à la classe 
des protecteurs possesseurs fonciers, et plus généralement 
des protecteurs possesseurs de droits au revenu. Appliquée 
à l'Iran, cette thèse constituerait une extraordinaire simplifi- 
cation des rapports sociaux réels entre le prince, les féodaux, 
l'appareil de l'Etat et la Nation. Division et fonctions des 
parties de l'appareil, modes d'implantation du pouvoir dans 



(5) K. Wittfogel, op. cit., p. 407. 



302 PAUL VIEILLE 

la Nation, ambiguïté des conduites, mobilité des statuts, 
jeux à trois, etc., de la complexité réelle de la société ira- 
nienne, bien peu transparaît dans la description du « despo- 
tisme oriental ». Certes K. Wittfogel évoque fort peu le cas 
de l'Iran et n'indique pas clairement la mesure dans laquelle 
sa thèse peut être appliquée à ce pays. Une inquiétude géné- 
rale subsiste cependant. Bien des faits qu'il rapporte sont 
retrouvés en Iran : conduite des agents de l'appareil, mobi- 
lité de la propriété, terreur dont peut faire usage le prince, 
opposition peuple-appareil, paralysie de la lutte des classes 
par exemple ; mais l'interprétation, l'organisation des faits 
donnés par l'auteur, l'image de la structure sociale qu'il nous 
offre ne correspondent pas à ce que nous avons observé. 
Ainsi K. Wittfogel tient l'organisation de services de rensei- 
gnements, la multiplication des contrôles dans la société orien- 
tale comme un indice de despotisme (6). Il est certain que 
ces institutions peuvent effectivement faire partie d'une telle 
organisation. L'exemple iranien montre qu'elles peuvent aussi 
appartenir à une structure plus complexe : le pouvoir central 
produit d'une conjonction de forces est à la merci d'une 
conjonction contraire ; renseignements et contrôles ont pour 
objet de connaître les modifications en cours de la conjonc- 
ture politique afin de les prévenir, de repérer les coteries en 
formation, et de leur opposer des contrepoids. Ils sont ainsi 
indicateurs d'une organisation politique fragile, d'un équili- 
bre facilement renversé, plus que d'un pouvoir sans faille. 
K. Wittfogel pense aussi que le gouvernement par la 
terreur est le propre du despotisme asiatique : « le gouverne- 
ment hydraulique est un gouvernement par intimidation » (7). 
L'histoire de l'Iran n'est pas plus exempte de cruauté que 
celle d'autres pays hydrauliques ou pas ; mais ce que l'on 
y voit aussi c'est d'abord que les châtiments corporels, la 
violence physique n'y sont pas l'apanage du monarque, du 
gouvernement, mais de toutes les autorités quelle que soit 
leur nature, et surtout que la cruauté légendaire des princes 
persans ne s'exerçait qu'à l'égard soit d'individus isolés (do- 
mestiques, fonctionnaires, ministres, etc.) arrivés grâce au 
seul appui du potentat concevant tout à coup jalousie ou 
méfiance à l'égard d'un protégé, soit de personnages déjà 



(6) 
(7) 



(6) Idem., pp. 112 et suivantes, 408 et suivantes. 
Idem, pp. 208 et suivantes. 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 303 

vaincus politiquement ; la violence n'étant alors que le der- 
nier temps d'un combat et non sa totalité. Les individus (in- 
fluents ou faibles) sont d'ordinaire protégés de l'arbitraire 
par les groupements verticaux auxquels ils appartiennent. 
Prenons un dernier exemple : K. Wittfogel insiste sur le fait 
que les conflits dans la société orientale sont nombreux mais 
que ce sont essentiellement des rivalités personnelles entre 
individus appartenant à la même branche ou à des branches 
différentes de l'appareil d'Etat (8). L'observation superfi- 
cielle de la société iranienne confirme bien cette proposition ; 
un examen plus attentif montre toutefois que ces conflits 
couvrent fréquemment des conflits de familles, de clans, de 
pouvoirs partiels. 

Parmi les faits présentés à l'appui de la thèse du despo- 
tisme oriental, nombreux apparaissent ceux susceptibles 
d'appartenir à des structures (orientales) différentes. On 
peut se demander toutefois si K. Wittfogel n'a pas plaqué sur 
les faits une interprétation a priori. Sa thèse n'est, à tout 
prendre, qu'un schéma socio-centrique assez simple. L'image 
de la société orientale qu'il nous propose n'est-elle pas, fina- 
lement, que le négatif des sociétés occidentales : leur contraire 
puisque les règles, les lois, l'équilibre dans les institutions du 
pouvoir n'existent pas, mais leur contraire seulement, leur 
symétrique puisque l'organisation bâtie autour du monarque 
apparaît quasi-militaire, rigide, et que l'autorité du prince ne 
rencontre point de frein d'un autre type que dans ces 
sociétés ? K. Wittfogel, cherchant au pouvoir de l'Etat dans 
la société orientale des contrepoids (systèmes de lois et règle- 
ments, parlement, etc.) qui n'y existent pas, ne conclut-il pas 
trop rapidement au despotisme sans voir que d'autres contre- 
poids, les pouvoirs féodaux partiels, peuvent y trouver leur 
place, sans voir que les rapports sociaux globaux et l'organisa- 
tion de l'Etat peuvent y être fondamentalement différents ? 

Il est par contre certain que dans le cas de l'Iran le 
despotisme, la puissance non balancée du pouvoir central 
apparaît, à l'époque contemporaine, comme corollaire de la 
désagrégation du système féodal. Sans doute est-ce d'ailleurs 
une évolution qui, sous d'autres influences, est apparue main- 
tes fois dans l'histoire sans parvenir à se stabiliser ; sans 
doute aussi cette tendance n'est-elle pas un fait spécifique- 



(8) Idem, pp, 442 et suivantes. 



304 PAUL VIEILLE 

ment iranien. Entre les deux guerres mondiales, les tensions 
internationales ont eu pour effet en Iran comme dans maints 
pays le renforcement du pouvoir central. Les facteurs de 
cette transformation ne sont pas absolument clairs. Dans le 
cas qui nous occupe, il semble bien que des facteurs internes 
(craintes des possesseurs fonciers) ont joué tout autant que 
des facteurs externes. Quoiqu'il en soit, le premier acte du 
pouvoir central renforcé fut de briser les autonomies régio- 
nales et la puissance des tribus nomades, pièces essentielles 
de l'organisation globale traditionnelle. Cette déséquilibration 
initiale devait, à plus ou moins brève échéance, entraîner une 
restructuration totale de la société et la disparition de la 
féodalité. Celle-ci a cependant, dans un premier temps, investi 
le pouvoir central et ainsi préservé durant plusieurs décen- 
nies sa dominantion sur les campagnes où la vie pouvait se 
poursuivre sans que les cadres en soient sensiblement 
modifiés. 

Par contre les villes étaient le siège de changements de 
plus vaste envergure, accélérés par la croissance des revenus 
pétroliers : gonflement de l'appareil d'Etat, croissance démo- 
graphique, apparition d'un secteur commercial (et plus géné- 
ralement capitaliste) nouveau, appuyé à la fois sur l'étranger 
et le pouvoir, développement des couches sociales nouvelles 
mal intégrées aux hiérarchies féodales proprement dites, et 
concentration de ces effets dans la capitale. Dans ces trans- 
formations le pouvoir trouvait des conditions favorables 
pour se libérer de ses attaches avec la propriété foncière. 
Une crise économique-politique fut l'occasion de la « Révolu- 
tion Blanche », révolution par en haut qui est, quelque soit la 
complexité du jeu des forces qui ont joué au cours de la crise, 
une incontestable victoire de l'appareil d'Etat sur l'ensemble 
de ces forces ; les années qui suivent sont marquées par un 
nouveau gonflement de l'appareil d'Etat et par une extension 
nouvelle de ses attributions. L'Etat tend à prendre la place 
des possesseurs fonciers évincés sous des formes institution- 
nelles variées (agences de développement rural, sociétés pay- 
sannes anonymes, organismes de commercialisation, coopé- 
ratives, etc.) ; tout se passe comme si l'appareil se concevait 
dans le secteur agricole, comme une « classe » de direction 
technique, comme ayant des fonctions de « communauté 
supérieure ». Mais cette montée actuelle de l'Etat est, en défi- 
nitive, liée à une circonstance nouvelle, la restructuration de 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 305 

l'économie iranienne sur le marché mondial, l'exportation 
massive de pétrole, le rôle de l'Etat dans la redistribution des 
ressources qui sont tirées de cette exportation, et, par suite, 
son autonomisation de fait par rapport à la Nation (9). 



Paris 1969. 



(9) Cf. P. Vieille, A.H. Banisadr, Pétrole et Violence, Paris, Anthro- 
pos, 1974, 347 p. (note 1975). 



TABLE DES MATIERES 

Reconnaissance 7 

Introduction 9 

I. UN GROUPEMENT FEODAL 35 

Rapports de production et cultures (37) — Villages 
et intermédiaires féodaux (51) — Le cas particulier 
des pasteurs (56) — Les comptes du maître de la 
terre (62) — Le changement d'autorité et l'équili- 
bre du groupement (67) — Possession de la terre 
et alliances matrimoniales (71) — Hommes et fem- 
mes (74) — Groupement et hors-groupement (79). 



IL NAISSANCE, MORT, SEXE, DANS LA SOCIETE 

ET LA CULTURE POPULAIRE 87 

Explication de la haute natalité, état de la ques- 
tion (87) — Le problème de la frontalité (95) 

— Naissance et mort dans l'organisation tradition- 
nelle (109) — Notion de la mort (123) — Notion 
de la naissance (127) — Valeur de l'enfant en bas 
âge (133) — Valeur de la fille (135) — Suréva- 
luation de la sexualité (140) — Les rôles dans la 
sexualité (143) — Le statut de la femme (145) 

— Les stimuli au rapprochement des sexes (150) 



— Le rôle de la femme (152) — Conditions de l'ac- 
cès aux femmes (159) — Le malheur sexuel (165) 

— Sens de la contradiction entre la surévaluation 
du sexe et le malheur sexuel (166) — Le harem, 
les cousins et le pouvoir (169) — La dialectique du 
comportement (172). 



III. BOURGEOISIE NATIONALE ET BOURGEOISIE 
DEPENDANTE — FONCTIONS ET FONCTIONNE- 
MENT D'UNE VILLE IRANIENNE (Ahvaz en 1963) 183 

Le problème (183) — Présentation de la ville (187) 

— Transformations de l'organisation politique et 
économique de la société et de l'espace iranien 
depuis 1922 (189) — Disparition des activités urbai- 
nes secondaires (197) — Apparition de nouvelles 
activités après 1954 (200) — La crise économique 
de 1960 (202) — Les désarticulations de l'organi- 
sation économique (206) — Les désarticulations du 
développement urbain (212) — Le fonctionnement 
de la société locale, l'administration (219) — Les 
groupements ethniques (222) — Les travailleurs 
artisanaux et industriels (225) — Les entrepreneurs 
et les aventuriers (237) — La Municipalité (245) 

— Conclusions, Pouvoir et Nation (253) — Pou- 
voir et Développement (264) — Les tendances de 
longue période (268). 



IV. ETAT ET FEODALITE 273 

Mode de production asiatique ou mode de produc- 
tion féodal ? (273) — Caractères habituels des 
rapports sociaux (278) — La notion de bureaucra- 
tie (283) — La féodalité (289) — L'Etat féodal (292) 
— L'originalité de l'organisation féodale iranienne 
(298). 



ACHEVÉ D'ïMPRIMER 
DURANT LE 2 e TRIMESTRE 1975 
PAR L'IMPRIMERIE CH. CORLET 
- 14110 CONDÉ-SUR-NOIREAU - 

Dépôt légal : 
Editions Anthropos, n° 244 
12, avenue du Maine 

75015 Paris 
N° d'Imprimeur : 12533 



244 



LE LION 

SYMBOLE DE LA PUISSANCE 

ET DE LA JUSTICE 



Lion astrologique — Lion sur tente de chasse — Lions kadjar sur porte 
marchande — Lions portant sabre sur timbrés — Lions d'arbre de vie 
sur tapis kurde — Lions de la porte de l'armée — Lion, puissance et 
justice, soleil-femme derrière lui. 



Les planches photographiques sont dues à G. Bouquillon 



*8&- 







DATE 


DUE 


































































































: 










































































GAYLORD 






PRINTED INU.S A. 



AUX EDITIONS ANTHROPOS 



Sous la direction de Paul VIEILLE 
et Aboi-Hassan BANISADR 

PETROLE ET VIOLENCE 

Terreur blanche et résistance en Iran 
346 pages : 40 F 



Kamuran Bekir HARPUTLU 
LA TURQUIE DANS L'IMPASSE 

Une analyse marxiste de l'empire ottoman à nos jours 
344 pages : 45 F 



Paul VIEILLE 
MARCHE DES TERRAINS ET SOCIETE URBAINE 

Recherche sur la ville de Tehran 
316 pages : 38 F 



Elbaki HERMASSI 
ETAT ET SOCIETE AU MAGHREB 

Etude comparative 
264 pages : 45 F 



Samir AMIN et Kostas VERGOPOULOS 
LA QUESTION PAYSANNE ET LE CAPITALISME 

295 pages : 35 F 

Sous la direction de Samir AMIN 
L'AGRICULTURE AFRICAINE ET LE CAPITALISME 

380 pages : 55 F 



MORRIS LIBRARY-8IUC 





31911 00477 9436 
PAUL VIEILLE 






Paul VIEILLE a séjourné près de huit ans en Iran dans 
les années 1960 ; il a dirigé de nombreuses recherches socio- 
logiques dans le cadre de l'Institut d'Etudes et de Recherches 
Sociales {Université de Tehran). Outre de nombreux articles, 
il a publié sur l'Iran, aux Editions Anthropos, « Marché des 
terrains et société urbaine » (1970) et, en collaboration, « Pé- 
trole et violence » (1974). 



LA FÉODALITÉ ET L'ÉTAT EN IRAN 



Quelle est cette société qui brusquement émerge comme 
relais de l'impérialisme dans le Proche-Orient ? De quelle for- 
mation économique-sociale est-elle héritière ? Avant la grande 
rupture des années 1960, par qui les surplus du travail sont-ils 
prélevés, comment l'autorité qui les prélève s'impose-t-elle 
aux paysans, comment sont organisés les groupements de 
production et les groupes de localité ruraux ? Quel est le 
rapport villes-campagnes ? Comment les classes urbaines se 
définissent-elles, à partir de la propriété ou en fonction de 
leur relation au pouvoir, quel est le statut de la ville dans 
l'organisation sociale de la Nation ? 

L'Etat a toujours existé, il a toujours prétendu à l'absolu- 
tisme, le statut de la propriété a toujours été faible ; mais 
qu'est-ce que l'Etat, quels sont ses rapports avec les posses- 
seurs fonciers, quelle est l'origine de la faiblesse de la pro- 
priété ? 

Le concept de mode de production asiatique ou un concept, 
voisin, n'est pas applicable à l'Iran. L'Etat n'est pas supérieur 
au possesseur foncier. Il est l'instrument de la société féodale, 
de l'incertitude généralisée, du danger et de la fluidité de la 
propriété foncière. Il émane des pouvoirs féodaux partiels 
qui jouent avec lui, se partagent son autorité et sont joués 
par lui ; il a pour fonction fondamentale de reproduire le 
système féodal, d'organiser l'insécurité et l'instabilité néces- 
saires à sa durée.